拍品专文
S’il y a plusieurs Fragonard, il y a 'un style Fragonard' nous rappelle Pierre Rosenberg (P. Rosenberg, 1989, op. cit., p. 70). Le peintre des figures de fantaisies brossées en 'une heure de temps', des décors chatoyants, des étreintes, des paysages ou des scènes d’intérieur possède dans chaque genre une même touche singulière. Son pinceau vif et spontané se retrouve avec le même plaisir en toutes ses manières d’artiste.
Cette continuité de style n’aide d’ailleurs pas à établir une chronologie précise du peintre, ayant longtemps suscité hypothèses et débats. Son voyage en Italie de 1756 à 1761 offre un strict repère séparant – un peu – arbitrairement ses ouvrages encore influencés par la rocaille de Boucher (1703-1770), vers une manière plus libre. L’artiste au retour de son Grand Tour emporte un répertoire iconographique enrichi qu’il déploie çà et là dans ses œuvres. Il glisse ainsi une version du Moïse de Michel-Ange (1475-1564) dans un Dieu Fleuve assis (Dieu fleuve, vers 1773-1774, collection particulière) ou bien, couché, qui emprunte cette fois au Bernin (1598-1680) (voir vente anonyme, Sotheby’s, New York, 24 janvier 2007, lot 71).
Mais l’autre riche source d’inspiration du peintre se trouve vers les Flandres et la Hollande. Un retour de l’Âge d’or hollandais imprègne en partie les grands peintres de la seconde moitié du XVIIIe siècle à commencer par Chardin (1699-1779) surnommé des contemporains le 'Teniers français'. Fragonard documenté en 1773 à Bruxelles va intégrer dans son œuvre une palette brune et dorée tirant vers le Nord et encore davantage vers Rembrandt (1606-1669). L’artiste a copié les grands maîtres nordiques, en témoigne sa spectaculaire copie de la composition Mercure et Argus d’après Karel Fabritius (1622-1654) (musée du Louvre, Paris, inv. RF 1981.17) ou sa reprise de l’autoportrait de Rembrandt au bistre (Autoportrait dit aux deux cercles d’après Rembrandt, vers 1773, collection particulière).
Diverses scènes d’intérieur sont produites par Fragonard dans cette palette fondue, d’inspiration nordique. Une gravure datée 1778 par Fragonard lui-même sous le titre L’Armoire d’après un dessin au lavis (Kunsthalle, Hambourg, inv. 24005) offre un repère temporel à ces scènes de mœurs. Dans L’Armoire, un amant mal dissimulé dans le dit-meuble se fait débusquer par les parents, passablement irrités, d’une jeune fille embarrassée de la situation, prostrée dans un coin de la composition (fig. 1).
Les années 1770 semblent ainsi concentrer ces diverses scènes d’intérieur tantôt cocasses ou tendres dans lesquelles évoluent des personnages aux vêtements inspirés du siècle passé. Notre peinture dévoile ainsi une jeune femme aux amples drapés empruntés aux figures de Rubens (1577-1640) au côté d’un garçon aux culottes et col à rabats tirés des scènes de van Ostade (1610-1685). La tendresse de la scène n’est pas sans rappeler les thèmes traités par son contemporain Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) offrant aux piétés familiales une tribune particulière. Une légèreté par Fragonard dans le traitement des scènes de la vie conjugale sépare cependant les deux artistes. Fragonard apparaît comme un Greuze sans vision moraliste et solennelle, un 'Greuze moins la larme' pour reprendre les termes de Portalis (R. Portalis, 1889, op. cit., p. 16).
Deux autres versions de cette composition de jeunes parents admirant un berceau existent. Toutes deux en collections particulières (voir J.-P. Cuzin, 1987, op. cit., n°320 et 321), elles témoignent de l’attrait particulier du peintre pour cette scène parmi d’autres nombreuses scènes maternelles produites par l’artiste dans les années 1770. Le caractère expressément vif et spontané de la version de la collection Veil-Picard la tient traditionnellement comme la première des trois. Comme pour une autre scène maternelle, La Visite à la nourrice (National Gallery of Art, Washington D.C., inv. 1946.7.7, fig. 2), notre composition pourrait être inspirée du conte du marquis de Saint-Lambert (1716-1803), Sarah Th. ou miss Sarah, paru en 1765.
Dans ce conte social, Sarah Th., aristocrate anglaise s’éprend d’un jeune fermier qu’elle renonce à épouser par le poids des conventions sociales. Une description pourrait illustrer la scène 'ils allerent ensemble vers un berceau où reposoit leur cinquieme enfant : ils se courboient tous deux sur le berceau, & tour-à-tour regardoient l'enfant & se regardoient en se tenant par la main, & en souriant'. Si l’aspect rustique de l’ensemble pouvait soutenir la description, le nombre d’enfants fait défaut. Seul un dessin du musée Cognaq-Jay évoquerait alors avec exactitude le conte de Saint-Lambert, en représentant un même jeune homme coiffé de ce chapeau paysan autour de cinq enfants (musée Cognacq-Jay, Paris, inv. J. 146).
Une esquisse conservée au Havre, resserrée sur le visage de l'homme, cette fois-ci tête nue, et aux mèches éparses témoigne également du soin que Fragonard consacra à cette tendre scène (musée André Malraux, Le Havre, fig. 3) et incite Marie-Anne Dupuy-Vachey à la dater avant son second voyage en Italie de 1773 (voir M.-A. Dupuy-Vachey, 2007, op. cit., p. 98).
Réalisée dans les années 1770, cette magistrale scène illustre avec brio les préoccupations sociales du peintre au cours de cette décennie, comme sa merveilleuse interprétation toute parisienne de l’âge d’or hollandais.
Cette continuité de style n’aide d’ailleurs pas à établir une chronologie précise du peintre, ayant longtemps suscité hypothèses et débats. Son voyage en Italie de 1756 à 1761 offre un strict repère séparant – un peu – arbitrairement ses ouvrages encore influencés par la rocaille de Boucher (1703-1770), vers une manière plus libre. L’artiste au retour de son Grand Tour emporte un répertoire iconographique enrichi qu’il déploie çà et là dans ses œuvres. Il glisse ainsi une version du Moïse de Michel-Ange (1475-1564) dans un Dieu Fleuve assis (Dieu fleuve, vers 1773-1774, collection particulière) ou bien, couché, qui emprunte cette fois au Bernin (1598-1680) (voir vente anonyme, Sotheby’s, New York, 24 janvier 2007, lot 71).
Mais l’autre riche source d’inspiration du peintre se trouve vers les Flandres et la Hollande. Un retour de l’Âge d’or hollandais imprègne en partie les grands peintres de la seconde moitié du XVIIIe siècle à commencer par Chardin (1699-1779) surnommé des contemporains le 'Teniers français'. Fragonard documenté en 1773 à Bruxelles va intégrer dans son œuvre une palette brune et dorée tirant vers le Nord et encore davantage vers Rembrandt (1606-1669). L’artiste a copié les grands maîtres nordiques, en témoigne sa spectaculaire copie de la composition Mercure et Argus d’après Karel Fabritius (1622-1654) (musée du Louvre, Paris, inv. RF 1981.17) ou sa reprise de l’autoportrait de Rembrandt au bistre (Autoportrait dit aux deux cercles d’après Rembrandt, vers 1773, collection particulière).
Diverses scènes d’intérieur sont produites par Fragonard dans cette palette fondue, d’inspiration nordique. Une gravure datée 1778 par Fragonard lui-même sous le titre L’Armoire d’après un dessin au lavis (Kunsthalle, Hambourg, inv. 24005) offre un repère temporel à ces scènes de mœurs. Dans L’Armoire, un amant mal dissimulé dans le dit-meuble se fait débusquer par les parents, passablement irrités, d’une jeune fille embarrassée de la situation, prostrée dans un coin de la composition (fig. 1).
Les années 1770 semblent ainsi concentrer ces diverses scènes d’intérieur tantôt cocasses ou tendres dans lesquelles évoluent des personnages aux vêtements inspirés du siècle passé. Notre peinture dévoile ainsi une jeune femme aux amples drapés empruntés aux figures de Rubens (1577-1640) au côté d’un garçon aux culottes et col à rabats tirés des scènes de van Ostade (1610-1685). La tendresse de la scène n’est pas sans rappeler les thèmes traités par son contemporain Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) offrant aux piétés familiales une tribune particulière. Une légèreté par Fragonard dans le traitement des scènes de la vie conjugale sépare cependant les deux artistes. Fragonard apparaît comme un Greuze sans vision moraliste et solennelle, un 'Greuze moins la larme' pour reprendre les termes de Portalis (R. Portalis, 1889, op. cit., p. 16).
Deux autres versions de cette composition de jeunes parents admirant un berceau existent. Toutes deux en collections particulières (voir J.-P. Cuzin, 1987, op. cit., n°320 et 321), elles témoignent de l’attrait particulier du peintre pour cette scène parmi d’autres nombreuses scènes maternelles produites par l’artiste dans les années 1770. Le caractère expressément vif et spontané de la version de la collection Veil-Picard la tient traditionnellement comme la première des trois. Comme pour une autre scène maternelle, La Visite à la nourrice (National Gallery of Art, Washington D.C., inv. 1946.7.7, fig. 2), notre composition pourrait être inspirée du conte du marquis de Saint-Lambert (1716-1803), Sarah Th. ou miss Sarah, paru en 1765.
Dans ce conte social, Sarah Th., aristocrate anglaise s’éprend d’un jeune fermier qu’elle renonce à épouser par le poids des conventions sociales. Une description pourrait illustrer la scène 'ils allerent ensemble vers un berceau où reposoit leur cinquieme enfant : ils se courboient tous deux sur le berceau, & tour-à-tour regardoient l'enfant & se regardoient en se tenant par la main, & en souriant'. Si l’aspect rustique de l’ensemble pouvait soutenir la description, le nombre d’enfants fait défaut. Seul un dessin du musée Cognaq-Jay évoquerait alors avec exactitude le conte de Saint-Lambert, en représentant un même jeune homme coiffé de ce chapeau paysan autour de cinq enfants (musée Cognacq-Jay, Paris, inv. J. 146).
Une esquisse conservée au Havre, resserrée sur le visage de l'homme, cette fois-ci tête nue, et aux mèches éparses témoigne également du soin que Fragonard consacra à cette tendre scène (musée André Malraux, Le Havre, fig. 3) et incite Marie-Anne Dupuy-Vachey à la dater avant son second voyage en Italie de 1773 (voir M.-A. Dupuy-Vachey, 2007, op. cit., p. 98).
Réalisée dans les années 1770, cette magistrale scène illustre avec brio les préoccupations sociales du peintre au cours de cette décennie, comme sa merveilleuse interprétation toute parisienne de l’âge d’or hollandais.
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