Lot Essay
Illustré en noir et blanc dans le catalogue raisonné des dessins d’Antoine Watteau rédigé par Louis-Antoine Prat et Pierre Rosenberg en 1996 et décrit comme provenant d’une ‘collection privée inaccessible’, jamais dévoilé au public depuis cette date, cet Homme tenant une guitare sous le bras apparaît aujourd’hui comme une redécouverte majeure dans le corpus des dessins de l’artiste.
L’identité du modèle
Longtemps décrit comme un portrait de Mezetin, personnage de théâtre représenté sur les planches de la Comédie Italienne en 1683 par l’acteur Angelo Constantini (1655-1729), la ressemblance avec le costume, décrit à l’époque, par Luigi Riccoboni (1676-1753), est frappante (Les mondes de Watteau, cat. exp., Chantilly, musée Condé, 2025, p. 144). Le visage de l’homme a également été comparé avec celui du Portrait de l’acteur Poisson, qu’il s’agisse de Philippe (1682-1743) ou de son père Paul Poisson (1658-1735). De même technique et de dimensions similaires, l’artiste est représenté en pied, les deux mains posées sur la taille dans un dessin conservé au British Museum de Londres (fig.1 ; inv. 1870-5-14-351 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., I, n°318).
Est-il plus probable, au final, qu’Antoine Watteau s’approprie les éléments de la culture italienne et les adapte à la mode parisienne tout en restant au plus proche du comédien ? Dans tous les cas, il porte une culotte et un pourpoint à crevés, une fraise autour du cou et un béret à panache de plume. Le port altier, la tête est légèrement rejetée en arrière sur le côté, accordant au personnage une belle prestance et une fière allure.
Watteau et la Musique
Le thème de la musique et plus précisément du guitariste est récurrent dans l’œuvre de Watteau et de nombreux spécialistes s’y sont penchés : Florence Gétreau dès l’exposition de 1984-1985 (Washington, Paris, Berlin), Florence Raymond avec l’exposition du Palais des beaux-arts de Bruxelles (2013) et très récemment Pauline Randonneix lors de l’exposition du musée Condé à Chantilly (2025). Toutes ont montré que Watteau a côtoyé des musiciens et assisté à des concerts privés où il aurait eu l’occasion de croquer sur le vif des artistes jouant d’un instrument de musique. Par exemple, l’hôtel de son ami Pierre Crozat (1665-1740) était ‘un foyer d’une musique d’avant-garde’ (F. Gétreau, 1984-1985, op. cit., p. 529).
Certains dessins du large corpus de Watteau représente le musicien appliqué en train de jouer en pinçant les cordes de l’instrument ou de l’accorder : citons le Guitariste assis conservé au musée du Louvre (inv. RF 31370 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., II, n°459). Ici, Watteau s’applique à représenter avant tout le visage d’un acteur, esquissant un très léger sourire et les détails de son costume. La guitare devient un accessoire à demi caché sous le bras de l’acteur, représenté de dos, les cordes de l’instrument non visibles. Chez Watteau, même s’il est représenté de dos, l’artiste ne se sépare jamais de son instrument, ce qui donne lieu à de sensibles portraits de musiciens au repos comme ici.
Le guitariste apparaît également dans plusieurs œuvres peintes dont le célèbre Donneur de sérénades conservé au musée Condé de Chantilly et récemment exposé (inv. PE 371 ; Les mondes de Watteau, cat. exp., Chantilly, musée Condé, 2025, n°42), l’huile sur panneau intitulée Le Lorgneur, provenant de la collection de Jean de Jullienne et aujourd’hui conservé au Virginia Museum of Fine Arts (inv. 55.22), ou encore Le Mezzetin, tableau peint sur toile et conservé au Metropolitan Museum of Art de New York (inv. 34.138). Le dessin qui prépare la figure du lorgneur en train de jouer de la guitare est connu uniquement par la contre épreuve, conservée au Nationalmuseum de Stockholm (inv. NM 2818⁄1863 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., II, p. 854, fig. 509b) : le costume, les chaussures, le chapeau et le traitement du visage en bichromie sont en tous points similaires à la présente feuille.
Dans ces tableaux et dessins sur le thème de la musique, l’instrument y est le plus souvent représenté avec minutie et véracité dans les détails de la table d’harmonie, les éclisses et les cordes de la guitare. Le comte de Caylus (1692-1765) le soulignera d’ailleurs dans sa biographie de l’artiste écrivant qu’il avait ‘de la finesse, et même de la délicatesse pour juger de la musique et de tous les ouvrages d’esprit’ (A. C. de Caylus, La vie d’Antoine Watteau, peintre de figures et de paysages, lue à l’Académie le 3 février 1748).
Vers une datation du dessin
La comparaison stylistique du présent guitariste avec L’Acteur Poisson du British Museum cité précédemment, a permis à Prat et Rosenberg (op. cit, n°318 et 401) de dater les deux feuilles vers 1715-1716 au moment où, semble-t-il, il associe le rouge et le noir, travaillant auparavant principalement à la sanguine. C’est l’époque des puissantes études de Persans. La technique du maître gagne en picturalité et en force, ce qui transparaît à merveille dans le traitement du visage de cet acteur. La pierre noire vient ici réveiller les carnations de la peau et rendre ce musicien vivant grâce aussi à l’ajout de quelques touches de pierre noire qui ponctuent son costume.
Pratique habituelle chez Watteau, le présent dessin a été contre-épreuvé (fig. 2 ; Washington, National Gallery of Art, inv. 1963.12.1 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., II, p. 658, fig. 401a). Pour l'artiste, cette inversion du sens des personnages obtenus grâce au procédé de la contre-épreuve lui permet augmenter son répertoire de modèles à utiliser dans ses futures peintures, comme de nombreux artistes français de sa génération.
Resté dans la même collection depuis plus d’un siècle, cette large feuille à la sanguine et pierre noire, d’une grande fraîcheur, est passée en vente pour la dernière fois en 1900 lors de la dispersion de la collection de Pierre Defer-Dumesnil qui a collectionné pour le XVIIIe siècle d’excellentes feuilles de François Boucher (1703-1770), Jean-Honoré Fragonard, Gabriel de Saint-Aubin (1724-1780), ou encore Jean-Baptiste Greuze (1725-1805).
L’identité du modèle
Longtemps décrit comme un portrait de Mezetin, personnage de théâtre représenté sur les planches de la Comédie Italienne en 1683 par l’acteur Angelo Constantini (1655-1729), la ressemblance avec le costume, décrit à l’époque, par Luigi Riccoboni (1676-1753), est frappante (Les mondes de Watteau, cat. exp., Chantilly, musée Condé, 2025, p. 144). Le visage de l’homme a également été comparé avec celui du Portrait de l’acteur Poisson, qu’il s’agisse de Philippe (1682-1743) ou de son père Paul Poisson (1658-1735). De même technique et de dimensions similaires, l’artiste est représenté en pied, les deux mains posées sur la taille dans un dessin conservé au British Museum de Londres (fig.1 ; inv. 1870-5-14-351 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., I, n°318).
Est-il plus probable, au final, qu’Antoine Watteau s’approprie les éléments de la culture italienne et les adapte à la mode parisienne tout en restant au plus proche du comédien ? Dans tous les cas, il porte une culotte et un pourpoint à crevés, une fraise autour du cou et un béret à panache de plume. Le port altier, la tête est légèrement rejetée en arrière sur le côté, accordant au personnage une belle prestance et une fière allure.
Watteau et la Musique
Le thème de la musique et plus précisément du guitariste est récurrent dans l’œuvre de Watteau et de nombreux spécialistes s’y sont penchés : Florence Gétreau dès l’exposition de 1984-1985 (Washington, Paris, Berlin), Florence Raymond avec l’exposition du Palais des beaux-arts de Bruxelles (2013) et très récemment Pauline Randonneix lors de l’exposition du musée Condé à Chantilly (2025). Toutes ont montré que Watteau a côtoyé des musiciens et assisté à des concerts privés où il aurait eu l’occasion de croquer sur le vif des artistes jouant d’un instrument de musique. Par exemple, l’hôtel de son ami Pierre Crozat (1665-1740) était ‘un foyer d’une musique d’avant-garde’ (F. Gétreau, 1984-1985, op. cit., p. 529).
Certains dessins du large corpus de Watteau représente le musicien appliqué en train de jouer en pinçant les cordes de l’instrument ou de l’accorder : citons le Guitariste assis conservé au musée du Louvre (inv. RF 31370 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., II, n°459). Ici, Watteau s’applique à représenter avant tout le visage d’un acteur, esquissant un très léger sourire et les détails de son costume. La guitare devient un accessoire à demi caché sous le bras de l’acteur, représenté de dos, les cordes de l’instrument non visibles. Chez Watteau, même s’il est représenté de dos, l’artiste ne se sépare jamais de son instrument, ce qui donne lieu à de sensibles portraits de musiciens au repos comme ici.
Le guitariste apparaît également dans plusieurs œuvres peintes dont le célèbre Donneur de sérénades conservé au musée Condé de Chantilly et récemment exposé (inv. PE 371 ; Les mondes de Watteau, cat. exp., Chantilly, musée Condé, 2025, n°42), l’huile sur panneau intitulée Le Lorgneur, provenant de la collection de Jean de Jullienne et aujourd’hui conservé au Virginia Museum of Fine Arts (inv. 55.22), ou encore Le Mezzetin, tableau peint sur toile et conservé au Metropolitan Museum of Art de New York (inv. 34.138). Le dessin qui prépare la figure du lorgneur en train de jouer de la guitare est connu uniquement par la contre épreuve, conservée au Nationalmuseum de Stockholm (inv. NM 2818⁄1863 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., II, p. 854, fig. 509b) : le costume, les chaussures, le chapeau et le traitement du visage en bichromie sont en tous points similaires à la présente feuille.
Dans ces tableaux et dessins sur le thème de la musique, l’instrument y est le plus souvent représenté avec minutie et véracité dans les détails de la table d’harmonie, les éclisses et les cordes de la guitare. Le comte de Caylus (1692-1765) le soulignera d’ailleurs dans sa biographie de l’artiste écrivant qu’il avait ‘de la finesse, et même de la délicatesse pour juger de la musique et de tous les ouvrages d’esprit’ (A. C. de Caylus, La vie d’Antoine Watteau, peintre de figures et de paysages, lue à l’Académie le 3 février 1748).
Vers une datation du dessin
La comparaison stylistique du présent guitariste avec L’Acteur Poisson du British Museum cité précédemment, a permis à Prat et Rosenberg (op. cit, n°318 et 401) de dater les deux feuilles vers 1715-1716 au moment où, semble-t-il, il associe le rouge et le noir, travaillant auparavant principalement à la sanguine. C’est l’époque des puissantes études de Persans. La technique du maître gagne en picturalité et en force, ce qui transparaît à merveille dans le traitement du visage de cet acteur. La pierre noire vient ici réveiller les carnations de la peau et rendre ce musicien vivant grâce aussi à l’ajout de quelques touches de pierre noire qui ponctuent son costume.
Pratique habituelle chez Watteau, le présent dessin a été contre-épreuvé (fig. 2 ; Washington, National Gallery of Art, inv. 1963.12.1 ; L.-A. Prat, P. Rosenberg, op. cit., II, p. 658, fig. 401a). Pour l'artiste, cette inversion du sens des personnages obtenus grâce au procédé de la contre-épreuve lui permet augmenter son répertoire de modèles à utiliser dans ses futures peintures, comme de nombreux artistes français de sa génération.
Resté dans la même collection depuis plus d’un siècle, cette large feuille à la sanguine et pierre noire, d’une grande fraîcheur, est passée en vente pour la dernière fois en 1900 lors de la dispersion de la collection de Pierre Defer-Dumesnil qui a collectionné pour le XVIIIe siècle d’excellentes feuilles de François Boucher (1703-1770), Jean-Honoré Fragonard, Gabriel de Saint-Aubin (1724-1780), ou encore Jean-Baptiste Greuze (1725-1805).
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