SOUPIERE, SON COUVERCLE ET SON PRESENTOIR EN ARGENT
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SOUPIERE, SON COUVERCLE ET SON PRESENTOIR EN ARGENT

PAR JACQUES-NICOLAS ROETTIERS, PARIS, 1770

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SOUPIERE, SON COUVERCLE ET SON PRESENTOIR EN ARGENT
PAR JACQUES-NICOLAS ROETTIERS, PARIS, 1770
Ovale, la soupière sur quatre pieds en enroulement décorés de chutes de piastre et de feuilles de chêne, le corps cannelé et appliqué d'une guirlande de feuilles de laurier et baies en rappel sur les anses, la bordure décorée de fleurs dans des oves, le couvercle ciselé de vaguelettes sur fond amati et de rosaces en rappel à l'intérieur du couvercle avec un décor gravé, la doucine à canaux, la prise dévissable en forme d'urne à décor d'écailles surmontées d'un fruit, le présentoir sur huit pieds toupies, bordé de feuilles d'eau sur fond amati, le centre cannelé appliqué de feuilles de laurier, gravé à la pointe et estampé sur le corps, le couvercle et le présentoir N10, poinçons dans le corps et le couvercle: charge, jurande (lettre G) et maître-orfèvre; sous le présentoir: charge et jurande; sur un pied du corps, sur les bords du couvercle et du présentoir: décharge; sous le corps, le présentoir et sur le bord du couvercle: poinçons russes: titre, ville millésimée et maître-essayeur Nikifor Moschalkin; levée de crête: quatre fois dans le corps et deux fois sous le présentoir
L. de la soupière: 43 cm. (17 in.); L. du présentoir: 51 cm. (20 in.)
12332 gr. (396.48 oz.)
Provenance
Impératrice Catherine II de Russie (1729-1796).
Donné au comte Grégory Orloff (1734-1783) après 1772.
Racheté par Catherine II à la mort du comte Orloff en 1784, puis par descendance dans les collections impériales jusqu'à Nicolas II (1868-1918) jusqu'en 1917.
Gouvernement Soviétique.
Vendu par le gouvernement Soviétique dans les années 1920-1930 soit en ventes privées à des marchands soit en ventes aux enchère notamment par Hermann Ball et Paul Graupe à Berlin, le 25 septembre 1930, lots 44 et 45.
Jacques Helft, vers 1942.
Vente « The Jaime Ortiz-Patino collection, 18th century French and English silver », Sotheby’s, New York, 21 mai 1992, lot 118.
Paul-Louis Weiller.

Literature
Le modèle des soupières est illustré dans Baron A. de Foelkersam, Inventaire de l'argenterie conservée dans les garde-meubles des palais impériaux, St Petersbourg, 1907, pl. 32.
Post lot text
A LOUIS XV SILVER SOUP TUREEN, COVER AND STAND FROM THE ORLOFF SERVICE
MARK OF JACQUES-NICOLAS ROETTIERS, PARIS, 1770

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Lionel Gosset
Lionel Gosset

Lot Essay

Catherine II, impératrice de toutes les Russies

Née princesse allemande Sophie-Frédérica Augusta d’Anhlat-Zerbst en 1729, la future impératrice de toutes les Russies est choisie par la tsarine Elisabeth, fille de Pierre Le Grand, pour épouser l’héritier du trône, futur Pierre III en 1745. Leur union n’est pas heureuse, la nouvelle princesse maintenant dénommée Catherine, nourrit l’ambition de renverser le tsar ce qu’elle réussit à faire en 1762 grâce à l’aide des frères Orloff, influents membres de l’aristocratie russe et surtout Grégory (1734-1783), son favori.
Despote éclairée, Catherine II dirige d’une main de fer le royaume mais n’en oublie pas les idées des Lumières qui dominent en Europe. Elle correspond notamment avec les philosophes Jean-Jacques Rousseau et Voltaire dont elle acquiert la bibliothèque à son décès en 1778. Grande collectionneuse elle achète en bloc les collections de peinture du comte Brohl, de Johann Gotskowski et de la famille Walpole.
En matière d’orfèvrerie, la tsarine a reçu en héritage de la tsarine Elisabeth de magnifiques services dont le somptueux service de Paris exécuté en 1756 par François-Thomas Germain. C’est donc tout naturellement qu’elle va se tourner vers des orfèvres français pour commander un imposant service de table pour son usage personnel dans les années 1770. Afin de concrétiser ce souhait, elle charge le sculpteur Etienne-Maurice Falconet, habitué de la cour impériale, ayant régulièrement séjourné à St Petersbourg à partir de 1766 pour y réaliser une sculpture de Pierre le Grand de trouver le meilleur artiste. Dans une correspondance très bien documentée, Catherine II lui écrit le 13 février 1770« J’ai entendu dire que vous avez des dessins de service d’argent ; je les verrai volontiers si vous me les faisiez voir, car la fantaisie pourrait bien me prendre d’en commander un pour une soixantaine de personnes ». (L. Reau, Correspondance de Falconet avec Catherine II, 1767-1788, Paris, 1921).
Falconet, intermédiaire raisonnable, décide de confier cette prestigieuse commande, composée de plus de trois mille pièces, à l’orfèvre d’origine anversoise Jacques Roëttiers et à son fils Jacques-Nicolas. Ainsi l’atelier livrera en l’espace d’à peine deux ans huit pots-à-oille, huit soupières, quarante-huit paires de flambeaux, quarante-huit douzaine d’assiettes, des milliers de couverts et de plats de présentation. En 1771, la tsarine complète la commande avec des réchauds, des chocolatières et des pots à lait.
Le baron Foelkersam, dans son ouvrage Inventaire de l’Argenterie conservée dans les Garde-Meuble des Palais Impériaux, St Petersbourg, 1907, évalue cette commande à un million deux cent mille livres.

La commande du service aux Roëttiers

L’atelier des Roëttiers est, dans les années 1770, l’un des principaux ateliers d’orfèvrerie de Paris. Jaques est formé dans les ateliers de Thomas Germain et Nicolas Besnier et obtient sa maîtrise en 1733. Ayant épousé Marie-Anne Besnier, Jacques intègre l’atelier de son beau-père qui lance sa carrière. Il hérite de son logement en Louvre en 1751 et devient orfèvre ordinaire du roi. En 1752, Jacques-Nicolas, son fils débute sa formation dans l’atelier et sera reçu maître en 1765. Père et fils travaillent pour la Cour, réalisant notamment un service de table pour Louis XV et une vaisselle d’or pour Madame du Barry.
Leur plus imposante réalisation reste néanmoins le service commandé par Catherine II en 1770. Les orfèvres envoient des dessins à Falconet qui les soumet à son tour à l’impératrice qui suit de très près cette commande. Ainsi le 25 avril 1770, elle écrit « Je n’entends rien à cette façon de compter (…) Voilà un ouvrage un peu salé, ou pour mieux dire, un service de soixante personnes un peu cher ». Falconet lui répond le 28 mai « Votre majesté a vu les nouveaux dessins que Mrs Roitiers ont envoyé à Paris je crois que ceux-ci se rapprochent plus que les autres du bon goût dans l’orfévrerie. ».
Une fois le devis accepté, Falconet commande le service par l’intermédiaire de la compagnie Barral, Chanoy & Compagnie. Le contrat, signé le 14 juin, stipule notamment que le service doit être exécuté en une année. Le premier paiement est versé dès janvier 1771, transféré par l’agent auprès de la cour de France Nikolaï Khotinskii.

Les Roëttiers se mettent tout de suite au travail, leur atelier est imposant mais ils sont obligés de sous-traiter aux orfèvres Edmé-Pierre Balzac et Claude-Pierre Deville les pièces de moindre importance afin de respecter les délais de livraison. Falconet note ainsi « ils sont encouragés à bien faire par le suffrage dont Votre majesté a honoré leurs esquisses et je serai fort trompé si, pour l’exécution, ils ne faisaient pas tout ce qu’il peut y avoir de mieux dans le genre. »
Le service est livré en treize ou quatorze chargements par bateau entre mai 1771 et septembre 1775 ; la majorité des pièces est livrée en dix-huit mois, plus de deux milles pièces dont les plus importantes (pots-à-oille, soupières, flambeaux, etc.) sous le contrôle de Catherine II. Ainsi dans un courrier à Falconet le 18 août 1771, elle écrit « Je suis bien aise que Mrs Roitiers soient contents ; je le suis beaucoup d’une douzaine de pièces en vermeil que j’ai reçues depuis un mois de Paris. ».

Le destin singulier du service Orloff
A l’origine prévu pour son usage personnel, Catherine II l’offre finalement à son favori Grégory Orloff en 1772. C’est un cadeau de rupture entre les deux amants dont la relation s’est étiolée après douze années de vie commune. Un nouveau favori Alexandre Vassiltchikov a remplacé Grégory parti négocier la paix avec les Turcs à Fokchany. Elle explique son geste dans une lettre envoyée au frère aîné de Grégory, Ivan Orloff « Le service en argent, de facture française, qui est dans le cabinet. Je souhaite le donner au compte G.G avec celui que j’ai acheté au ministre danois pour notre usage quotidien. »
Grégory conserve ce service toute sa vie l’emportant même dans son exil en Hollande. A sa mort en 1783, Catherine II, attristée par le décès de son ancien favori souhaite racheter le service à ses descendants. Elle demande au colonel Buxhoevden, aide de camp, « que le service mentionné…soit inventorié et pesé avec leur caisse et délivré aux charges de l’orfèvrerie de sa Majesté Konstantin Kulichin et Ivan Rodionov ». Elle souhaite également que les armoiries de la famille soient effacées comme le prouve la lettre du chancelier de la cour Aleksandr Bezborodko à Gegorrii Nikitich Orloff « Sa Majesté désire conserver le service pour son usage général et souhaite l’effacement des armoiries ».
A la mort de la tsarine en1796, le service est conservé dans les palais impériaux, les différents éléments, tous numérotés, sont alors mélangés et une grande partie est même fondue. Lorsque le baron Foelkersam en fait l’inventaire en 1907 au musée impérial du Palais d’Hiver, il dénombre et décrit encore huit cent quarante-deux pièces et en illustre dans son ouvrage, dont le modèle des soupières pl.32.
Après la chute de l’Empire, toutes les collections impériales sont nationalisées. Le gouvernement soviétique, grâce à l’aide de l’agence Antikvariat, va dès les années 1920 vendre quelques pièces de gré à gré auprès de collectionneurs avertis et richissimes comme le magnat du pétrole Calouste Gulbekian. Mais ce sont lors de grandes ventes aux enchères organisées en septembre 1930 à Berlin par la maison Ball & Graupe que la majorité du service est dispersée aux quatre coins du monde. Parmi ses acquéreurs, citons le banquier Fritz Mannheimer et le marchand Jacques Helft qui achète de nombreuses pièces, notamment des soupières et pots-à-oille (lors de ces ventes, une soupière s’adjugeait 30 000 reichmarks). Il les revend ensuite aux riches collectionneurs, tels Moïse de Camondo ou la famille Patino.
Aujourd’hui une infime partie du service est parvenue jusqu’à nous et répertoriée, environ deux cent trente pièces. Parmi les soupières et pots-à-oille conservés dans les collections publiques et privées, la soupière présentée ici semble être la seule comportant les mêmes numéros sur toutes ses parties, numéro 10, fidèle à la description du baron il y a plus de cent ans. Les autres ont été mélangées lors des multiples pérégrinations du service. Par exemple, le pot-à-oille conservé au Musée du Louvre est composé du corps et du couvercle numérotés n°3 et du présentoir n°7.
Les plus grandes institutions publiques conservent des éléments du service Orloff, comme le musée du Louvre, le musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg ou encore le Metropolitan Museum de New York. Plus rarement, des pièces du service sont proposées en ventes aux enchères, citons par exemple la collection David-Weill à Paris en 1971, la collection d’un amateur chez Christie’s Paris en 2004, celle de Paul-Louis Weiller en 2011 et plus récemment la collection privée européenne avec une soupière (numérotée n°13 pour le corps, n°15 pour le couvercle et n°11 pour le présentoir) vendue chez Christie’s Paris le 8 novembre 2013, lot 135.


La soupière, l’élément central d’un service de table à la française au XVIIIème siècle
Le XVIIIème siècle est le siècle de la France, toutes les cours européennes parlent français, la mode se crée à Paris et toutes les tendances naissent à la Cour de Versailles. Ainsi le service à la française lors duquel les convives se servent eux-mêmes dans des plats disposés autour d’eux, envahit tous les palais royaux et impériaux, apportant avec lui une nouvelle vaisselle. A la place des surtouts de table décoratifs placés au centre de la table, se trouvent désormais pots-à-oille, soupières, saucières et huiliers.
La soupière est notamment la pièce centrale de ce nouveau dispositif avec le pot-à-oille, il est donc logique que ce soient les premières pièces livrées à Catherine II. Seize, huit pots-à-oille numérotés de 1 à 8 et huit soupières numérotées de 9 à 16, sont ainsi fabriqués. Pesant plus de onze kilos chacune elles sont réalisées en plusieurs parties avant d’être soudées, gravées et ciselées, prolongeant le raffinement jusqu’à graver l’intérieur des couvercles.
Des huit soupières exécutées, une est conservée au musée d’Etat du Kremlin de Moscou, une autre au musée Nissim de Camondo à Paris et une autre a été vendue en 2013 chez Christie’s à Paris. Les autres sont conservées dans des collections privées ou ont probablement été fondues.

Le style néo-classique
Si le style rocaille vit ses dernières heures de gloire dans les années 1750-1760, certains artistes ou influents personnages de la Cour en ont assez de la folie des feuillages, de l’excentricité des formes, de l’asymétrie des décors. Dès 1754 le graveur Charles-Nicolas Cochin écrit dans le Mercure de France une supplication par une Société d’Artistes aux orfèvre, ciseleurs, sculpteurs en bois pour les appartements et autres qu’il faut retourner « aux formes droites et se remettre sur la voie du bon goût des siècles précédents. » Ainsi, en 1770, lorsqu’elle commande à Falconet son service pour une soixantaine de personnes Catherine II veut des formes nouvelles, avec un style élégant, dont les formes sont issues de l’Antiquité. Elle contrôle personnellement les dessins préparatoires qui annoncent le style néo-classique.
Quelques orfèvres vont se faire une spécialité de ce nouveau style comme Robert-Joseph Auguste et les Roëttiers. Place maintenant est faite aux oves, aux canaux, aux têtes de bélier, à la guirlande de feuilles de laurier. Le style est sobre, angulaire, naturaliste. Les artistes redécouvrent l’Antiquité grâce aux gravures des fouilles de Pompéi et Herculanum, un nouveau style est créé qui s’étendra dans toute l’Europe jusqu’à la fin du siècle.

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