Details
Alfred Kubin (1877-1959)
Die Heerschau
signé 'Kubin' (en bas à droite) et inscrit 'Heerschau' (en bas à gauche)
encre de Chine, lavis d'encre et Spritztechnik sur papier
Image: 28.6 x 23.2 cm.
Feuille: 39.1 x 32.4 cm.
Exécuté vers 1903

signed 'Kubin' (lower right) and titled 'Heerschau' (lower left)
brush and pen and ink, inkwash and Spritztechnik on paper
Image: 11 ¼ x 9 1⁄8 in.
Sheet: 15 3⁄8 x 12 ¾ in.
Executed circa 1903
Provenance
Max Morgenstern, Vienna (puis par descendance); sa vente, Sotheby's, Londres, 26 juin 1991, lot 217.
Collection particulière; sa vente, Christie's, Londres, 6 février 2007, lot 102.
Richard Nagy Ltd., Londres.
Acquis auprès du précédant par les propriétaires actuels le 18 mars 2008.
Further details
Nous remercions le Dr Annegret Hoberg pour l’aide apportée à la rédaction de la notice de cette œuvre.

« Et dans mon cœur je ne ressentais que de la haine, de la haine, de la haine envers mon père et envers tous les hommes. »
(Alfred Kubin, Autobiographie, 1911, Galerie St. Etienne, New York, 1968, p. iv)

Exemple saisissant de la première grande série de dessins réalisés par Kubin à Munich entre 1899 et 1905, Die Heerschau (Revue militaire ou Inspection de l’Armée) offre une vision à la fois étrange et grandiose, d’une puissance remarquable, de l’héroïsme du commandement et de la force militaire. Exécutée vers 1903 à l’aide d’un subtil mélange de plume, d’encre, de lavis et de pulvérisation, la scène se déploie comme un spectacle aux accents de film noir, digne d’une fresque cinématographique. Il s’agit essentiellement d’une revue militaire — chargée d’un pressentiment cauchemardesque — qui se déroule dans un paysage peuplé, jusqu’à l’horizon, d’une immense armée de soldats vêtus d’armures persanes et ottomanes. Tous convergent vers un pilier de pierre central au sommet duquel se tient leur chef : un gigantesque taureau noir contemplant la foule à ses pieds, idole monstrueuse mais aussi fascinante, incarnation d’une virilité brutale et d’un pouvoir absolu.
Par la représentation d’une armée moyen-orientale rassemblée autour d’une redoutable idole animale, l’image évoque les peurs largement répandues dans l’Europe du XIXᵉ siècle à l’égard de l’Orient — peurs anciennes, particulièrement vives dans l’Autriche natale de Kubin : crainte d’une invasion ottomane, sentiment d’étrangeté associé au prétendu « Orient » et réputation de brutalité attribuée aux Turcs. Autant d’images qui semblent aussi avoir hanté l’imagination cauchemardesque de Kubin durant cette période et qui nourrirent nombre de scènes de violence et de mutilation mettant en scène des figures turques, persanes ou, plus généralement, orientales dans ses œuvres de jeunesse.
Depuis l’épopée sumérienne Epic of Gilgamesh, la figure mythologique du « taureau céleste » occupe une place centrale dans les religions et les mythologies du Moyen-Orient. Il est toutefois peu probable que Kubin ait voulu se référer directement à ce culte précis. Dans cette œuvre, la figure monumentale du taureau apparaît plutôt comme l’incarnation générale de la virilité et de la puissance masculine, symbole du pouvoir hypnotique de l’autorité et du commandement. Kubin entretenait lui-même une relation à la fois troublée et profondément ambiguë avec ces figures d’autorité absolue, comme en témoigne l’apparition récurrente, dans plusieurs dessins de cette période, de la figure étrangement ambivalente de Napoléon Bonaparte. Comme l’a écrit Jill Lloyd à propos de Die Heerschau : « Le culte largement répandu du taureau dans l’Antiquité… était associé à la mort et à la renaissance, et symbolisait la divinité, la puissance et la paternité… La fascination précoce de Kubin pour les chefs militaires a été mise en relation avec son rapport problématique avec son père et avec son attirance ambivalente pour les figures paternelles et les symboles d’autorité. Après que sa détermination à rejoindre l’armée eut provoqué sa première crise mentale grave en 1887, Kubin explora par la suite le thème de l’autorité militaire dans de nombreux dessins… Son identité personnelle fragile se trouvait ainsi sublimée par son identification à des individus héroïques se détachant de la foule, comme l’illustre ici la juxtaposition entre la masse anonyme des soldats et la figure quasi divine du taureau. » (Jill Lloyd, Alfred Kubin, Munich, 1898–1906, cat. exp., Richard Nagy, Londres, 2017, cat. 37).
Comme dans tant d’œuvres réalisées durant ses premières années munichoises, le sujet central de ce dessin renvoie une fois encore à l’une des forces élémentaires et invisibles qui gouvernent la vie — forces largement évoquées dans les écrits des philosophes admirés par Kubin, Arthur Schopenhauer, Johann Jakob Bachofen et Friedrich Nietzsche — et qui allaient se manifester avec une violence destructrice tout au long du XXᵉ siècle. Il s’agit ici du pouvoir fascinant d’un chef autoritaire capable de captiver l’esprit collectif des masses et de les entraîner vers la guerre et la conquête. Comme l’écrivait Hanns Holzschuher dans l’introduction du célèbre portfolio d’estampes « Weber » publié par Kubin en 1903, l’artiste, à l’instar de Francisco Goya, s’imposait déjà comme un oracle terrifiant du nouveau siècle :« De même que Goya apparut comme un phénomène unique en son temps, Alfred Kubin est devenu un philosophe artistique, fondant son oeuvre sur sa propre vision du monde, faisant de lui un caricaturiste profondément pessimiste de notre époque et de ses excès. Les œuvres de Kubin constituent les épigrammes les plus acérées et les plus venimeuses sur l’état de l’État, de l’Église, de la vie, de l’amour et de la mort, de la gloire et de l’honneur. » (Hanns Holzschuher, 1903, cité dans Alfred Kubin. Aus Meinem Reich. Meisterblättern aus dem Leopold Museum, Wien, cat. exp., Vienne, 2002-2003, p. 30)

‘And in my heart I felt only hate, hate, hate toward my father and all men’
(Alfred Kubin, Autobiography, 1911, Galerie St. Etienne, New York, 1968, p. iv)

A disquieting example from the first, great series of drawings that Alfred Kubin made in Munich between 1899 and 1905, Die Heerschau (The Review) is a bizarre and magnificent vision of awe-inspiring power, heroic leadership and military might. Executed, circa 1903 using a subtle blend of pen, ink, inkwash and spray technique, the scene presented is a film-noir-coloured spectacle worthy of a movie epic. Essentially a military review - of nightmarish portent - it comprises a landscape filled to the horizon with a vast army of soldiers dressed in Persian and Ottoman armour all thronging around a central stone pillar atop which stands their leader, a giant black bull looking down upon them: a monstrous and yet also beautiful idol of brutal masculinity and power.
In its portrayal of a Middle Eastern army amassed around a fearsome animalistic idol, the picture invokes widespread 19th Century European fears of the Orient - fears, long-held and particularly prevalent in Kubin’s native Austria - of Ottoman invasion, of the inherent strangeness and otherness of the so-called ‘Orient’ and of the ‘famed’ brutality of the Turks. These are all aspects that appear to have also haunted Kubin’s nightmarish imagination throughout this period and gave rise to numerous scenes of horror and mutilation involving Turkish, Persian and other, non-specific, Orientalist figures in his work of these early years.
From the Sumerian epic of Gilgamesh onwards, the mythological figure of the great ‘bull of heaven’ was a central feature in much Middle Eastern religion and mythology but it is unlikely that it is this specific concept of bull-worship that Kubin intended. An embodiment of masculine virility and power, the towering figure of the bull in this work clearly stands more generally as a symbol of the mesmeric and galvanising power of leadership and authority. Kubin himself had an uneasy but also deeply ambiguous feeling towards such unassailable figures of authority and absolute power as can be seen by the appearance in several of his drawings from this early period of the strangely ambivalent spectre of Napoleon. As Jill Lloyd has written of Die Heerschau, ‘The widespread cult of the bull in the ancient world...was associated with death and rebirth, and symbolized divinity, power and fatherhood… Kubin's early fascination with military leaders has been linked to his problematic relationship with his father and his ambivalent attraction to father figures and symbols of authority. After Kubin's determination to join the army precipitated his first serious mental crisis in 1887, he subsequently explored the theme of military authority in many drawings… Kubin's fragile sense of personal identity was sublimated by his identification with heroic individuals who stood out from the crowd, exemplified here in the juxtaposition between the anonymous crowd of soldiers and the god-like figure of the bull.’ (Jill Lloyd, Alfred Kubin Munich, 1898-1906 exh. cat. Richard Nagy, London 2017, cat. 37)
As with so many of Kubin’s works from his early years in Munich therefore, the central subject of this work is once again one of the universal, unseen but elemental driving forces of life - forces much spoken of in the writings of Kubin’s philosophical heroes, Schopenhauer, Bachofen and Nietzsche - and ones that were to erupt with such destructive force throughout the Twentieth Century. In this case, the mesmerizing power of an authoritarian individual leader to captivate the collective mind of the masses and to galvanize and motivate them towards war and conquest. As Hanns Holzschuher was to write in the introduction to Kubin’s famous 1903 ‘Weber’ portfolio of prints, Kubin, like Goya before him, was proving himself a terrifying oracle of the new century. ‘Just as Goya appeared a unique phenomenon in his time, Alfred Kubin has become an artistic philosopher on the basis of his own unique world view, making him an extremely pessimistic caricaturist of our time and its excesses. Kubin’s works represent the sharpest, most poisonous epigrams on the condition of the State, the Church, Life, Love and Death, Fame and Honour’ (Hanns Holzschuher, 1903, quoted in Alfred Kubin. Aus Meinem Reich. Meisterblättern aus dem Leopold Museum, Wien, exh. cat., Vienna, 2002-03, p. 30)

Brought to you by

Antoine Lebouteiller
Antoine Lebouteiller International Specialist

More from Radical Genius: Works on Paper from A Distinguished Private Collection

View All
View All