Lot Essay
LES GRANDS HOMMES A SÈVRES
Conçue en 1776 par Charles-Claude Flahaut de La Billarderie, comte d’Angiviller (1730-1809), directeur général des Bâtiments du roi, la série des Grands Hommes de la France - ou Hommes illustres - compte parmi les entreprises sculptées les plus ambitieuses du règne de Louis XVI. Le 14 mars 1776, d’Angiviller fait part au Premier peintre Jean-Baptiste Marie Pierre de la volonté du roi d’encourager la « grande peinture » et, dans le même temps, de faire exécuter en marbre par des sculpteurs de l’Académie royale les statues de « quelque homme célèbre dans la nation pour ses vertus, ses talents ou son génie ». Les quatre premières - Sully par Mouchy, le Chancelier de L’Hospital par Gois, Fénelon par Lecomte et Descartes par Pajou - sont payées dix mille livres chacune. D’Angiviller arrête le choix des personnages, Pierre désigne les sculpteurs et quatre statues nouvelles doivent être présentées à chaque Salon. Vingt-sept marbres sont exécutés jusqu’à la Révolution. Destinés à la Grande Galerie du Louvre que l’on projetait de transformer en Muséum, ils n’y furent jamais installés mais furent entreposés dans la salle des Antiques, devenue en 1795 salle des séances de l’Institut. Ils sont aujourd’hui partagés entre le musée du Louvre, l’Institut de France et le château de Versailles.
Le programme réunit hommes de guerre, magistrats, prélats, savants et écrivains. Chaque sculpteur s’attache à rendre la dignité de son personnage par le vêtement, les attributs ou les titres de ses ouvrages, et plusieurs saisissent leur héros dans un instant décisif de sa vie, ce « moment choisi » dont parle Diderot à propos du Tourville de Houdon. Guilhem Scherf, après Thomas Gaehtgens, y lit un programme patriotique exaltant les grands serviteurs de la monarchie et l’union de la nation sous l’égide du roi, fort éloigné de la célébration du génie individuel chère aux philosophes des Lumières.
En janvier 1782, alors qu’il vient de recevoir la tutelle de la manufacture de Sèvres, d’Angiviller annonce son dessein « de faire exécuter en porcelaine et en petit les statues des Grands Hommes que Sa Majesté a déjà fait exécuter en marbre par les principaux sculpteurs de son Académie », persuadé que « ces morceaux auront beaucoup de succès et seront achetés avec empressement ». Une lettre à Pierre du 7 janvier 1783 en règle les conditions : chaque sculpteur fournira, pour la somme de mille livres, un modèle réduit en terre de sa statue ; la figure de porcelaine devant mesurer dix-huit pouces, base comprise, « et, comme la retraite de la porcelaine dans la cuisson est entre un 7e et un 8e, c’est-à-dire de 2⁄15 bien près », le modèle, livré « encore humide et propre à être coupé en tranches », sera porté à vingt pouces. D’Angiviller précise qu’à l’avenir les sculpteurs « seront tenus de fournir gratis un pareil modèle avec la statue dont ils auront été chargés ».
Six modèles sont remis à la manufacture en juin 1783 : L’Hospital, Sully, Corneille, Pascal, Turenne et Catinat.
À la fin de 1783, Louis XVI acquiert douze figures, chacune posée sur un socle de porcelaine à fond beau bleu rehaussé d’or, au prix de 600 livres ; sans socle, la figure est vendue 360 livres. Le roi complète cet ensemble le 4 janvier 1785 (Molière, La Fontaine, Tourville, Montesquieu), le 4 janvier 1786 (Molé, Condé, Duquesne), puis entre décembre 1787 et janvier 1788 (Bayard, Luxembourg, Rollin) ; il possède aussi un Racine. L’inventaire de ses appartements privés à Versailles, dressé en 1792, en décrit la présentation : six figures dans le cabinet de la Pendule, quatre sur une console dans l’ancienne pièce de la Vaisselle d’or, six sur une table au milieu de la bibliothèque, les unes sur leurs socles de Sèvres bleu et or, les autres sur des socles de bois marbré. Louis XVI fait aussi de la série un présent diplomatique : douze figures sont offertes en juin 1784 à Gustave III de Suède, douze autres en octobre au prince Henri de Prusse, frère de Frédéric II.
Vingt-trois des vingt-sept statues sont ainsi éditées ; Saint Vincent de Paul, Du Guesclin, Cassini et Poussin ne le seront pas. Malgré l’impulsion royale, la série est un échec commercial : le débit reste médiocre, et la baisse du prix à 240 livres à partir de 1786 ne relance pas les ventes. Les vingt-trois biscuits de Louis XVI, vendus en juin 1794, sont acquis quelques semaines plus tard par Gouverneur Morris, ministre des États-Unis en France. La production reprend sous l’Empire à la demande de Napoléon (1806), se poursuit jusque dans les années 1840, puis de nouveau à partir des environs de 1870. Comme l’a montré Tamara Préaud, modèles et moules, sans cesse restaurés au fil de ces rééditions, ne conservent presque plus d’éléments d’origine. Les épreuves d’Ancien Régime, tirées des moules primitifs établis sous le contrôle des sculpteurs eux-mêmes, n’en sont que plus précieuses.
MONTESQUIEU PAR CLODION
Né au château de La Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689, Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, entre au parlement de Bordeaux comme conseiller en 1714 et hérite en 1716 de la charge de président à mortier de son oncle, qu’il vendra en 1726. Il se fait connaître en 1721 par les Lettres persanes, satire des mœurs et des institutions françaises vues par deux voyageurs persans, et entre à l’Académie française en 1728. Après les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), il publie en 1748 De l’esprit des lois, fruit de près de vingt années de travail, où il analyse les rapports des lois avec les climats, les mœurs et les formes de gouvernement et formule la théorie de la distribution des pouvoirs. Mis à l’Index en 1751, l’ouvrage exerce une influence considérable sur la pensée politique européenne et américaine. Montesquieu meurt à Paris le 10 février 1755.
Claude Michel, dit Clodion (Nancy, 1738 – Paris, 1814), neveu et élève des sculpteurs lorrains Adam, passé ensuite par l’atelier de Pigalle, remporte le grand prix de sculpture en 1759. Pensionnaire à Rome de 1762 à 1771, il s’y forge une réputation de modeleur virtuose, recherché des amateurs pour ses terres cuites. Agréé à l’Académie en 1773, il reçoit avec Montesquieu sa première commande royale, le 16 février 1778. Son grand modèle en plâtre, présenté au Salon de 1779, montrait l’écrivain dans une attitude dynamique, les jambes écartées, dans un costume mêlant l’antique et le moderne, un flot de draperie dénudant la jambe gauche. La critique fut sévère : les Mémoires secrets jugèrent que « cette statue est absolument à refaire », reprochant au sculpteur « d’avoir mélangé le costume antique avec le nôtre ». Clodion refit son modèle. Le marbre, signé et daté 1783 et exposé au Salon de cette année, présente un tout autre personnage : un notable revêtu des insignes de président à mortier, dont les jambes croisées expriment une tranquille énergie, tenant la plume et le livre ouvert de L’Esprit des lois, seule évocation de sa vocation d’écrivain. Il est aujourd’hui conservé au musée du Louvre.
La terre cuite livrée par Clodion à Sèvres en 1784, fidèle reflet du marbre, est conservée au musée national de Céramique. Louis XVI acquiert le biscuit le 4 janvier 1785 et le place dans sa bibliothèque de Versailles, sur une grande table ronde, aux côtés de Corneille, d’Aguesseau, La Fontaine, Molé et Molière.
ROLLIN PAR FELIX LECOMTE
Fils d’un coutelier parisien, Charles Rollin (Paris, 1661 – Paris, 1741) enseigne la rhétorique au collège du Plessis puis l’éloquence au Collège royal, avant d’être élu recteur de l’Université de Paris en 1694. Principal du collège de Beauvais à partir de 1699, il doit s’en retirer en 1712 en raison de ses sympathies jansénistes. Membre de l’Académie des inscriptions, il consacre ses dernières années aux ouvrages qui font sa renommée : le Traité des études (1726-1728), qui renouvelle l’enseignement des collèges en faisant une large place à la langue et à l’histoire françaises, puis l’Histoire ancienne (1730-1738) et une Histoire romaine restée inachevée. Lus dans toute l’Europe, ces livres formeront des générations d’écoliers.
Félix Lecomte (Paris, 1737 – Paris, 1817), élève de Falconet et de Vassé, premier prix de sculpture en 1758, passe par l’École royale des élèves protégés avant son séjour romain. Reçu à l’Académie en 1771 avec le groupe d’Œdipe détaché de l’arbre par Phorbas, il achève à Nancy le mausolée de Stanislas Leszczynski laissé inachevé par Vassé et donne en 1783 un célèbre buste de Marie-Antoinette. Il avait été l’un des quatre premiers sculpteurs retenus par d’Angiviller en 1776, avec le Fénelon. Le Rollin, commandé en 1785, est exposé en plâtre au Salon de 1787, puis en marbre aux Salons de 1789 et de 1791. Il est aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Rollin, assis, la main droite tendue dans le geste de l’enseignement, tient le Traité des études. Nommé adjoint à professeur à l’Académie en 1785, professeur en 1792, Lecomte entre à l’Institut en 1810.
Comme les auteurs des dernières statues de la série, Lecomte modèle sa terre pour Sèvres en même temps que le modèle du marbre ; datée de 1787, elle est conservée au musée national de Céramique de Sèvres. Le biscuit entre dans la collection de Louis XVI entre décembre 1787 et janvier 1788, avec ceux de Bayard et de Luxembourg. Il compte ainsi parmi les tout derniers modèles de la série édités avant la Révolution.
Réunies, ces deux figures incarnent deux des visages que d'Angiviller entendait donner à la gloire nationale : le magistrat philosophe, penseur des lois et des gouvernements, et le maître de l'Université, éducateur de la jeunesse.
COMMANDES NAPOLÉONIENNES
Nos deux figures ne sont pas des épreuves réalisées sous l’Ancien Régime mais appartiennent à la reprise de la série voulue par Napoléon. Le 26 avril 1806, Pierre Daru, intendant général de la Maison de l’Empereur, demande à Alexandre Brongniart, directeur de la manufacture de Sèvres, la liste des Grands Hommes « dont on a les modèles », afin que l’Empereur choisisse ceux que l’on pourrait refaire en biscuit. Seize des vingt-trois modèles réalisés au XVIIIe siècle sont retenus. Sous l’Empire, les figures sont reparées par Alexandre Brachard, chef d’atelier de la sculpture et par Jean-Jacques Oger. Les Grands Hommes deviennent alors l’un des présents favoris de l’Empereur. Le registre des ventes à crédit mentionne des présents par séries de six à douze aux souverains alliés et à leurs ministres : au comte Romanzoff, ministre de l’empereur de Russie, en février 1809, au roi de Saxe en décembre 1809, au prince Eugène, vice-roi d’Italie, en décembre 1811, mais aussi, isolément ou par paires, aux grands dignitaires de l’Empire.
Entre 1809 et 1812, un seul exemplaire de la figure de Rollin est mentionné dans le registre des ventes à crédit. Le 25 juin 1810, l’Empereur fait livrer au cardinal Étienne-Hubert Cambacérès, archevêque de Rouen et frère de l’archichancelier, un buste de Sa Majesté, des vases étrusques et Médicis et six figures de Grands Hommes à 200 francs chacune : Rollin, Montesquieu, Fénelon, Bossuet, Pascal et d’Aguesseau (Arch. MNS, Vbb 2, fol. 113).
La figure de Montesquieu datée de septembre 1810 a pu, quant à elle, faire partie de la série de douze Grands Hommes remise par le grand chambellan au prince Eugène, vice-roi d’Italie, le 31 décembre 1811, où il figure aux côtés de Tourville, Turenne, Bayard, Vauban, Luxembourg, Sully, Corneille, Racine, La Fontaine, Molière et Molé (Arch. MNS, Vbb 4, fol. 5).
Conçue en 1776 par Charles-Claude Flahaut de La Billarderie, comte d’Angiviller (1730-1809), directeur général des Bâtiments du roi, la série des Grands Hommes de la France - ou Hommes illustres - compte parmi les entreprises sculptées les plus ambitieuses du règne de Louis XVI. Le 14 mars 1776, d’Angiviller fait part au Premier peintre Jean-Baptiste Marie Pierre de la volonté du roi d’encourager la « grande peinture » et, dans le même temps, de faire exécuter en marbre par des sculpteurs de l’Académie royale les statues de « quelque homme célèbre dans la nation pour ses vertus, ses talents ou son génie ». Les quatre premières - Sully par Mouchy, le Chancelier de L’Hospital par Gois, Fénelon par Lecomte et Descartes par Pajou - sont payées dix mille livres chacune. D’Angiviller arrête le choix des personnages, Pierre désigne les sculpteurs et quatre statues nouvelles doivent être présentées à chaque Salon. Vingt-sept marbres sont exécutés jusqu’à la Révolution. Destinés à la Grande Galerie du Louvre que l’on projetait de transformer en Muséum, ils n’y furent jamais installés mais furent entreposés dans la salle des Antiques, devenue en 1795 salle des séances de l’Institut. Ils sont aujourd’hui partagés entre le musée du Louvre, l’Institut de France et le château de Versailles.
Le programme réunit hommes de guerre, magistrats, prélats, savants et écrivains. Chaque sculpteur s’attache à rendre la dignité de son personnage par le vêtement, les attributs ou les titres de ses ouvrages, et plusieurs saisissent leur héros dans un instant décisif de sa vie, ce « moment choisi » dont parle Diderot à propos du Tourville de Houdon. Guilhem Scherf, après Thomas Gaehtgens, y lit un programme patriotique exaltant les grands serviteurs de la monarchie et l’union de la nation sous l’égide du roi, fort éloigné de la célébration du génie individuel chère aux philosophes des Lumières.
En janvier 1782, alors qu’il vient de recevoir la tutelle de la manufacture de Sèvres, d’Angiviller annonce son dessein « de faire exécuter en porcelaine et en petit les statues des Grands Hommes que Sa Majesté a déjà fait exécuter en marbre par les principaux sculpteurs de son Académie », persuadé que « ces morceaux auront beaucoup de succès et seront achetés avec empressement ». Une lettre à Pierre du 7 janvier 1783 en règle les conditions : chaque sculpteur fournira, pour la somme de mille livres, un modèle réduit en terre de sa statue ; la figure de porcelaine devant mesurer dix-huit pouces, base comprise, « et, comme la retraite de la porcelaine dans la cuisson est entre un 7e et un 8e, c’est-à-dire de 2⁄15 bien près », le modèle, livré « encore humide et propre à être coupé en tranches », sera porté à vingt pouces. D’Angiviller précise qu’à l’avenir les sculpteurs « seront tenus de fournir gratis un pareil modèle avec la statue dont ils auront été chargés ».
Six modèles sont remis à la manufacture en juin 1783 : L’Hospital, Sully, Corneille, Pascal, Turenne et Catinat.
À la fin de 1783, Louis XVI acquiert douze figures, chacune posée sur un socle de porcelaine à fond beau bleu rehaussé d’or, au prix de 600 livres ; sans socle, la figure est vendue 360 livres. Le roi complète cet ensemble le 4 janvier 1785 (Molière, La Fontaine, Tourville, Montesquieu), le 4 janvier 1786 (Molé, Condé, Duquesne), puis entre décembre 1787 et janvier 1788 (Bayard, Luxembourg, Rollin) ; il possède aussi un Racine. L’inventaire de ses appartements privés à Versailles, dressé en 1792, en décrit la présentation : six figures dans le cabinet de la Pendule, quatre sur une console dans l’ancienne pièce de la Vaisselle d’or, six sur une table au milieu de la bibliothèque, les unes sur leurs socles de Sèvres bleu et or, les autres sur des socles de bois marbré. Louis XVI fait aussi de la série un présent diplomatique : douze figures sont offertes en juin 1784 à Gustave III de Suède, douze autres en octobre au prince Henri de Prusse, frère de Frédéric II.
Vingt-trois des vingt-sept statues sont ainsi éditées ; Saint Vincent de Paul, Du Guesclin, Cassini et Poussin ne le seront pas. Malgré l’impulsion royale, la série est un échec commercial : le débit reste médiocre, et la baisse du prix à 240 livres à partir de 1786 ne relance pas les ventes. Les vingt-trois biscuits de Louis XVI, vendus en juin 1794, sont acquis quelques semaines plus tard par Gouverneur Morris, ministre des États-Unis en France. La production reprend sous l’Empire à la demande de Napoléon (1806), se poursuit jusque dans les années 1840, puis de nouveau à partir des environs de 1870. Comme l’a montré Tamara Préaud, modèles et moules, sans cesse restaurés au fil de ces rééditions, ne conservent presque plus d’éléments d’origine. Les épreuves d’Ancien Régime, tirées des moules primitifs établis sous le contrôle des sculpteurs eux-mêmes, n’en sont que plus précieuses.
MONTESQUIEU PAR CLODION
Né au château de La Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689, Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, entre au parlement de Bordeaux comme conseiller en 1714 et hérite en 1716 de la charge de président à mortier de son oncle, qu’il vendra en 1726. Il se fait connaître en 1721 par les Lettres persanes, satire des mœurs et des institutions françaises vues par deux voyageurs persans, et entre à l’Académie française en 1728. Après les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), il publie en 1748 De l’esprit des lois, fruit de près de vingt années de travail, où il analyse les rapports des lois avec les climats, les mœurs et les formes de gouvernement et formule la théorie de la distribution des pouvoirs. Mis à l’Index en 1751, l’ouvrage exerce une influence considérable sur la pensée politique européenne et américaine. Montesquieu meurt à Paris le 10 février 1755.
Claude Michel, dit Clodion (Nancy, 1738 – Paris, 1814), neveu et élève des sculpteurs lorrains Adam, passé ensuite par l’atelier de Pigalle, remporte le grand prix de sculpture en 1759. Pensionnaire à Rome de 1762 à 1771, il s’y forge une réputation de modeleur virtuose, recherché des amateurs pour ses terres cuites. Agréé à l’Académie en 1773, il reçoit avec Montesquieu sa première commande royale, le 16 février 1778. Son grand modèle en plâtre, présenté au Salon de 1779, montrait l’écrivain dans une attitude dynamique, les jambes écartées, dans un costume mêlant l’antique et le moderne, un flot de draperie dénudant la jambe gauche. La critique fut sévère : les Mémoires secrets jugèrent que « cette statue est absolument à refaire », reprochant au sculpteur « d’avoir mélangé le costume antique avec le nôtre ». Clodion refit son modèle. Le marbre, signé et daté 1783 et exposé au Salon de cette année, présente un tout autre personnage : un notable revêtu des insignes de président à mortier, dont les jambes croisées expriment une tranquille énergie, tenant la plume et le livre ouvert de L’Esprit des lois, seule évocation de sa vocation d’écrivain. Il est aujourd’hui conservé au musée du Louvre.
La terre cuite livrée par Clodion à Sèvres en 1784, fidèle reflet du marbre, est conservée au musée national de Céramique. Louis XVI acquiert le biscuit le 4 janvier 1785 et le place dans sa bibliothèque de Versailles, sur une grande table ronde, aux côtés de Corneille, d’Aguesseau, La Fontaine, Molé et Molière.
ROLLIN PAR FELIX LECOMTE
Fils d’un coutelier parisien, Charles Rollin (Paris, 1661 – Paris, 1741) enseigne la rhétorique au collège du Plessis puis l’éloquence au Collège royal, avant d’être élu recteur de l’Université de Paris en 1694. Principal du collège de Beauvais à partir de 1699, il doit s’en retirer en 1712 en raison de ses sympathies jansénistes. Membre de l’Académie des inscriptions, il consacre ses dernières années aux ouvrages qui font sa renommée : le Traité des études (1726-1728), qui renouvelle l’enseignement des collèges en faisant une large place à la langue et à l’histoire françaises, puis l’Histoire ancienne (1730-1738) et une Histoire romaine restée inachevée. Lus dans toute l’Europe, ces livres formeront des générations d’écoliers.
Félix Lecomte (Paris, 1737 – Paris, 1817), élève de Falconet et de Vassé, premier prix de sculpture en 1758, passe par l’École royale des élèves protégés avant son séjour romain. Reçu à l’Académie en 1771 avec le groupe d’Œdipe détaché de l’arbre par Phorbas, il achève à Nancy le mausolée de Stanislas Leszczynski laissé inachevé par Vassé et donne en 1783 un célèbre buste de Marie-Antoinette. Il avait été l’un des quatre premiers sculpteurs retenus par d’Angiviller en 1776, avec le Fénelon. Le Rollin, commandé en 1785, est exposé en plâtre au Salon de 1787, puis en marbre aux Salons de 1789 et de 1791. Il est aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Rollin, assis, la main droite tendue dans le geste de l’enseignement, tient le Traité des études. Nommé adjoint à professeur à l’Académie en 1785, professeur en 1792, Lecomte entre à l’Institut en 1810.
Comme les auteurs des dernières statues de la série, Lecomte modèle sa terre pour Sèvres en même temps que le modèle du marbre ; datée de 1787, elle est conservée au musée national de Céramique de Sèvres. Le biscuit entre dans la collection de Louis XVI entre décembre 1787 et janvier 1788, avec ceux de Bayard et de Luxembourg. Il compte ainsi parmi les tout derniers modèles de la série édités avant la Révolution.
Réunies, ces deux figures incarnent deux des visages que d'Angiviller entendait donner à la gloire nationale : le magistrat philosophe, penseur des lois et des gouvernements, et le maître de l'Université, éducateur de la jeunesse.
COMMANDES NAPOLÉONIENNES
Nos deux figures ne sont pas des épreuves réalisées sous l’Ancien Régime mais appartiennent à la reprise de la série voulue par Napoléon. Le 26 avril 1806, Pierre Daru, intendant général de la Maison de l’Empereur, demande à Alexandre Brongniart, directeur de la manufacture de Sèvres, la liste des Grands Hommes « dont on a les modèles », afin que l’Empereur choisisse ceux que l’on pourrait refaire en biscuit. Seize des vingt-trois modèles réalisés au XVIIIe siècle sont retenus. Sous l’Empire, les figures sont reparées par Alexandre Brachard, chef d’atelier de la sculpture et par Jean-Jacques Oger. Les Grands Hommes deviennent alors l’un des présents favoris de l’Empereur. Le registre des ventes à crédit mentionne des présents par séries de six à douze aux souverains alliés et à leurs ministres : au comte Romanzoff, ministre de l’empereur de Russie, en février 1809, au roi de Saxe en décembre 1809, au prince Eugène, vice-roi d’Italie, en décembre 1811, mais aussi, isolément ou par paires, aux grands dignitaires de l’Empire.
Entre 1809 et 1812, un seul exemplaire de la figure de Rollin est mentionné dans le registre des ventes à crédit. Le 25 juin 1810, l’Empereur fait livrer au cardinal Étienne-Hubert Cambacérès, archevêque de Rouen et frère de l’archichancelier, un buste de Sa Majesté, des vases étrusques et Médicis et six figures de Grands Hommes à 200 francs chacune : Rollin, Montesquieu, Fénelon, Bossuet, Pascal et d’Aguesseau (Arch. MNS, Vbb 2, fol. 113).
La figure de Montesquieu datée de septembre 1810 a pu, quant à elle, faire partie de la série de douze Grands Hommes remise par le grand chambellan au prince Eugène, vice-roi d’Italie, le 31 décembre 1811, où il figure aux côtés de Tourville, Turenne, Bayard, Vauban, Luxembourg, Sully, Corneille, Racine, La Fontaine, Molière et Molé (Arch. MNS, Vbb 4, fol. 5).
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