Lot Essay
Merveilleusement conservé tant par l’éclat de ses couleurs que par la qualité de son velours, ce tapis constitue un remarquable témoignage de la production de la manufacture de la Savonnerie sous le règne de Louis XV. Manufacture royale, la Savonnerie acquit une réputation sans égale, comparable à celle de sa manufacture sœur, les Gobelins.
Cette entreprise naquit sous l’impulsion et la protection d’Henri IV et de son principal conseiller, Maximilien de Béthune, duc de Sully. Son objectif était de limiter les importantes dépenses engendrées par l’importation de tapis et de créer en France une industrie du luxe capable de produire des tapis rivalisant avec les prestigieux et coûteux modèles orientaux à point noué, voire les surpassant. La manufacture semble avoir été fondée en 1604, lorsque Henri IV accorda à Pierre Dupont des locaux au sein du palais du Louvre, sous la Grande Galerie. Elle prit le nom de Savonnerie après son installation, vers 1627, dans une ancienne fabrique de savon située quai de Chaillot, alors hors des murs de Paris, à l’emplacement de l’actuel palais de Chaillot dans le XVIe arrondissement.
Placée sous le patronage direct des souverains Bourbons et affranchie des contraintes corporatives ordinaires, la manufacture connut un essor considérable. Elle produisit presque exclusivement des tapis destinés à la Cour, aux résidences royales ainsi qu’aux présents diplomatiques de l’État. L’importance de la qualité et de l’inventivité de ses modèles ne saurait être surestimée. L’originalité de ses créations, dont certaines furent conçues par les plus grands peintres décorateurs de leur temps, ainsi que par des personnalités telles que Charles Le Brun ou Robert de Cotte, permit à la manufacture de s’imposer face à ses concurrentes.
L’initiative des nouveaux modèles relevait directement du roi et de ses conseillers. Il est à cet égard intéressant de souligner le rôle actif joué par Louis XIV puis Louis XV dans la commande et l’élaboration de nouveaux dessins. Véritables arbitres du goût, ils déterminaient les thèmes et l’esthétique des créations. L’intervention directe de Louis XV apparaît notamment dans les annotations portées sur certains projets de tapis conservés de son règne, où figurent dans les marges les mentions « Bon » ou « À exécuter », suggérant que les modèles étaient soumis au souverain lui-même pour approbation.
Le dessinateur le plus célèbre de la manufacture de la Savonnerie au XVIIIe siècle fut sans conteste Pierre-Josse Perrot (1700-1750), dont les tapis définissent le style décoratif de la Savonnerie sous le règne de Louis XV et atteignent fréquemment les plus hauts résultats en vente publique. Parmi les exemples les plus remarquables figurent un tapis vendu chez Christie’s Londres le 10 juillet 2014, lot 27 (£ 602 500), un autre vendu chez Christie’s Paris le 16 décembre 2008, lot 9 (1 185 000 €), ainsi qu’un troisième vendu chez Christie’s New York le 2 novembre 2000, lot 59 (4 406 000 $).
Les compositions de Perrot s’inscrivent dans le prolongement des extraordinaires réalisations de ses prédécesseurs. En adaptant les modèles baroques conçus pour les tapis de la Grande Galerie, il élabora un nouveau langage décoratif qui conservait l’ossature architecturée des productions antérieures tout en allégeant considérablement l’organisation des motifs. Illustrant le passage du baroque au rococo à la Savonnerie, ses créations se distinguent par une plus grande délicatesse, souvent enrichie de guirlandes flottantes et de bouquets de fleurs naturalistes, particulièrement appréciés au milieu du XVIIIe siècle.
Par l’éclat de ses couleurs, la fluidité maîtrisée de son dessin, l’emploi de feuilles d’acanthe et de coquilles, ainsi que l’importance accordée au médaillon central, le présent tapis témoigne clairement de l’influence de l’œuvre de Perrot ; son carton dut vraisemblablement être conçu par l’un de ses proches suiveurs. Il s’en distingue néanmoins par une composition plus aérée, tant dans le champ que dans le cartouche central chantourné. Son auteur pousse en effet plus loin encore l’abandon de l’esthétique baroque afin de proposer une interprétation plus légère et plus libre des modèles de Perrot.
Les masques ton sur ton tissés dans les angles constituent également une singularité que l’on ne retrouve ni dans les tapis conservés ni dans les dessins connus de Perrot. De même, l’absence de rosace centrale omniprésente dans ses compositions, le caractère plus discret de l’encadrement architecturé ainsi que l’utilisation du motif de treillage, fréquemment employés par Perrot, distinguent ce tapis de ses modèles.
Des motifs de coquilles prononcés, associés à des bordures architecturées étroites et à un décor de treillage comparable, apparaissent toutefois dans un projet de 1754 réalisé par Jean-Baptiste Chevillon, élève de Perrot, pour le Pavillon frais du jardin particulier du roi à Trianon (S. B. Sherrill, Carpets and Rugs of Europe and America, New York, 1996, p. 84, pl. 90). Chevillon figure parmi les nombreux artistes qui sollicitèrent la succession de Perrot à la Savonnerie après le décès de ce dernier (P. Verlet, The Savonnerie: The James A. de Rothschild Collection at Waddesdon Manor, Paris, 1982, p. 112).
Finalement engagé par la manufacture, Chevillon conçut notamment les tapis destinés aux appartements de jardin de Trianon, ainsi qu’au Pavillon du Treillage et au Pavillon du Jardin Français. Le carton préparatoire réalisé pour ce dernier présente un décor de treillage et des réserves relativement sobres qui trouvent un écho dans le présent tapis (Sherrill, op. cit., p. 83, pl. 89). Les archives contemporaines indiquent que ce projet résultait d’une collaboration entre Chevillon et le peintre Louis Tessier, chargé de l’exécution des fleurs. Fait notable, le dessin porte les annotations « bon à choisir » et « approuvé », cette dernière ayant été portée personnellement par le roi.
Bien qu’aucun dessin signé ou attribué avec certitude pour le présent tapis ne soit aujourd’hui connu, son auteur devait posséder une connaissance approfondie de l’œuvre de Perrot. Figure dominante de la Savonnerie dans les années 1750, Chevillon s’inspira fortement de son maître tout en développant un style propre. Comme l’illustre ce tapis, il conserva la palette colorée de Perrot tout en allégeant la richesse ornementale de ses compositions, adaptant ainsi la grandeur baroque de la génération précédente à la sensibilité rocaille du milieu du XVIIIe siècle.
Cette entreprise naquit sous l’impulsion et la protection d’Henri IV et de son principal conseiller, Maximilien de Béthune, duc de Sully. Son objectif était de limiter les importantes dépenses engendrées par l’importation de tapis et de créer en France une industrie du luxe capable de produire des tapis rivalisant avec les prestigieux et coûteux modèles orientaux à point noué, voire les surpassant. La manufacture semble avoir été fondée en 1604, lorsque Henri IV accorda à Pierre Dupont des locaux au sein du palais du Louvre, sous la Grande Galerie. Elle prit le nom de Savonnerie après son installation, vers 1627, dans une ancienne fabrique de savon située quai de Chaillot, alors hors des murs de Paris, à l’emplacement de l’actuel palais de Chaillot dans le XVIe arrondissement.
Placée sous le patronage direct des souverains Bourbons et affranchie des contraintes corporatives ordinaires, la manufacture connut un essor considérable. Elle produisit presque exclusivement des tapis destinés à la Cour, aux résidences royales ainsi qu’aux présents diplomatiques de l’État. L’importance de la qualité et de l’inventivité de ses modèles ne saurait être surestimée. L’originalité de ses créations, dont certaines furent conçues par les plus grands peintres décorateurs de leur temps, ainsi que par des personnalités telles que Charles Le Brun ou Robert de Cotte, permit à la manufacture de s’imposer face à ses concurrentes.
L’initiative des nouveaux modèles relevait directement du roi et de ses conseillers. Il est à cet égard intéressant de souligner le rôle actif joué par Louis XIV puis Louis XV dans la commande et l’élaboration de nouveaux dessins. Véritables arbitres du goût, ils déterminaient les thèmes et l’esthétique des créations. L’intervention directe de Louis XV apparaît notamment dans les annotations portées sur certains projets de tapis conservés de son règne, où figurent dans les marges les mentions « Bon » ou « À exécuter », suggérant que les modèles étaient soumis au souverain lui-même pour approbation.
Le dessinateur le plus célèbre de la manufacture de la Savonnerie au XVIIIe siècle fut sans conteste Pierre-Josse Perrot (1700-1750), dont les tapis définissent le style décoratif de la Savonnerie sous le règne de Louis XV et atteignent fréquemment les plus hauts résultats en vente publique. Parmi les exemples les plus remarquables figurent un tapis vendu chez Christie’s Londres le 10 juillet 2014, lot 27 (£ 602 500), un autre vendu chez Christie’s Paris le 16 décembre 2008, lot 9 (1 185 000 €), ainsi qu’un troisième vendu chez Christie’s New York le 2 novembre 2000, lot 59 (4 406 000 $).
Les compositions de Perrot s’inscrivent dans le prolongement des extraordinaires réalisations de ses prédécesseurs. En adaptant les modèles baroques conçus pour les tapis de la Grande Galerie, il élabora un nouveau langage décoratif qui conservait l’ossature architecturée des productions antérieures tout en allégeant considérablement l’organisation des motifs. Illustrant le passage du baroque au rococo à la Savonnerie, ses créations se distinguent par une plus grande délicatesse, souvent enrichie de guirlandes flottantes et de bouquets de fleurs naturalistes, particulièrement appréciés au milieu du XVIIIe siècle.
Par l’éclat de ses couleurs, la fluidité maîtrisée de son dessin, l’emploi de feuilles d’acanthe et de coquilles, ainsi que l’importance accordée au médaillon central, le présent tapis témoigne clairement de l’influence de l’œuvre de Perrot ; son carton dut vraisemblablement être conçu par l’un de ses proches suiveurs. Il s’en distingue néanmoins par une composition plus aérée, tant dans le champ que dans le cartouche central chantourné. Son auteur pousse en effet plus loin encore l’abandon de l’esthétique baroque afin de proposer une interprétation plus légère et plus libre des modèles de Perrot.
Les masques ton sur ton tissés dans les angles constituent également une singularité que l’on ne retrouve ni dans les tapis conservés ni dans les dessins connus de Perrot. De même, l’absence de rosace centrale omniprésente dans ses compositions, le caractère plus discret de l’encadrement architecturé ainsi que l’utilisation du motif de treillage, fréquemment employés par Perrot, distinguent ce tapis de ses modèles.
Des motifs de coquilles prononcés, associés à des bordures architecturées étroites et à un décor de treillage comparable, apparaissent toutefois dans un projet de 1754 réalisé par Jean-Baptiste Chevillon, élève de Perrot, pour le Pavillon frais du jardin particulier du roi à Trianon (S. B. Sherrill, Carpets and Rugs of Europe and America, New York, 1996, p. 84, pl. 90). Chevillon figure parmi les nombreux artistes qui sollicitèrent la succession de Perrot à la Savonnerie après le décès de ce dernier (P. Verlet, The Savonnerie: The James A. de Rothschild Collection at Waddesdon Manor, Paris, 1982, p. 112).
Finalement engagé par la manufacture, Chevillon conçut notamment les tapis destinés aux appartements de jardin de Trianon, ainsi qu’au Pavillon du Treillage et au Pavillon du Jardin Français. Le carton préparatoire réalisé pour ce dernier présente un décor de treillage et des réserves relativement sobres qui trouvent un écho dans le présent tapis (Sherrill, op. cit., p. 83, pl. 89). Les archives contemporaines indiquent que ce projet résultait d’une collaboration entre Chevillon et le peintre Louis Tessier, chargé de l’exécution des fleurs. Fait notable, le dessin porte les annotations « bon à choisir » et « approuvé », cette dernière ayant été portée personnellement par le roi.
Bien qu’aucun dessin signé ou attribué avec certitude pour le présent tapis ne soit aujourd’hui connu, son auteur devait posséder une connaissance approfondie de l’œuvre de Perrot. Figure dominante de la Savonnerie dans les années 1750, Chevillon s’inspira fortement de son maître tout en développant un style propre. Comme l’illustre ce tapis, il conserva la palette colorée de Perrot tout en allégeant la richesse ornementale de ses compositions, adaptant ainsi la grandeur baroque de la génération précédente à la sensibilité rocaille du milieu du XVIIIe siècle.
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