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Georges Seurat (1859-1891)
Georges Seurat (1859-1891)

Femme debout, la tête nue

Details
Georges Seurat (1859-1891)
Femme debout, la tête nue
crayon Conté sur papier
31.3 x 22.2 cm. (12 3/8 x 8¾ in.)
Exécuté vers 1882
Provenance
Madame Olivier Sainsère (avant 1961).
Galerie Schmit, Paris.
Pierre Berès, Paris.
Literature
C.M. De Hauke, Seurat et son oeuvre, Paris, 1961, vol. II, p. 102, no. 505 (illustré, p. 103).
Exhibited
Bielefeld, Kunsthalle et Baden-Baden, Staatliche Kunsthalle, Georges Seurat - Zeinchnungen, octobre 1983-mars 1984, p. 184, no. 31 (illustré).
New-York, The Museum of Modern Art, Georges Seurat: the drawings,
octobre 2007-janvier 2008, p. 252, no. 81, (illustré, p. 150).
Post lot text
'Femme debout, la tête nue'; Conté Crayon on paper.

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Clémentine Robert
Clémentine Robert

Lot Essay

Femme debout, la tête nue de Georges Seurat est une oeuvre rare, présentée au public seulement deux fois depuis sa création en 1882; la première fois en 1984 lors de l'exposition de dessins de Seurat à la Kunsthalle de Bielefeld, soit près de cent ans après sa création, puis lors de la rétrospective de dessins de Georges Seurat au Museum of Modern Art de New York en 2007.

Sur le plan stylistique Femme debout, la tête nue est un des tout premiers dessins indépendants réalisés par l'artiste à partir de 1881-1882, c'est à dire des dessins qui ne sont pas des études pour des peintures mais des oeuvres à part entières. Ils correspondent à la dernière période graphique de l'artiste - la plus mature - dans laquelle il développe des effets de clair-obscur tout à fait incomparables. Seurat, personnage réservé et peu enclin à la conversation, ne s'enthousiasmait que lorsqu'il parlait de sa méthode. Il était préoccupé par le seul sujet de la science optique, ou comment parvenir à une harmonie esthétique par la division des tons. Ses dessins indépendants accompagnent son oeuvre jusqu'à sa mort prématurée en 1891 et vont jouer un rôle crucial dans ses recherches sur les contrastes par l'agencement des couleurs.

Femme debout, la tête nue illustre parfaitement la maîtrise technique développée par Seurat qui se traduit par une adéquation subtile entre le crayon Conté, crayon noir et le papier de type Ingres à la texture relativement épaisse et striée. En frottant le crayon plus ou moins fort à la surface du papier, Seurat arrive à retranscrire toutes les nuances de gris. Il joue avec l'enchevêtrement de lignes, plus ou moins denses et plus ou moins marquées pour créer des formes sans jamais tracer de contour précis. Seurat lui-même dans une conversation avec son ami Charles Angrand disait qu'il percevait toujours les tons avant la ligne. La figure se détache par sa longue forme noire, cependant la démarcation de sa robe n'est jamais distincte.

Avant même les théories sur la couleur et plus particulièrement celle de Michel-Eugène Chevreul, De la loi du contraste simultané des couleurs en 1839 qui l'amèneront à créer la technique du Post-Impressionnisme, Seurat avait étudié La Grammaire des arts du dessin publiée en 1860 par Charles Blanc et dans laquelle le critique insistait sur le clair-obscur en juxtaposant des masses foncées et très claires selon un ordre bien défini: " Quelle que soit la répartition du clair-obscur, sa beauté optique est soumise à la loi souveraine de l'unité. Mais que signifie le mot unité ? Il signifie que le tableau ne doit offrir ni deux masses claires d'une égale intensité, ni deux masses brunes d'une égale vigueur. Il est d'ailleurs sensible que, pour être intéressant, tout spectacle pittoresque doit présenter un point clair dominant dans l'ensemble des clairs, et un point obscur dominant dans l'ensemble de l'obscurité, sans quoi l'attention se divise, le regard incertain se fatigue, l'intérêt se perd". Seurat applique cette méthode dans ses dessins indépendants pour mettre au point une technique qu'il appelle lui-même " irradiation ". De ce point de vue, le dessin Femme debout, la tête nue, est tout à fait remarquable. La robe de la femme est en effet dessinée par le crayon Conté très marqué laissant un noir qui se densifie vers le bas de la robe alors que tout autour de la figure les lignes sont moins nombreuses et plus vaporeuses. L'enchevêtrement de lignes s'accentue à mesure que l'on s'éloigne de la femme, se rapproche des cotés de la feuille. Suivant les théories de Charles Blanc, le contraste clair-foncé trouve son point culminant autour de la ligne verticale formée par la longue robe, en plein centre de la composition. Cela crée un halo de lumière derrière la figure qui irradie tout autour d'elle. La femme, dessinée sur cet enchevêtrement de lignes, se démarque de l'arrière-plan, et semble flotter dans l'espace. Cet effet est encore accentué par l'ombre portée au bas de la robe qui semble prolonger la figure jusqu'au bas de la page et la faire tenir en suspension, offrant une démonstration parfaite aux propos de Charles Blanc : "Par ces mots "l'unité du clair-obscur" il faut donc entendre, encore une fois, qu'il y aura une masse claire principale et une masse brune dominante, parce que toute rivalité produirait un combat de forces qui déconcerterait les yeux et tiendrait en suspens l'impression voulue. " (Charles Blanc, Grammaire des arts du dessin, Paris, réed. 2000, p.524-25).

Femme debout, la tête nue fait partie des séries sur les femmes, se tenant seule dans des compositions qui n'offrent peu de repère spatial. Ici seule une bande horizontale plus marquée offre une ligne d'horizon. Comme l'explique l'historien d'art Robert Herbert, "les figures de Seurat se distinguent clairement de leur environnement mais ce ne sont pas des silhouettes placées sur un fond neutre. Suivant son principe sur les contrastes, Seurat entoure les parties sombres de lumière rayonnante, et les parties lumineuses avec des zones foncées. Si la figure était 'enlevée' du dessin, l'arrière-plan n'aurait pas d'existence propre - il existe seulement en réaction à la figure " (R.Herbert, Seurat, Paintings and Drawings, New Heaven, 2001, p. 22). L'artiste ne s'intéresse pas à reproduire une scène qu'il aurait sous les yeux mais se sert du sujet avant tout pour travailler sa technique, cherchant les moyens de parfaire sa méthode.

Le sujet dépeint est d'ailleurs difficilement identifiable, la jeune femme représentée ici reste anonyme. Seurat était en effet un personnage particulièrement secret qui tenait sa vie privée à l'écart de son art. Son entourage n'a connu l'existence de sa compagne Madeleine Knoblock et de son fils qu'après sa mort. Si celle-ci lui a probablement servi de modèle, ou d'inspiration pour plusieurs oeuvres, l'artiste n'a laissé aucun témoignage direct dans ce sens. Il n'existe que quatre dessins représentant clairement des membres de sa famille : son père et sa mère dans Le Dîneur [Hauke 600] et Broderie [Hauke 582], son neveu Maurice Appert [Hauke 607], et ses nièces dans Femme avec deux fillettes, 1882-84, Hauke 666].
Les figures qu'il développe dans ses dessins indépendants relèvent en effet davantage de l'enseignement qu'il a suivi à l'école des Beaux-Arts sur l'anatomie humaine, des corps droits, sans fioriture. Comme le raconte Gustave Kahn dans L'Art moderne (5 avril 1891): "Ses dilections pour les oeuvres antérieures allaient aux hiératiques, tels que les Egyptiens et les primitifs. Il était particulièrement séduit par des oeuvres plus flexibles, telles que les frises grecques et les oeuvres de Phidias". Le sculpteur grec s'attachait à offrir une représentation réaliste mais transfigurée par un idéal de majesté. Femme debout par sa posture droite et élancée s'inscrit dans la lignée des corés grecques. L'élégance qui en émane annonce la série sur les femmes bourgeoises réalisée entre 1882 et 1884, telle que La Dame en noir (H. 508), Le Manteau blanc (H. 570) ou encore Le Noeud noir (H.511, Musée d'Orsay). Ces femmes se définissent par leurs attributs vestimentaires raffinés: manchons de fourrure, robes sophistiquées, ou encore chapeaux, caractéristiques de la bourgeoisie des classes moyennes au XIXe siècle. Si la femme représentée ici conserve la même pose debout, de dos ou de profil, la taille marquée, sur un fond ôté de tout contexte anecdotique, elle se démarque cependant par son extraordinaire simplicité. Il est difficile de la classer dans un type social. La position de la tête, penchée en avant montre une certaine modestie mais confère également à l'oeuvre un certain mystère. Elle ne rentre dans aucun des différents types sociaux que Seurat s'attacher à représenter et se rapproche davantage des promeneuses entre figures et ombres, marchant au crépuscule comme dans les dessins Le Promenoir [H. 498 et 499].

La simplicité et la grâce de Femme debout, la tête nue n'est d'ailleurs pas sans faire écho au portrait plus tardif de Jeune Fille, (H.627), une étude pour la figure centrale du chef-d'oeuvre de Seurat Un Dimanche à la Grande Jatte. Contrairement aux autres études de cette série, ce buste de jeune femme est dénué de tout détail ou attribut, la tête légèrement penchée vers la gauche, apparaissant comme une forme de velours noir sur un fond blanc, plus marqué sur la courbe dorsale. Par leur composition symétrique, l'on peut alors imaginer que ces deux dessins se répondaient puisque Jeune Fille faisait partie de la même collection particulière que Femme debout, la tête nue dans la première partie du XXe du siècle. Ces oeuvres ont en effet appartenu à Olivier Sainsère (1852-1923), conseiller d'Etat et ministre sous Raymond Poincaré mais surtout amateur éclairé, grand collectionneur d'art moderne et membre du comité d'honneur du Salon d'Automne dès sa création en 1903. Il avait un goût très sûr et possédait d'ailleurs trois oeuvres de Seurat parmi de nombreuses oeuvres de Monet, Signac, Bonnard, ou encore de Picasso dont il fut l'un des premiers mécènes.

Nous remercions Madame Vérane Tasseau pour la rédaction de cette notice.

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