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Masque grébo/krou
Grebo/krou mask
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DEUX CHEFS-D'OEUVRES DE LA COLLECTION VERITE LA NIMBA ET LE MASQUE KROU Par Pierre Amrouche Vendue en 2006 à Paris, la collection Vérité fut une révélation pour le monde de l'art tribal. Des centaines d'objets jalousement gardés au secret pendant des décennies par la famille étaient alors offerts aux enchères. Ce secret, cette discrétion poussée à l’extrême, sont l’œuvre patiente de deux couples passionnés, Pierre et Suzanne Vérité, leur fils Claude et sa femme Janine, qui tout au long de leurs vies respectives ont conservé ces objets et enrichi la collection. Attachés aux objets, ils savaient bien qu’en ne les montrant pas, ils s’assuraient une certaine tranquillité, à l’abri des convoitises et des curieux. Et puis tous ces « bois » étaient un peu leur famille, des centaines de parents primitifs avec lesquels le temps avait scellé bien des attaches : comme modèle de collectionneur, les Vérité seraient proches d’un personnage de Balzac ; pas de bruit, rien que du feutré. Et tant pis si leur nom ne figure pas dans nombre de monographies consacrées aux arts primitifs, même quand ils prêtent un chef-d’œuvre, tant pis pour les ignorants. De leurs voyages au Mali des années cinquante, auraient-ils retenu ce proverbe Bambara « le serpent qui vit vieux vit caché » ? Au soir de sa vie en 1990, Pierre Vérité interrogé par une journaliste, n’affirmait-il pas encore avec aplomb : « Je n’ai pas de collection ! ». Et pourtant ! C’est à la galerie Carrefour, boulevard Raspail, que vont défiler pendant des années les amateurs du monde entier. Des artistes comme Picasso, des grands collectionneurs, comme Joseph Mueller qui réside non loin. Dans ce joyeux capharnaüm, moins innocent qu’il n’y paraît, seront proposées aux amateurs des œuvres primitives de tous les continents, surtout africaines. Comme la Nimba, le masque Krou et le bel ensemble de 12 poulies que Christie’s met en vente aujourd’hui. Les Vérité achètent partout, en vente publique en France et dans toute l’Europe, chez les particuliers aussi. Beaucoup d’objets leur sont directement apportés à la galerie. Quelques cas restent fameux dans la saga familiale, par exemple en 1948 un banlieusard les appelle, ils trouveront chez lui, à Choisy le Roi, la grande Nimba (lot… de ce catalogue). C’est Claude, accompagné de Janine, qui la descend sur son dos : quatre étages, c’était lourd, ils n’ont pas oublié ! D’autres, en revanche, sont envoyés de l’étranger par des correspondants qu’ils n’ont parfois jamais rencontrés ! Un fonctionnaire en poste en Côte d’Ivoire, un facteur dit-on, leur aurait ainsi envoyé régulièrement pendant des années, de 1933 à 1939, des caisses pleines d’objets collectés au cours de ses tournées. Il est possible que le grand masque Krou ait fait partie de ces envois. Du sud et du centre de la Côte d’Ivoire, les masques, statues et petits objets peuvent provenir de Roger Bédiat, autre grand pourvoyeur d’objets, actif longtemps dans ce pays au milieu du siècle ; il existait aussi à cette époque, sur place, un marché de collectionneurs, tous en relation avec l’Europe : Escarré à Korrogho en pays Senoufo, chez lequel Charles Ratton se rendit avec Emile Storrer dans les années 60 lors de l’unique voyage en Afrique qu’il fit de sa vie, Maître Loiseau et le Procureur Général Liotard à Abidjan, célèbre amateur de poulies de métier à tisser. Les poulies de tisserands de la collection Vérité peuvent provenir de ces sources. Les Vérité ont organisé de nombreuses expositions d’art africain ou ont participé à des expositions collectives. Leur nom n’est pas toujours mentionné, mais ils sont facilement identifiables. La Nimba et le masque Krou ont été exposés chacun deux fois : - Chefs-d’œuvre de l’Afrique Noire, Paris, Leleu, 12-19 juin 1952, la Nimba sous le numéro n°1 et le masque Krou sous le numéro 58. - Les Arts Africains, Paris, Cercle Volney, 3 juin-7 juillet 1955, la Nimba sous le numéro 7, le masque Krou sous le numéro 159. La Nimba est publiée par William Fagg et Eliot Elisofon, La Sculpture Africaine, Londres, Thames and Hudson, 1958, reproduite p.69, n°69. Ce livre historique reste un ouvrage majeur sur l’art africain, beaucoup d’objets Vérité y sont reproduits. Le grand masque Krou, quant à lui, est publié en 1975 par Ladisla Segy à New York dans African Sculpture speaks, p.170 n° 164C, aux éditions Da Capo Press. Démentant partiellement l’impression de secret nimbant cette collection, la présence de dizaines d’expositions, de 1951 à 2004, organisées par les Vérité, montre, dans un premier temps, qu’ils n’étaient pas si avares de leurs trésors et qu’ils furent aussi des mécènes et des éveilleurs, à leur façon non-conformiste. S’opposant au centralisme parisien, ils ont fait circuler leurs objets dans les villes de provinces, souvent exclues des circuits artistiques. Entrez dans ma forêt, c’est par cette expression poétique que Pierre Vérité invitait les visiteurs à entrer dans sa galerie. Affable et souriant, il aimait raconter l’histoire des objets, les compagnons de toute une vie de recherche patiente. Ces forêts de masques et statues avaient toujours constitué son cadre de vie habituel, angoissant et oppressant pour certains, rassurant et familier à ses yeux de poète et d’artiste. La Nimba et le masque Krou furent deux des fidèles compagnons de cette grande famille de collectionneurs français.
Masque grébo/krou Grebo/krou mask

CÔTE D'IVOIRE/LIBÉRIA

Details
Masque grébo/krou
Grebo/krou mask
Côte d'Ivoire/Libéria
Hauteur: 88 cm. (34 ½ in.)
Provenance
Pierre et Claude Vérité, Paris
Enchères Rive Gauche, Collection Vérité, 17 et 18 juin 2006, lot 151
Collection privée
Literature
Segy, L., African Sculpture Speaks, New York, 1975, p.170, fig.164C
Exhibited
Paris, Chefs d’oeuvres de l’Afrique Noire, Leleu, 12-29 juin 1952, catalogue sous le numéro 58
Paris, Les Arts Africains, Cercle Volney, 3 juin-7 juillet 1955, catalogué sous le numéro 159
Post lot text
Two masterpieces from the Vérité collection.
Nimba and the Krou Mask

Auctioned in Paris in 2006, the Vérité collection was a revelation for the tribal art world, as hundreds of jealously guarded pieces that the family kept in secret for decades were put up for auction.

This secret collection, discreet to the extreme, represents the patient work of two passionate couples: Pierre & Susanne Vérité, and their son Claude and his wife, Janine, who spent their lives caring for and adding to the collection. Attached to their pieces, they knew that by keeping them hidden they could be sure of a certain tranquillity, away from covetous and curious eyes.

After all, this collection of “wood” was almost family: hundreds of primitive relatives with whom time had forged strong bonds; as collectors the Vérité family were akin to characters in Balzac’s novels, with plush discretion. And what does it matter that their name did not feature in the many monographs on primitive arts, even when they loaned a masterpiece: too bad for the uninitiated. Perhaps during their travels in Mali in the 1950s they took heed of the Bambara proverb that “the snake that lives longest lives hidden”. Interviewed by a journalist in his twilight years, did Pierre Vérité not confidently state: “I don’t have a collection!”? Oh but he did!

Those passionate about tribal art would for years visit the Carrefour gallery on the Boulevard Raspail in Paris, and artists like Picasso and major collectors such as Joseph Mueller lived not far away. In this delightful mess, more contrived than it seemed, lovers of primitive art could view pieces from every continent, and Africa in particular. These included the Nimba and the Kru Mask, as well as the set of twelve heddle pulleys that Christie’s is auctioning today.

The Vérité family made purchases everywhere, at public sales in France and across Europe as well as from private sources, and a lot of pieces were brought straight to them at the gallery. A few of these remain famous in the family history, such as when they received a call from a man in a working class neighbourhood in 1948, and upon visiting his home in Choisy le Roi they found the great Nimba (lot X). Claude, with Janine’s help, carried the heavy piece down four floors of the building on his back, an effort that they would never forget!

Other pieces, however, were sent from abroad by contacts who they sometimes never met face-to-face! A government worker in Côte d’Ivoire, a postman so they say, regularly sent them boxes filled with pieces collected on his travels, with packages arriving for years between 1933 and 1939. The famous Kru Mask may well have been in one of them.

Masks, figures, and small pieces from southern and central Côte d’Ivoire could have come from Roger Bédiat, a major dealer who was active in the country for a long time in the middle of the century. There was also, at the time, a market of local collectors who all had European connections: there was Escarré in Korhogo, Senufo country, who Charles Ratton visited with Emile Storrer in the 1960s during his only trip to Africa, then there was Maître Loiseau and Procurator General Liotard in Abidjan, the famed aficionado of weavers’ heddle pulleys. The weavers’ pulleys in the Vérité collection may hail from these sources.

The Vérité family organised a number of African art exhibitions and participated in collective exhibitions. Their name is never mentioned, but they are easy to spot.

The Nimba and Kru Mask have each been exhibited twice: at Chefs-d’œuvre de l’Afrique Noire, Paris, Leleu, June 12-19 1952 (Nimba as number 1 and the Kru Mask number 58) and at Les Arts Africains, Paris, Cercle Volney, June 3 -July 7 1955 (Nimba as number 7, the Kru Mask as number 159). The Nimba was featured in La Sculpture Africaine by William Fagg and Eliot Elisofon (London, Thames and Hudson, 1958, featured on p. 69, no. 69), a historic book that remains a major treatise on African Art and features a number of Vérité pieces. The Kru Mask was published in African Sculpture Speaks, Ladisla Segy, 1975, New York, p.170 no. 164C, from De Capo Press.

Partially belying the impression of secrecy that shrouds this collection, the tens of exhibitions held between 1951 and 2004, organised by the Vérités, showed firstly that they were not so miserly with their treasures as one might believe, and they were also patrons and educators in their own non-conformist way. Opposed to Parisian centralism, they sent their pieces to tour provincial cities that were often excluded from the arts circuit.

Welcome to my forest” was the poetic expression that Pierre Vérité used when inviting visitors to his gallery. Affable and smiling, he liked to talk about the history of his pieces, the companions of a patient lifelong search. These forests of masks and figures formed his usual surroundings, and while they may have seemed worrying and oppressive to some, they were reassuring and familiar to his eyes of a poet and artist. The Nimba and the Kru Mask have been two faithful companions of this great family of French collectors.

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Lot Essay

Approchant un mètre de hauteur, cette œuvre d'art exceptionnelle transcende toute tentative de classification. Grâce à son exécution inventive et à sa symbolique, ce masque occupe une place capitale dans les canons de l'art africain ainsi que dans la genèse de l'art moderne.

Ce type de masques est communément appelé Grébo, terme général qui englobe également le peuple Krou, petite population établie sur la côte ouest de la Côte d’Ivoire. Le masque de la collection Vérité est listé comme provenant précisément de cette région, située entre le Liberia et la Côte d’Ivoire, à l’embouchure de la rivière Sassandra. Ce type de masque a été observé dès les années 1885 (voir le croquis de Brend’amour dans Zöller), puis à nouveau en 1898 par Leo Frobenius (Die und Geheimbünde Afrikas, figs. 110-114 et figs.119-122  (RAAI, numéro 1251), enfin un exemplaire entra au Trocadéro en 1901 (MQB.71.1900.44.103; voir Rubin, p.260). Sa fonction et son utilisation ne sont malheureusement pas documentées. Monni Adams, dans sa note à propos d’un masque très proche, certainement le plus bel exemplaire connu, aujourd’hui conservé au musée du Quai Branly (prêt du Musée d’Ethnographie de Dakar, CI 55-1052), énumère tout ce que l’on connaît sur cette œuvre extraordinaire (Phillips, 1995, p.465).

Sculpté dans une seule pièce de bois dont la surface est peinte en bleu et ponctuée de rayures et de cercles blancs, ce masque mi-créature mi-homme, doté de plusieurs yeux, huit pour le masque Vérité, fait référence au mythe des « quatre yeux » souvent évoqué en Afrique de l’Ouest. Ces yeux multiples évoqueraient la clairvoyance et l’habilité de voir le royaume des forces invisible. Les Krou, installés au bord de l’eau, comme les Ibo au Nigeria, vénéraient d’une manière particulière la puissance de la rivière et la frontière qu’elle délimitait, zone occupée par les amphibiens, tels que les puissants crocodiles, animal qui pourrait être associé avec ce long masque plat.

Un autre masque avec des proportions et une surface comparables est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York (haut. 69.9 cm, inv. 1979.206.7). Appartenant à un corpus restreint, ces grands masques aux yeux multiples apparaissent comme particulièrement puissants et rares. De ce corpus se distinguent deux autres styles – l’un davantage naturaliste avec des cornes et un autre avec des fronts proéminents – soit grand et incurvés avec des yeux tubulaires, comme celui du célèbre galeriste Daniel-Henri Kahnweiler ou celui de l’ancienne collection Stanoff, soit avec un front proéminent et plus géométrique comme celui que possédait Picasso (voir Rubin, 1984, pp.20 et 306).

C’est précisément cette manière de représenter les forces surnaturelles qui fascina Picasso et qui le mena vers de nouvelles formes d’expression artistique. Ce n’était pas seulement l’abstraction, comme William Rubin nous le fait remarquer, mais plutôt une approche métaphysique, remettant en question le naturalisme et la représentation de l’espace, qui l’aida à repenser l’art. Dans le cas du masque grébo de Picasso, il existe un rare «témoignage», qu’il transmit à Kahnweiler et plus tard à Rubin, expliquant comment cette forme influença sa Guitare de 1912 (Museum of Modern Art, New York). Cette œuvre prémonitoire, ne ressemblant à aucune autre œuvre connue, changea de façon définitive la perception de la sculpture moderne.

Picasso cherchait la meilleure manière de représenter la caisse de résonnance à partir de la surface plane du corps de l’instrument. En étudiant son masque grébo, il vit un visage réinventé. Alors qu’il avait toujours travaillé selon un modèle, les yeux représentés par deux creux, les lèvres par deux bourrelets en relief, il réalisa que les cylindres apposés sur le masque étaient inévitablement perçus comme des « yeux » même s’ils étaient figurés d’une façon opposée à la nature. Suivant ce raisonnement idéographique, il remplaça les trous par des cylindres sur sa Guitare. Ce que Picasso apprécia dans le génie des artistes africains, c’est leur approche « raisonnée » obtenue après un processus de réflexion (Rubin, op.cit., pp.18-19, Kahnweiler, Negro Art and Cubism, Londres, 18, no.108, 1948).

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