De la Révolution française à la monarchie de Juillet : 21 portraits de Louis-Léopold Boilly

Après la Révolution, Louis-Léopold Boilly cesse de réaliser le portrait de nobles et de bourgeois, et devient le peintre du peuple. « Ses tableaux ressemblent à des photographies, note Olivia Ghosh, spécialiste des Maîtres anciens chez Christie’s. Chaque personne, indépendamment de son origine sociale ou de son rang, est traitée de la même manière. Il était très en avance sur son temps. »

Que fait un artiste lorsqu’il est promis à la guillotine ? C’est la situation à laquelle Louis-Léopold Boilly se retrouve confronté en 1794, pendant la période la plus sanglante de la Révolution française. En plus de dresser le portrait de la bonne société parisienne, il peint des scènes galantes jugées révoltantes pour la morale républicaine, ce qui lui vaut d’être accusé d’être un instrument de l’Ancien Régime.

Être accusé d’être un contre-révolutionnaire a de graves conséquences. Le poète André Chénier a été guillotiné pour avoir exercé une influence corruptrice sur le peuple. Dans la république de « la Vertu et de la Terreur » de Robespierre, une œuvre d’art décadente peut vous valoir d’être exécuté.

Louis-Léopold Boilly va trouver un moyen ingénieux de sauver sa tête. Quelques jours après sa dénonciation devant la commission de la Société populaire et républicaine des arts par le peintre Jean-Baptiste Wicar, il se presse de réaliser Le Triomphe de Marat (1794). Cette esquisse à la gloire du journaliste radical ne peut mieux exprimer son adhésion aux valeurs républicaines.

La commission rassurée, Boilly se lance dans une nouvelle carrière de peintre du peuple. Finis les intérieurs bourgeois et les chapeaux à plumes, place aux rues de Paris et aux sans-culottes. On a d’ailleurs peine à croire que ces scènes dépeignant l’injustice sociale sont l’œuvre du même artiste qui, peu de temps auparavant, évoquait de façon à peine voilée une rencontre galante à travers la représentation d’une saucisse et d’un melon tranché.

Boilly est en somme un pragmatique. « C’est le cas de beaucoup de gens à l’époque, explique Olivia Ghosh, spécialiste des Maîtres anciens chez Christie’s Paris. La plupart des mécènes aristocrates avaient été mis à mort ou s’étaient enfuis à l’étranger ; une nouvelle classe moyenne avait émergé, qui avait de l’argent à dépenser. Boilly s’est tout simplement adapté. »

Boilly sait comment tirer parti de ces nouvelles opportunités commerciales. Né en 1761 dans une famille respectable d’artisans, il se forme à Arras, où il se forge rapidement une réputation de portraitiste auprès des notables locaux. Il comprend vite que la rapidité et la diplomatie sont les clés de la satisfaction de ses donneurs d’ordre. Les séances de pose ne durent ainsi pas plus de deux heures. « Ses portraits sont comme des photographies, note Olivia Ghosh. D’une ressemblance saisissante et pouvant être emportés à la fin de la journée. »

Pour répondre à la demande et tenir compte des contraintes budgétaires de la classe moyenne, Boilly opte pour des petits portraits en buste sur fond uni observant le même format, qui deviennent sa marque de fabrique. Toute son attention se porte sur le visage et le vêtement du modèle, qu’il dépeint avec une minutie toute scientifique.

Lorsqu’il cesse de peindre en 1829, Boilly estime avoir réalisé pas moins de 5000 portraits, soit, si ce chiffre est exact, plus de cent par an. Il aura reçu dans son atelier de nombreuses personnalités, parmi lesquelles l’homme politique républicain Lazare Carnot et des membres de la noblesse napoléonienne tels que le duc de Frioul et le duc de Trévise. La plupart de ses mécènes sont toutefois issus du monde des affaires : des banquiers, des médecins, des avocats et leurs épouses, des citadins fortunés qui souhaitent entrer dans la postérité par leur modeste contribution à l’histoire. Un peu à l’image de la Légion d’honneur, nouvellement créée, qui récompense les militaires et les civils ayant rendu des « services éminents » à la nation.

Vingt-et-un portraits de Boilly ont été mis en vente par Christie’s le 12 juin 2025 dans le cadre de la vente en ligne Maîtres anciens : Peintures – Sculptures – Orfèvrerie. Ces portraits ont été réalisés sur une période de 40 ans s’étendant de la Révolution française aux dernières années de la monarchie de Juillet, soit la période la plus instable de l’histoire française. « Boilly conserve le même style tout au long de sa vie, ce qui est tout à fait remarquable sur une période aussi riche en événements », fait observer Olivia Ghosh. Ces portraits reflètent également les évolutions dans la mode et les coiffures. « L’une des préoccupations de cette nouvelle classe urbaine est de se présenter sous son meilleur jour. »

L’application par Boilly d’un fond clair pour insuffler de la luminosité à ses peintures n’est pas sans rappeler la manière dont les photographes utilisent la lumière pour donner du caractère aux portraits. Dans la vidéo au début de cet article, Bérénice Verdier, spécialiste chez Christie’s, analyse l’approche de Boilly avec Eloi Robert, du Studio Harcourt Paris. Le studio photographique, créé en 1934, est réputé pour ses portraits en plan rapproché.

Boilly faisait poser ses modèles de trois quarts vers la droite ou la gauche. Les proportions ont été perfectionnées au fil des ans, conférant au sujet une présence des plus assurées. « Son jeu avec les ombres s’apparente aux techniques que nous utilisons au Studio Harcourt, explique Eloi Robert. Cette petite touche claire sous l’œil, qui illumine le visage, produit le même effet que notre faisceau lumineux. »

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Pour Olivia Ghosh, Louis-Léopold Boilly est un précurseur de l’ère moderne : « Il a mesuré l’importance de la conscience de soi, que nous associons aujourd’hui aux réseaux sociaux. Il procédait de façon très démocratique : chaque personne, indépendamment de son origine sociale ou de son rang, est traitée de la même manière. Il était très en avance sur son temps. »

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