Maurice Denis (1870-1943)
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The Property of a European Private Collection
Maurice Denis (1870-1943)

Mystère catholique (cinquième version)

Details
Maurice Denis (1870-1943)
Mystère catholique (cinquième version)
monogrammé et daté 'MAV DENIS 90' (en haut à droite)
huile sur toile
27.5 x 41.2 cm.
Peint en 1890

signed with the monogram and dated 'MAV RENIS 90' (upper right)
oil on canvas
10 ¾ x 16 ¼ in.
Painted in 1890
Provenance
Lugné-Poe, Paris (don de l'artiste en 1891 et jusqu'à au moins 1932).
Gabriel Thomas, Paris.
Collection particulière, Paris (par descendance).
Vente, Piasa, Paris, 23 juin 1999, lot 22 (indiqué comme '(3)').
Galerie Hopkins-Thomas-Custot, Paris.
Acquis auprès de celle-ci en janvier 2007 par la famille du propriétaire actuel.
Exhibited
Paris, Galerie des Beaux-Arts et Albi, Musée Toulouse-Lautrec, Maurice Denis, avril-septembre 1963, no. 7.
Paris, Musée d'Orsay, Le Néo-Impressionnisme, de Seurat à Paul Klee, mars-juillet 2005, p. 312 (illustré en couleurs, p. 313).
Madrid, Fundación MAPFRE, Neoimpresionismo, la eclosión de la modernidad, avril-juin 2007, p. 238 et 425, no. 57 (illustré en couleurs, p. 239).
Zug, Kunsthaus, Neoimpressionismus und moderne, Signac bis Eliasson, février-juin 2008, p. 108 (illustré en couleurs).
Giverny, Musée des Impressionnismes, Maurice Denis, L'Éternel Printemps, avril-juillet 2012, p. 71, no. 6 (illustré en couleurs).
Venise, Peggy Guggenheim Museum, The Avant-Gardes of Fin-de-Siècle Paris, Signac, Bonnard, Redon, and Their Contemporaries, septembre 2013-janvier 2014, p. 46 (illustré en couleurs).
Bilbao, Guggenheim Museum et Columbus, Columbus Museum of Fine Arts, Paris, Fin-de-Siècle, Signac, Redon, Toulouse-Lautrec y sus contemporáneos, mai 2017-janvier 2018, p. 70 (illustré en couleurs).
Montréal, Musée des beaux-arts, Paris au Temps du postimpressionnisme, Signac et les Indépendants, mars-septembre 2020, p. 222, no. 340 (illustré en couleurs).
Further Details
Cette œuvre sera incluse au catalogue raisonné de l'œuvre de Maurice Denis actuellement en préparation par Claire Denis et Fabienne Stahl.

Brought to you by

Lou Clinton-Celini
Lou Clinton-Celini Junior Specialist, Acting Head of Day Sale

Lot Essay

Gilles Genty, historien de l'art, octobre 2026.

Le sujet de ce tableau trouve son origine dans la relation sentimentale tissée par Maurice Denis avec Jeanne Dufour, surnommée par lui « la Douce » ; en 1885, il confie à son Journal : « Jeanne m’a souri samedi soir, sourire pur et angélique, sourire de l’âme et non de la chair… » Jeanne devient bientôt la figure récurrente de plusieurs œuvres majeures et c’est notamment ses traits que Denis donne à la Vierge des multiples versions du Mystère catholique (1889 à 1891). Cette relation sentimentale va toutefois revêtir un caractère particulier : Maurice Denis, fervent chrétien, est tiraillé entre son désir d’amour total, charnel et spirituel, et la vocation religieuse de Jeanne qui prend corps progressivement. Un moment tenté par la fusion des êtres charnels, Denis se résout au mariage spirituel de Jeanne et il écrit bientôt dans son Journal : « Ô Jésus aimez-la, elle est digne de vous, comptez-la parmi vos Vierges ; et faites-lui entendre le : Audi me, filia, Rex concupivit pulchritudinem tuam » ; cette dernière phrase est issue du psaume 45 : « Écoute ma fille, ouvre les yeux, tends l’oreille : oublie ton peuple et la maison de ton père ! Que le roi s’éprenne de ta beauté, – car il est ton maître – incline-toi devant lui. La fille de Tyr… Chargés de présents, les gens les plus opulents recherchent ta bienveillance. Toute resplendissante est la fille du roi dans son intérieur, sa robe est faite d’un tissu d’or. Couverte de broderies, elle est introduite auprès du roi, suivie d’un cortège de jeunes filles, ses compagnes, qui sont amenées pour toi : amenées avec des cris de joie et d’allégresse, elles pénètrent dans le palais du roi. Que la place de tes pères soit occupée par tes fils ! Puisses-tu les établir comme princes sur tout le pays ! Je ferai en sorte que ton nom vive de siècle en siècle ; aussi les nations te rendront hommage à tout jamais ! » Invitation à l’amour divin, Audi Filia incarne en définitive la destinée de Jeanne qui entrera chez les filles de Saint-Vincent-de-Paul en 1898.
Le thème de l’Audi Filia n’est pas très fréquent dans l’histoire de l’art même si nous pouvons citer la composition musicale d’Alessandro Scarlatti (1660-1725). Il est en revanche central dans la spiritualité de la Réforme, en témoigne l’Audi Filia (1556) de Jean d’Avila (1499-1569) qui, juif d’origine, fut l’un des meilleurs écrivains ascétiques et mystiques de son temps. Saint Thomas d’Aquin en reprendra l’analyse dans ses « Commentaires » sur les Psaumes. En choisissant ce thème peu fréquent, Denis en fait le symbole du destin qui s’accomplit mais aussi la démonstration, ou plutôt la synthèse, des amours artistiques de Maurice Denis. Jeanne est ici figurée dans l’église de Saint-Germain-en-Laye, dans laquelle le peintre a eu ses premières émotions artistiques notamment en admirant la décoration d’Amaury Duval. Élève d’Ingres qu’il cite régulièrement, grand rénovateur de l’art religieux, Amaury Duval représente pour Denis un idéal de peintre qui a su concilier sa Foi et sa vocation artistique. Il y a également dans le dispositif visuel adopté par Denis – avec un personnage lisant au premier plan puis un échelonnement vertical des plans – quelque chose de l’art des miniatures de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance. L’on pourrait citer par exemple celle de Jean Bourdichon, Anne de Bretagne reine de France entourée de ses patronnes peinte pour Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (1503-1508). L’ouvrage, conservé depuis la Révolution à la Bibliothèque Nationale, avait été justement réédité en fac-similé au XIXe siècle. Référentiel par certains aspects, Audi Filia est aussi une œuvre profondément moderne ; la crucifixion sculptée que nous découvrons dans la partie gauche de la composition est sans doute une référence au Christ jaune (automne 1889) de Gauguin exposé chez Boussod et Valadon en 1890. Cet hommage à Gauguin se double d’un usage du pointillisme visant à renforcer les effets de chromatisme. Nous découvrons de petites gouttes de rouge dans la chevelure noire de la jeune femme lisant, faisant écho au rouge du livre et à l’orangé dans l’encadrement (une fenêtre, un vitrail ?) en haut à gauche.
Symbole du destin de Jeanne, Audi Filia est également un discours sur le rapport entre l’homme et la Révélation divine. L’œuvre se construit selon un parcours qui, partant de la jeune femme lisant, nous conduit vers celle qui prie, pour aboutir à celle qui introduit à la relation directe avec le crucifix. La jeune fille voilée à l’arrière-plan sera d’ailleurs reprise, inversée, dans le Mystère de Pâques (1891) ; elle deviendra alors celle qui accueille les trois Maries de l’Évangile au tombeau du Saint-Sépulcre, celui de la Résurrection. Maurice Denis fait coïncider ici, comme dans le Mystère de Pâques, un registre biblique, spirituel et intemporel, et un registre liturgique, plus quotidien, comme pour mieux nous exposer notre possible destin. Comme dans les tableaux préraphaélites de Burne-Jones, Denis juxtapose trois personnages qui incarnent aussi trois stades d’une vie future. La pratique de l’étude et de la prière sont les portes d’accès à la Résurrection et à notre Rédemption.
Notons enfin que Maurice Denis réalisera la même année un bois sculpté de dimensions semblables et avec des variantes infimes. À la suite de la cession en 1980 de cette sculpture au musée départemental Maurice Denis à Saint-Germain-en-Laye, il sera réalisé un tirage en bronze de ce bois.

The subject of this painting has its origins in Maurice Denis’s romantic attachment to Jeanne Dufour, whom he affectionately nicknamed “la Douce” (“the Gentle One”). In 1885, he confided in his diary: “Jeanne smiled at me on Saturday evening, a pure and angelic smile, a smile of the soul rather than the flesh…” Jeanne soon became a recurring figure in several of his major works, and it was her features that Denis notably gave to the Virgin in the various versions of Mystère catholique (1889-1891). Their relationship, however, was to take on a particular character: a devout Christian, Maurice Denis found himself torn between his desire for a complete love, both physical and spiritual, and Jeanne’s gradually emerging religious vocation. For a time drawn to the union of their earthly beings, Denis eventually accepted Jeanne’s spiritual marriage and soon wrote in his diary: “O Jesus, love her, she is worthy of you, count her among your Virgins; and let her hear: Audi me, filia, Rex concupivit pulchritudinem tuam.” These last words are taken from Psalm 45: “Listen, my daughter, open your eyes and incline your ear: forget your people and your father’s house! Let the king be captivated by your beauty, for he is your lord; bow down before him. The daughter of Tyre… Bearing gifts, the wealthiest people seek your favour. All glorious is the king’s daughter within her chamber; her robe is woven with gold. Clothed in embroidery, she is led to the king, followed by a procession of young women, her companions, who are brought to you: brought with cries of joy and gladness, they enter the king’s palace. May your sons take the place of your fathers! May you establish them as princes throughout the land! I will cause your name to be remembered from generation to generation; therefore the nations will praise you for ever and ever!” An invitation to divine love, Audi Filia ultimately embodies Jeanne’s destiny, as she would enter the Daughters of Saint Vincent de Paul in 1898.
The theme of Audi Filia is relatively uncommon in the history of art, although one may cite the musical composition by Alessandro Scarlatti (1660-1725). It occupies, however, a central place in the spirituality of the Reformation, as demonstrated by Audi Filia (1556) by John of Ávila (1499-1569), who, of Jewish descent, was one of the foremost ascetic and mystical writers of his time. Saint Thomas Aquinas would also address its interpretation in his Commentaries on the Psalms. By choosing this unusual subject, Denis transformed it into a symbol of destiny fulfilled, while also making it an expression, or rather a synthesis, of his artistic passions. Jeanne is depicted here in the church of Saint-Germain-en-Laye, where the painter had experienced some of his earliest artistic emotions, notably through his admiration for the decorations by Amaury Duval. A pupil of Ingres, whom Denis frequently cited, and a leading figure in the revival of religious art, Amaury Duval represented for Denis the ideal of an artist who had successfully reconciled his faith with his artistic vocation. The visual arrangement adopted by Denis, with a figure reading in the foreground and a vertical succession of planes, also recalls the art of manuscript illumination from the late Middle Ages and early Renaissance. One might cite, for example, Jean Bourdichon’s Anne of Brittany, Queen of France, Surrounded by Her Patron Saints, painted for The Grandes Heures of Anne of Brittany (1503-1508). Preserved in the Bibliothèque Nationale since the French Revolution, the manuscript had indeed been reproduced in a facsimile edition during the nineteenth century. Although drawing on historical references in certain respects, Audi Filia is also a profoundly modern work. The sculpted Crucifixion visible on the left-hand side of the composition is undoubtedly an allusion to Gauguin’s The Yellow Christ (autumn 1889), exhibited at Boussod and Valadon in 1890. This homage to Gauguin is accompanied by the use of Pointillism to heighten the chromatic effects. Small touches of red can be discerned in the black hair of the young woman reading, echoing the red of the book and the orange tones of the framing element (a window, perhaps a stained-glass window?) in the upper left corner.
A symbol of Jeanne’s destiny, Audi Filia also offers a meditation on the relationship between humanity and divine Revelation. The composition unfolds as a progression, leading the viewer from the young woman reading to the figure in prayer, and finally to the figure who introduces us to a direct encounter with the crucifix. The veiled young woman in the background would reappear, in reverse, in Mystère de Pâques (1891), where she becomes the figure welcoming the three Marys of the Gospel at the Holy Sepulchre, the site of the Resurrection. Here, as in Mystère de Pâques, Maurice Denis brings together a biblical, spiritual and timeless dimension with a more familiar, everyday liturgical realm, as though to reveal the destiny that may await us. As in the Pre-Raphaelite paintings of Burne-Jones, Denis juxtaposes three figures who also embody three stages of a future life. The practices of study and prayer become gateways to the Resurrection and to our Redemption.
Finally, it should be noted that Maurice Denis executed a carved wooden version in the same year, of similar dimensions and with only very slight variations. Following the acquisition of this sculpture by the Musée départemental Maurice Denis in Saint-Germain-en-Laye in 1980, a bronze cast was made from the wooden original.

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