Lot Essay
Cet imposant pastel d’une remarquable fraîcheur, longtemps conservé dans la prestigieuse collection du comte de La Béraudière jusqu’à la fin du XIXe siècle, a été réalisé par la miniaturiste et pastelliste Marie-Suzanne Roslin.
Épouse d’Alexandre Roslin (1718-1793), Marie-Suzanne Giroust se forme auprès du célèbre Quentin de La Tour (1704-1788), héritier de la tradition du pastel, introduite à Paris par la Vénitienne Rosalba Carriera (1673-1757). Elle poursuit ensuite son apprentissage dans l’atelier de Marie-Joseph Vien (1716-1809). C’est dans son atelier, en 1754, qu’elle rencontre le portraitiste suédois, ami de son professeur, qu’elle épouse en 1759, Monsieur Roslin.
La réception à l’Académie et le Salon de 1771 : un parcours d’excellence malgré les contraintes
Au Siècle des Lumières, alors que le contexte philosophique et social semble offrir de nouvelles perspectives aux femmes, l’Académie royale de peinture et de sculpture maintient des règles strictes de bienséance qui leur interdisent l’accès aux ateliers de modèles vivants. Elles demeurent limitées à la pratique du portrait et de la nature morte et sont exclues de la peinture d’Histoire. L’exclusion institutionnelle est manifeste : de sa fondation en 1648 par le cardinal Richelieu (1585-1642) jusqu’à sa dissolution en 1793, l’Académie n’admet que quinze femmes parmi plus de cinq cents membres masculins (O. Fidière, Les femmes artistes à l'Académie royale de peinture et de sculpture, Paris, 1885, p. 8).
En 1770, un quota limitant l’admission à quatre femmes est imposé, et Madame Roslin parvient à figurer parmi elles. Un mois après Anne-Vallayer Coster (1744-1818), elle a l’honneur d’être reçue et admise le même jour, au 1er septembre 1770. Son morceau de réception, le Portrait de Jean-Baptiste Pigalle au pastel, est exposé au Salon l’année suivante, aux côtés de ‘plusieurs portraits sous le même numéro’ qui confirment sa réputation (Explication des peintures, sculptures et gravures des messieurs de l’Académie royale, Paris, 1771, n°151). Diderot (1713-1784) la juge meilleure pastelliste que son époux, et la critique reconnaît la compétence des femmes dans la pratique artistique : ‘Quelques autres portraits de cette même artiste [Mme Roslin], ainsi que les ouvrages de Mlle Vallayer, nous prouvent que l'art d'étudier la nature morte ou animée & dans rendre les vérités avec sentiment peut être cultivé par les femmes avec un égal succès que par les hommes’. (L’avantcoureur, feuille hebdomadaire, Paris, 23 septembre 1771, p. 601). Parmi ces œuvres, le présent pastel, signé et daté de la même année, pourrait y avoir figuré.
Identification du modèle : une image inédite de l’épouse d’Hubert Robert
L’élégante représentée par Marie-Suzanne Roslin n’est autre qu’Anne-Gabrielle Soos (1745-1821), épouse d’Hubert Robert (1733-1808). D’origine lorraine comme lui, elle est éduquée au couvent des Filles de la Croix de Nesle en Picardie et se marie avec le peintre le 6 juillet 1767, un an après son admission à l’Académie. De cette union naîtront quatre enfants. Très belle femme selon ses contemporains, elle demeure constamment à ses côtés, ‘l’accompagnant dans la vie mondaine, partageant ses amitiés et se rendant à l’occasion à Méréville avec lui’ (Faroult, Voiriot, op. cit., p. 31).
Jusqu’ici, son image n’était connue qu’à travers quatre dessins exécutés par son mari. Une première sanguine et pierre noire la montre jouant de la vielle à roue (musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon, inv. D. 2916) et un profil au crayon, daté vers 1773, est quant à lui conservé dans un carnet récemment acquis par le Louvre (fig. 1 ; inv. R.F. 55311, fol. 4). Deux autres feuilles, restées en mains privées complètent cet ensemble. L’une la représente comme dans le présent pastel, absorbée par ses travaux d’aiguille, l’autre, également à la sanguine, dans un moment de tendresse avec sa fille Adélaïde (fig. 2; Catala, op. cit, n°60-61). Dans ce contexte, le présent portrait revêt une importance toute particulière en ce qu’il constitue la seule véritable représentation aboutie connue de cette femme discrète. Le pastel était auparavant connu uniquement par une photographie en noir et blanc issue de l’Exposition de Cent Pastels de 1908 organisée à la Galerie Georges Petit.
Représentée à mi-corps, Madame Hubert Robert arbore une coiffure relevée et poudrée, parée de fleurs, plumes et d’une rosette, dont seules quelques mèches retombent légèrement sur les côtés. Sa robe de satin rose est ornée d’une garniture de volants de dentelles blanches et agrémentée de nœuds bleus qui répondent aux tonalités du tissu qu’elle brode. Posée devant un métier à ouvrage, elle incarne les vertus domestiques alors associées aux femmes de qualité, renforçant l’image soignée et flatteuse que le pastel offre du modèle : teint crémeux, joues subtilement rosées, et richesse des étoffes.
Madame Roslin met en pratique l’enseignement de La Tour, dont elle reprend la subtilité des nuances obtenues avec une palette volontairement restreinte. La pose de trois-quarts, le regard doux et rêveur vers le lointain et son léger sourire rappellent le Portrait de Marie-Louise Bouret de Vézelay, née Corbie d’Heurnonville, que son mari exécute à l’huile la même année (collection particulière ; M. Olausson et al., Alexander Roslin, cat. exp., Stockholm, Nationalmuseum, 2007, n°48).
Madame Roslin affectionne les portraits de femmes issues du milieu artistique. En témoigne son pastel représentant Madame Charles-Pierre Coustou, récemment passé en vente aux enchères (Jeffares, op. cit., n°J.63.109), épouse d’un architecte issu d’une illustre famille de sculpteurs, dont Alexandre Roslin réalise le portrait. Elle est représentée dans un autre geste quotidien de la haute société de l’époque, versant son chocolat dans une soucoupe pour le refroidir avant de le déguster. Il est daté de la même année que Madame Hubert Robert, 1771.
La carrière de l’artiste fut écourtée par sa mort prématurée, le 30 août 1772 des suites d’une longue maladie, limitant sa production à une vingtaine de pastels. Pourtant, comme le souligne un critique au XIXe siècle ‘il est permis de croire que, si elle eût vécu, Madame Roslin se serait fait une place honorable dans l’École française’ (O. Fidière, 1885, op. cit. p. 32). Ce portrait d’une femme de peintre par une femme artiste constitue ainsi un témoignage unique de leur affirmation dans le milieu artistique dans la seconde moitié du siècle, tout en reflétant le charme et la grâce qui caractérisent leur présence dans les cercles éclairés. Très tôt admirée, l’œuvre fut largement reprise dans de nombreuses copies et miniatures dès la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle (Voiriot, op. cit., 2024, pp. 116-117, figs. 3, 4 et 5).
Épouse d’Alexandre Roslin (1718-1793), Marie-Suzanne Giroust se forme auprès du célèbre Quentin de La Tour (1704-1788), héritier de la tradition du pastel, introduite à Paris par la Vénitienne Rosalba Carriera (1673-1757). Elle poursuit ensuite son apprentissage dans l’atelier de Marie-Joseph Vien (1716-1809). C’est dans son atelier, en 1754, qu’elle rencontre le portraitiste suédois, ami de son professeur, qu’elle épouse en 1759, Monsieur Roslin.
La réception à l’Académie et le Salon de 1771 : un parcours d’excellence malgré les contraintes
Au Siècle des Lumières, alors que le contexte philosophique et social semble offrir de nouvelles perspectives aux femmes, l’Académie royale de peinture et de sculpture maintient des règles strictes de bienséance qui leur interdisent l’accès aux ateliers de modèles vivants. Elles demeurent limitées à la pratique du portrait et de la nature morte et sont exclues de la peinture d’Histoire. L’exclusion institutionnelle est manifeste : de sa fondation en 1648 par le cardinal Richelieu (1585-1642) jusqu’à sa dissolution en 1793, l’Académie n’admet que quinze femmes parmi plus de cinq cents membres masculins (O. Fidière, Les femmes artistes à l'Académie royale de peinture et de sculpture, Paris, 1885, p. 8).
En 1770, un quota limitant l’admission à quatre femmes est imposé, et Madame Roslin parvient à figurer parmi elles. Un mois après Anne-Vallayer Coster (1744-1818), elle a l’honneur d’être reçue et admise le même jour, au 1er septembre 1770. Son morceau de réception, le Portrait de Jean-Baptiste Pigalle au pastel, est exposé au Salon l’année suivante, aux côtés de ‘plusieurs portraits sous le même numéro’ qui confirment sa réputation (Explication des peintures, sculptures et gravures des messieurs de l’Académie royale, Paris, 1771, n°151). Diderot (1713-1784) la juge meilleure pastelliste que son époux, et la critique reconnaît la compétence des femmes dans la pratique artistique : ‘Quelques autres portraits de cette même artiste [Mme Roslin], ainsi que les ouvrages de Mlle Vallayer, nous prouvent que l'art d'étudier la nature morte ou animée & dans rendre les vérités avec sentiment peut être cultivé par les femmes avec un égal succès que par les hommes’. (L’avantcoureur, feuille hebdomadaire, Paris, 23 septembre 1771, p. 601). Parmi ces œuvres, le présent pastel, signé et daté de la même année, pourrait y avoir figuré.
Identification du modèle : une image inédite de l’épouse d’Hubert Robert
L’élégante représentée par Marie-Suzanne Roslin n’est autre qu’Anne-Gabrielle Soos (1745-1821), épouse d’Hubert Robert (1733-1808). D’origine lorraine comme lui, elle est éduquée au couvent des Filles de la Croix de Nesle en Picardie et se marie avec le peintre le 6 juillet 1767, un an après son admission à l’Académie. De cette union naîtront quatre enfants. Très belle femme selon ses contemporains, elle demeure constamment à ses côtés, ‘l’accompagnant dans la vie mondaine, partageant ses amitiés et se rendant à l’occasion à Méréville avec lui’ (Faroult, Voiriot, op. cit., p. 31).
Jusqu’ici, son image n’était connue qu’à travers quatre dessins exécutés par son mari. Une première sanguine et pierre noire la montre jouant de la vielle à roue (musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon, inv. D. 2916) et un profil au crayon, daté vers 1773, est quant à lui conservé dans un carnet récemment acquis par le Louvre (fig. 1 ; inv. R.F. 55311, fol. 4). Deux autres feuilles, restées en mains privées complètent cet ensemble. L’une la représente comme dans le présent pastel, absorbée par ses travaux d’aiguille, l’autre, également à la sanguine, dans un moment de tendresse avec sa fille Adélaïde (fig. 2; Catala, op. cit, n°60-61). Dans ce contexte, le présent portrait revêt une importance toute particulière en ce qu’il constitue la seule véritable représentation aboutie connue de cette femme discrète. Le pastel était auparavant connu uniquement par une photographie en noir et blanc issue de l’Exposition de Cent Pastels de 1908 organisée à la Galerie Georges Petit.
Représentée à mi-corps, Madame Hubert Robert arbore une coiffure relevée et poudrée, parée de fleurs, plumes et d’une rosette, dont seules quelques mèches retombent légèrement sur les côtés. Sa robe de satin rose est ornée d’une garniture de volants de dentelles blanches et agrémentée de nœuds bleus qui répondent aux tonalités du tissu qu’elle brode. Posée devant un métier à ouvrage, elle incarne les vertus domestiques alors associées aux femmes de qualité, renforçant l’image soignée et flatteuse que le pastel offre du modèle : teint crémeux, joues subtilement rosées, et richesse des étoffes.
Madame Roslin met en pratique l’enseignement de La Tour, dont elle reprend la subtilité des nuances obtenues avec une palette volontairement restreinte. La pose de trois-quarts, le regard doux et rêveur vers le lointain et son léger sourire rappellent le Portrait de Marie-Louise Bouret de Vézelay, née Corbie d’Heurnonville, que son mari exécute à l’huile la même année (collection particulière ; M. Olausson et al., Alexander Roslin, cat. exp., Stockholm, Nationalmuseum, 2007, n°48).
Madame Roslin affectionne les portraits de femmes issues du milieu artistique. En témoigne son pastel représentant Madame Charles-Pierre Coustou, récemment passé en vente aux enchères (Jeffares, op. cit., n°J.63.109), épouse d’un architecte issu d’une illustre famille de sculpteurs, dont Alexandre Roslin réalise le portrait. Elle est représentée dans un autre geste quotidien de la haute société de l’époque, versant son chocolat dans une soucoupe pour le refroidir avant de le déguster. Il est daté de la même année que Madame Hubert Robert, 1771.
La carrière de l’artiste fut écourtée par sa mort prématurée, le 30 août 1772 des suites d’une longue maladie, limitant sa production à une vingtaine de pastels. Pourtant, comme le souligne un critique au XIXe siècle ‘il est permis de croire que, si elle eût vécu, Madame Roslin se serait fait une place honorable dans l’École française’ (O. Fidière, 1885, op. cit. p. 32). Ce portrait d’une femme de peintre par une femme artiste constitue ainsi un témoignage unique de leur affirmation dans le milieu artistique dans la seconde moitié du siècle, tout en reflétant le charme et la grâce qui caractérisent leur présence dans les cercles éclairés. Très tôt admirée, l’œuvre fut largement reprise dans de nombreuses copies et miniatures dès la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle (Voiriot, op. cit., 2024, pp. 116-117, figs. 3, 4 et 5).
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