Lot Essay
'Je la peindrai avec simplicité pour la peindre à sa manière […]' écrit Morellet (1727-1819) de son amie Madame Geoffrin (1699-1777) dans l’éloge qu’il lui consacre (Abbé Morellet, 1812, op. cit., p. 4).
Madame Geoffrin est un nom qui résonne dans l’Histoire française. Figure incontournable de son siècle, elle incarne cet esprit du XVIIIe siècle, mélange de raffinement et simplicité. Elle a fait rayonner la pensée des Lumières dans toute l’Europe par le biais de ses 'bureaux d’esprit' comme on appelait alors les Salons qu’elle organisait. 'Son influence a été immense […] ; son rôle a presque égalé celui de Voltaire' rappelait Tornezy (voir A. Tornezy, Un bureau d'esprit au XVIIIe siècle : le Salon de Madame Geoffrin, Paris, 1895, p. 11). D’un milieu aisé, sans être aristocratique, ayant perdu ses parents 'au berceau' comme elle l’écrit (cité par Morellet, 1812, op. cit., p. 5), elle a tiré de l’éducation originale de sa vieille grand-mère une certaine raideur du siècle passé qui coupait avec les afféteries de son époque.
Le XVIIIe siècle avait permis l’éclosion de ce type de personnalités. 'Les Femmes régnaient alors […]' comme l’écrivait la peintre Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) dans ses Souvenirs nostalgiques de l’Ancien Régime. Thérèse Geoffrin se saisit de cette possibilité nouvelle conférée aux femmes. Leur réputation se faisait à présent non seulement sur leur titre mais aussi sur leur vivacité, leur conversation, leur capacité à fédérer un monde intellectuel dans lequel le débat serait bienvenu. Inspirée de la mère d’Alembert (1717-1783), Madame de Tencin (1682-1749) qui tenait également une société littéraire depuis la Régence, Madame Geoffrin régularisa son Salon à la mort de cette dernière en 1749 dans son hôtel particulier, à l’actuel 374 rue Saint-Honoré.
Elle y invite d’abord les savants tous les mercredis, avant d’y introduire une nouveauté en invitant les artistes tous les lundis. La réception était simple, sans façon. On prête à sa grande rivale et détractrice Madame du Deffand (1696-1780) la formule critique : 'voilà bien du bruit pour une omelette aux lards !'. Pourtant cette simplicité laissant libre-court aux conversations animées était l’explication de la renommée des Salons de Madame Geoffrin. Montesquieu (1689-1755), d’Alembert ([1717-1783] dont elle soutiendra financièrement l’édition de son Encyclopédie), comme Saint-Lambert (1716-1803), ou Marivaux (1688-1763) s’y pressaient régulièrement sans se plaindre de leur accueil ...
On ne sait comment ni quand Hubert Robert fit la connaissance de Madame Geoffrin. En 1771, Robert expose au Salon deux peintures dont il précise qu’elles appartiennent à la salonnière (voir S. Catala, 2020, op. cit., p. 218). De nombreux artistes proches de Robert faisaient partie des invités du lundi. Robert comprenait très bien l’importance d’avoir les bonnes grâces de cette personnalité très influente à Paris. Certains convives de Madame Geoffrin passaient commandes aux artistes dont les œuvres étaient exposées chez elle. 'Son appartement était orné de leurs ouvrages. Des tableaux de Van Loo, de Greuze, de Vernet, de Vien, de la Grenée [sic], de Robert […]. Un amateur voulait acheter un tableau, on le portait ce jour-là chez Madame Geoffrin, & les maîtres de l’art le jugeaient' rappelait ainsi Tornezy (cité par S. Catala, 2020, op. cit., p. 220).
En 1771, elle commande directement à Robert ces deux tableaux la représentant dans son intérieur. L’artiste y dépeint une Madame Geoffrin fidèle à l’image qu’en a conservée la postérité. Elle y est simplement vêtue de cette robe gris-bleu et cette cornette de cheveux que reprendra Lemonnier (1743-1824) dans son célèbre tableau représentant un salon fictif de Madame Geoffrin (musée national de Malmaison et Bois-Préau, inv. M.M.59.3.1, fig. 1). Madame Geoffrin écoute paisiblement la lecture de son domestique dans l’une des scènes et choisit une peinture qu’un homme lui présente sur un chevalet dans l’autre. S’agit-il de Robert lui-même tenant une toile ovale dans sa chambre ? L’hypothèse fait débat, mais la proximité que le peintre entend démontrer avec cette femme puissante de son époque est bien réelle. Robert représente une intellectuelle si proche de l’artiste, qu’on en oublie de ranger pour sa venue le balai posé contre le fauteuil du salon de compagnie et on lui offre de peindre la perspective du lit qui peut pourtant être dissimulé par deux rangées de rideaux.
Malice de l’artiste, il glisse au-dessus de la cheminée de Madame Geoffrin une peinture de paysage de sa conception en lieu et place du tableau L’Eté de Joseph-Marie Vien (1716-1809) documenté à cet emplacement.
Le reste des éléments présents dans les peintures livre cependant des détails véritables sur l’aménagement de Madame Geoffrin. Ce plafond à caissons en pointes de diamant, visible dans la chambre de Madame, avait bien été commandé par l’occupante en 1763. Cet espace entre le lit et la fenêtre qu’on nommait 'ruelle' dans les aménagements des chambres du XVIIe siècle est également visible dans la sanguine préparatoire de Robert (musée des Beaux-Arts, Valence, inv. D. 106, fig. 2). S’il est hasardeux de distinguer les portraits exposés à droite de son lit, on sait que Madame Geoffrin commanda à Drouais (1727-1775) différentes répliques de portraits d’enfants de ses amis et visiteurs (voir R. Ziskin, 2023, op. cit., p. 265). Le tableau de chevalet semble une invention de Robert et pourrait être une évocation de la petite fille de Madame, Charlotte, décédée à l’âge de treize ans en 1749 (ibid, p. 267).
Dans le salon de compagnie, le médaillon presque directement collé au miroir pourrait être une œuvre de Cochin (1715-1790) représentant le comte de Caylus (1692-1765). Le comte de Caylus était un visiteur fréquent du Salon et sa tante, Madame de Maintenon (1635-1719), pouvait bien compter comme une figure d’inspiration pour Madame Geoffrin. Le buste de Minerve comme la grisaille représentant une allégorie des arts n’apparaissent pas dans les inventaires de Madame Geoffrin. Ils sont là encore l’invention de Hubert Robert modelant cet intérieur qu’il épure des bustes véritablement présents dans ce salon, dont ceux de Corneille (1606-1684) et Racine (1639-1699).
Malgré les libertés prises par l’artiste dans la représentation du salon de compagnie et de la chambre de Madame Geoffrin, ces deux peintures illustrent avec brio l’art de Hubert Robert. L’artiste était probablement un choix évident par sa promptitude à transcrire avec vivacité l’atmosphère de son époque, incarnée si bien par la mécène du peintre.
Ces deux peintures seront les dernières commandes passées par Madame Geoffrin à un artiste.
Madame Geoffrin est un nom qui résonne dans l’Histoire française. Figure incontournable de son siècle, elle incarne cet esprit du XVIIIe siècle, mélange de raffinement et simplicité. Elle a fait rayonner la pensée des Lumières dans toute l’Europe par le biais de ses 'bureaux d’esprit' comme on appelait alors les Salons qu’elle organisait. 'Son influence a été immense […] ; son rôle a presque égalé celui de Voltaire' rappelait Tornezy (voir A. Tornezy, Un bureau d'esprit au XVIIIe siècle : le Salon de Madame Geoffrin, Paris, 1895, p. 11). D’un milieu aisé, sans être aristocratique, ayant perdu ses parents 'au berceau' comme elle l’écrit (cité par Morellet, 1812, op. cit., p. 5), elle a tiré de l’éducation originale de sa vieille grand-mère une certaine raideur du siècle passé qui coupait avec les afféteries de son époque.
Le XVIIIe siècle avait permis l’éclosion de ce type de personnalités. 'Les Femmes régnaient alors […]' comme l’écrivait la peintre Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) dans ses Souvenirs nostalgiques de l’Ancien Régime. Thérèse Geoffrin se saisit de cette possibilité nouvelle conférée aux femmes. Leur réputation se faisait à présent non seulement sur leur titre mais aussi sur leur vivacité, leur conversation, leur capacité à fédérer un monde intellectuel dans lequel le débat serait bienvenu. Inspirée de la mère d’Alembert (1717-1783), Madame de Tencin (1682-1749) qui tenait également une société littéraire depuis la Régence, Madame Geoffrin régularisa son Salon à la mort de cette dernière en 1749 dans son hôtel particulier, à l’actuel 374 rue Saint-Honoré.
Elle y invite d’abord les savants tous les mercredis, avant d’y introduire une nouveauté en invitant les artistes tous les lundis. La réception était simple, sans façon. On prête à sa grande rivale et détractrice Madame du Deffand (1696-1780) la formule critique : 'voilà bien du bruit pour une omelette aux lards !'. Pourtant cette simplicité laissant libre-court aux conversations animées était l’explication de la renommée des Salons de Madame Geoffrin. Montesquieu (1689-1755), d’Alembert ([1717-1783] dont elle soutiendra financièrement l’édition de son Encyclopédie), comme Saint-Lambert (1716-1803), ou Marivaux (1688-1763) s’y pressaient régulièrement sans se plaindre de leur accueil ...
On ne sait comment ni quand Hubert Robert fit la connaissance de Madame Geoffrin. En 1771, Robert expose au Salon deux peintures dont il précise qu’elles appartiennent à la salonnière (voir S. Catala, 2020, op. cit., p. 218). De nombreux artistes proches de Robert faisaient partie des invités du lundi. Robert comprenait très bien l’importance d’avoir les bonnes grâces de cette personnalité très influente à Paris. Certains convives de Madame Geoffrin passaient commandes aux artistes dont les œuvres étaient exposées chez elle. 'Son appartement était orné de leurs ouvrages. Des tableaux de Van Loo, de Greuze, de Vernet, de Vien, de la Grenée [sic], de Robert […]. Un amateur voulait acheter un tableau, on le portait ce jour-là chez Madame Geoffrin, & les maîtres de l’art le jugeaient' rappelait ainsi Tornezy (cité par S. Catala, 2020, op. cit., p. 220).
En 1771, elle commande directement à Robert ces deux tableaux la représentant dans son intérieur. L’artiste y dépeint une Madame Geoffrin fidèle à l’image qu’en a conservée la postérité. Elle y est simplement vêtue de cette robe gris-bleu et cette cornette de cheveux que reprendra Lemonnier (1743-1824) dans son célèbre tableau représentant un salon fictif de Madame Geoffrin (musée national de Malmaison et Bois-Préau, inv. M.M.59.3.1, fig. 1). Madame Geoffrin écoute paisiblement la lecture de son domestique dans l’une des scènes et choisit une peinture qu’un homme lui présente sur un chevalet dans l’autre. S’agit-il de Robert lui-même tenant une toile ovale dans sa chambre ? L’hypothèse fait débat, mais la proximité que le peintre entend démontrer avec cette femme puissante de son époque est bien réelle. Robert représente une intellectuelle si proche de l’artiste, qu’on en oublie de ranger pour sa venue le balai posé contre le fauteuil du salon de compagnie et on lui offre de peindre la perspective du lit qui peut pourtant être dissimulé par deux rangées de rideaux.
Malice de l’artiste, il glisse au-dessus de la cheminée de Madame Geoffrin une peinture de paysage de sa conception en lieu et place du tableau L’Eté de Joseph-Marie Vien (1716-1809) documenté à cet emplacement.
Le reste des éléments présents dans les peintures livre cependant des détails véritables sur l’aménagement de Madame Geoffrin. Ce plafond à caissons en pointes de diamant, visible dans la chambre de Madame, avait bien été commandé par l’occupante en 1763. Cet espace entre le lit et la fenêtre qu’on nommait 'ruelle' dans les aménagements des chambres du XVIIe siècle est également visible dans la sanguine préparatoire de Robert (musée des Beaux-Arts, Valence, inv. D. 106, fig. 2). S’il est hasardeux de distinguer les portraits exposés à droite de son lit, on sait que Madame Geoffrin commanda à Drouais (1727-1775) différentes répliques de portraits d’enfants de ses amis et visiteurs (voir R. Ziskin, 2023, op. cit., p. 265). Le tableau de chevalet semble une invention de Robert et pourrait être une évocation de la petite fille de Madame, Charlotte, décédée à l’âge de treize ans en 1749 (ibid, p. 267).
Dans le salon de compagnie, le médaillon presque directement collé au miroir pourrait être une œuvre de Cochin (1715-1790) représentant le comte de Caylus (1692-1765). Le comte de Caylus était un visiteur fréquent du Salon et sa tante, Madame de Maintenon (1635-1719), pouvait bien compter comme une figure d’inspiration pour Madame Geoffrin. Le buste de Minerve comme la grisaille représentant une allégorie des arts n’apparaissent pas dans les inventaires de Madame Geoffrin. Ils sont là encore l’invention de Hubert Robert modelant cet intérieur qu’il épure des bustes véritablement présents dans ce salon, dont ceux de Corneille (1606-1684) et Racine (1639-1699).
Malgré les libertés prises par l’artiste dans la représentation du salon de compagnie et de la chambre de Madame Geoffrin, ces deux peintures illustrent avec brio l’art de Hubert Robert. L’artiste était probablement un choix évident par sa promptitude à transcrire avec vivacité l’atmosphère de son époque, incarnée si bien par la mécène du peintre.
Ces deux peintures seront les dernières commandes passées par Madame Geoffrin à un artiste.
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