61e Biennale de Venise : des « artistes se confrontent à des réalités difficiles de façon inhabituelle » au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana

Emma Lavigne et Jean-Marie Gallais, les conservateurs, nous présentent les expositions de Lorna Simpson, Paulo Nazareth, Michael Armitage et Amar Kanwa, qui explorent la tragédie et la résilience, ainsi que la possibilité de changer, tout en répondant aux tensions qui affectent le monde actuel

Vue de l'exposition de Lorna Simpson, « Third Person », à la Punta della Dogana, à Venise. De gauche à droite : Lorna Simpson, « 5 Properties », 2018 ; « Head on Ice #4 », 2016 ; « Head on Ice #3 », 2016

Installation view of Lorna Simpson. Third Person at the Punta della Dogana, Venice. Photo: James Wang. © Palazzo Grassi, Pinault Collection. From left: Lorna Simpson (b. 1960), 5 Properties, 2018, Private Collection; Head on Ice #4, 2016, The George Economou Collection, Athens; Head on Ice #3, 2016, courtesy of The Modern Art Museum of Fort Worth, Gift of the Director’s Council and Museum purchase, 2017 (2017.6)

Avant tout, Venise est un carrefour entre de nombreux chemins : maritimes, commerciaux ou culturels. Les histoires se rassemblent et se diffusent avec les flots, et ce flux et ce reflux ont inspiré la toute dernière vision des conservateurs Emma Lavigne et Jean-Marie Gallais pour la Collection Pinault à l'occasion de la 61e Exposition d'art internationale.

« Venise est une sorte d'intersection », explique Lavigne, directrice de la collection, pour décrire son désir de s'intégrer à la fois dans la perspective mondiale de la Biennale et dans ce qu'elle appelle « l'ADN de la ville », ses influences orientales, son histoire mercantile et sa proximité avec les routes migratoires contemporaines. Face à ce contexte marqué par la crise humanitaire en cours sur la mer Méditerranée, les conservateurs ont invité quatre artistes dont les œuvres répondent aux tensions qui définissent le monde actuel.

À la Punta della Dogana, les artistes Lorna Simpson et Paulo Nazareth reviennent sur le passé de cet ancien bâtiment des douanes où s'échangeait autrefois le sel, cet « or blanc » qui inondait la ville comme les hautes eaux pendant les mois d'hiver. Nazareth a mis en valeur ses effets corrosifs en utilisant du sel pour dessiner la silhouette d'un « bateau fantôme », un terme que les marchands portugais utilisaient pour désigner les vaisseaux transportant des esclaves.

Paulo Nazareth (b. 1977), Untitled (Encruzihada), 2022. Plastic and rubber from flipflop. 11¾ x 8⅝ in (30 x 22 cm). Artwork: © Paulo Nazareth. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels, Paris, New York. Photo: Gui Gomes

Paulo Nazareth (b. 1977), Untitled, from the Para Venda series, 2011. Photo printing on cotton paper. 31½ x 23⅝ in (80 x 60 cm). Pinault Collection. Artwork: © Paulo Nazareth

Organisée par Fernanda Brenner, l'exposition de l'artiste brésilien s'intitule Algebra pour rappeler qu'autrefois, des personnes étaient considérées comme des marchandises à contrôler et numéroter. Le mot vient de l'arabe al-jabr,qui signifie « réparation d’os brisés ». Pour Nazareth, les artistes ont un rôle à jouer dans la réparation des fractures historiques entre les nations. Au fil des ans, pour replacer ces territoires sur la carte, il a réalisé plusieurs spectaculaires traversées à pied le long des routes marquées dans le passé par la violence coloniale. En parallèle de son exposition vénitienne, il a organisé un événement à Veneza, une petite ville du Brésil qui porte le même nom que la cité des Doges, pour nouer un dialogue à travers le temps et l'espace.

Tout comme Nazareth, Simpson puise également l'inspiration dans les aspects liminaux de la vie. Les tableaux de l'artiste américaine semblent se dissoudre dans la ville elle-même, les tons nocturnes bleus, verts et gris de ses toiles évoquent la lumière et l'atmosphère vaporeuse de la lagune. Elle a développé son travail comme une suite de chapitres. « On parcourt l'exposition comme si on lisait des extraits d'un roman », explique Lavigne. « On voit des thèmes comme l'identité, l'histoire et la représentation, mais ils apparaissent et disparaissent successivement. »

Lorna Simpson, Cliffs, 2025, from the exhibition Lorna Simpson. Third Person at the Punta della Dogana, Venice

Lorna Simpson (b. 1960), Cliffs, 2025. Pinault Collection. From the exhibition Lorna Simpson. Third Person at the Punta della Dogana, Venice. Photo: James Wang. © Palazzo Grassi, Pinault Collection

Dans une galerie, de grands collages en noir et blanc fabriqués à partir d'anciens numéros des magazines Ebony et Jet forment des histoires denses et multicouches qui se superposent. Réalisés à partir des publications qui ont forgé l'identité culturelle noire aux États-Unis, ils compressent le temps et relient les luttes pour les droits civiques des années 1960 et le free jazz de John Coltrane aux réalités politiques contemporaines.

Dans le reste de l'exposition, des peintures de paysages arctiques sont réunies dans une salle, que Lavigne appelle « la chapelle bleue ». Le mélange des eaux froides de l'hémisphère Nord aux courants noirs de l'Atlantique forme une mélopée de voix fantomatiques qui racontent des histoires jusqu'alors effacées.

« On note une omniprésence du récit et un combat pour la résistance dans toutes les expositions », décrit le conservateur Jean-Marie Gallais. « Au Palazzo Grassi, comme à la Punta della Dogana, nous voulions associer des artistes qui se confrontent à des réalités difficiles de façon inhabituelle. »

Amar Kanwar, The Peacock's Graveyard, 2023 (still), digital video, on show in Amar Kanwar. Co-travellers at Palazzo Grassi

Amar Kanwar (b. 1964), The Peacock’s Graveyard, 2023 (still). Digital video installation, seven screens, dimensions variable, 28 mins 16 sec (sync, loop), edition of six. Pinault Collection. Artwork: © Amar Kanwar, Courtesy Marian Goodman Gallery

Malgré leur différence d'âge de 20 ans, le peintre britannique d'origine kényane Michael Armitage et le cinéaste indien Amar Kanwar partagent une même esthétique. « Les peintures d'Armitage sont très cinématographiques, tandis que les films de Kanwar sont particulièrement picturaux », raconte Gallais. La relation entre les deux principaux films de Kanwar, The Torn First Pages et The Peacock’s Graveyard, aborde des préoccupations comparables. Le premier se concentre sur la protestation individuelle, notamment celle d'un commerçant du Myanmar emprisonné pour avoir retiré les pages de propagande des livres qu'il vendait. À travers une approche fictionnelle et intemporelle, la seconde installation vidéo, The Peacock’s Graveyard ouvre une réflexion sur la nature humaine, l'injustice et l'arrogance. Par bien des aspects, le premier film annonce le second.

« Les peintures d'Armitage abordent des préoccupations comparables », affirme Gallais. « D'un côté, la plupart d'entre elles montrent des personnes et des événements réels, tels que les manifestations liées aux élections kényanes de 2017. D'autre part, elles ont également un caractère onirique qui reflète la sensibilité des installations cinématographiques de Kanwar. »

Michael Armitage (b. 1984), #mydressmychoice, 2015, on show in Michael Armitage. The Promise of Change at Palazzo Grassi. Private Collection. Photo: Marco Cappelletti Studio

Michael Armitage (b. 1984), Cave, 2021. Oil on lubugo bark cloth. 78¾ x 59 1/16 in (200 x 150 cm). Pinault Collection. © Michael Armitage. Photo: © White Cube (Theo Christelis)

Ces dernières années, de nombreuses voix ont salué les paysages habités captivants et les scènes de vie africaine qu'Armitage a peintes sur des toiles d'écorce en jouant avec les références à l'histoire de l'art ou au cinéma, notamment lors d'une exposition individuelle à la Royal Academy of Arts de Londres alors qu'il n'était âgé que de 37 ans. La sensibilité lyrique de ses œuvres, où le pinceau se déplace avec aisance en créant des puits de couleur, suggère le silence là où un récit historique devrait voir le jour.

Ses peintures destinées au Palazzo Grassi sont présentées sous le titre The Promise of Change (La promesse du changement). « C'est autant le reflet de l'espoir que du scepticisme », constate Gallais. « Ces quatre expositions donnent à voir la tragédie et la résilience, mais le message final est le même : le changement est encore possible. »

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Les expositions Lorna Simpson. Third Person et Paulo Nazareth. Algebra auront lieu jusqu'au 22 novembre 2026 à la Punta della Dogana. Les expositions Michael Armitage. The Promise of Change et Amar Kanwar. Co-travellers se dérouleront jusqu'au 10 janvier 2027 au Palazzo Grassi

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