Lot Essay
Ce gobelet fait partie de l’un des services les plus singuliers et les plus innovants de la manufacture royale de Sèvres à la fin de l’Ancien Régime. Huit gobelets à bandeau seulement furent livrés à Rambouillet, en 1787 et 1788, et seuls deux, dont le présent exemplaire, sont désormais localisés.
Sa forme à l’Antique et son décor animalier réunissent les deux inspirations de cette commande royale : une évocation savante de l’Antiquité et l’univers pastoral d’un pavillon destiné à la dégustation des laitages.
Les recherches approfondies de Selma Schwartz, objet d’une première publication en 1992, ont notamment détaillé la genèse de cet ensemble, les deux livraisons effectuées les 25 mai 1787 et 15 mai 1788 ainsi que le sort d’une partie des pièces après la Révolution.
LA LAITERIE DE RAMBOUILLET
Louis XVI acquiert le domaine de Rambouillet du duc de Penthièvre en décembre 1783. Il y trouve un territoire de chasse privilégié, assez proche de Versailles pour permettre de fréquents déplacements. Une laiterie est aménagée à proximité du jardin anglo-chinois. Selon une tradition rapportée avec réserves par Selma Schwartz, Louis XVI en aurait eu l’idée pour encourager Marie-Antoinette à fréquenter un domaine qu’elle appréciait peu. Le projet relève du comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, gouverneur de Rambouillet et responsable de la manufacture de Sèvres depuis 1779. Hubert Robert intervient dans l’aménagement des jardins et paraît avoir assuré la coordination artistique de la laiterie. Jacques-Jean Thévenin est chargé de la construction, Pierre Julien de la sculpture et Georges Jacob du mobilier exécuté d’après les dessins de Robert. L’architecture et l’ameublement de la laiterie sont fortement marqués par l’antique, inspirés des décors intérieurs et des objets mis au jour lors des fouilles d’Herculanum et de Pompéi.
La laiterie s’inscrit dans la vogue des fabriques de jardins et des retraites champêtres de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Une laiterie d’agrément est alors un lieu de sociabilité choisi, où l’on vient goûter du lait, des crèmes, des fromages frais et des préparations glacées. Les grandes laiteries de la fin du siècle possédaient chacune un service : à Chantilly, le prince de Condé disposait de cent quarante-huit pièces de porcelaine et de faïence à ses armes ; le duc d’Orléans avait acquis un service de Wedgwood en cane-ware ; celui du hameau de Trianon fut commandé en 1786 à la manufacture de porcelaine de la rue Thiroux ; le financier Boutin servait ses laitages dans une vaisselle d’or. Le service de la Laiterie de Rambouillet est le seul service de laiterie réalisé par la manufacture royale de Sèvres au XVIIIe siècle et le premier conçu dans le goût archéologique (S. Schwartz, 1993, chap. 1 et S. Schwartz, 2007, p. 155).
La succession d’une rotonde sous coupole et d’une salle terminée par une grotte ménage un passage de l’architecture régulière à une nature recomposée. Les sculptures de Julien, les marbres, le mobilier de Jacob et les porcelaines participent à un même programme. Les animaux nourriciers trouvent un écho dans les décors peints et les éléments sculptés du service placés sur les tablettes périphériques, les niches et la table centrale de la rotonde. La table centrale était alors une table ronde en acajou massif livrée par Georges Jacob le 1er mars 1787 (le piétement de la table est aujourd’hui conservé au Château de Pau), avec quatre guéridons et des sièges « de forme nouvelle de genre étrusque ». La table de marbre actuelle date de la restauration de 1807. Dans la rotonde, les médaillons de Pierre Julien représentant La Traite de la vache, Le Barattage du lait, La Tonte des moutons, La Distribution du sel aux chèvres (Musée du Louvre, RF 4703 à 4706) sont peuplés des mêmes animaux nourriciers que les porcelaines.
La première livraison du service, le 25 mai 1787, précède de quelques jours celle du mobilier de Jacob, le 29 mai. Le roi, qui chasse à Rambouillet deux fois par semaine de mai à août, voit la laiterie dès les premiers jours de juin. En effet, le 9 juin, Julien remercie d'Angiviller du succès de ses sculptures. Un voyage de la cour prévu le 15 juin, qui aurait pu marquer l'inauguration, fut annulé et aucun document n'atteste de cérémonie d'ouverture. La seule venue de la reine consignée ensuite dans le journal de Louis XVI est celle du 26 juin (« Élisabeth a chassé, la Reine a soupé »), sans mention de la laiterie. En juillet Jacob vient modifier la hauteur des sièges et le 8 août d'Angiviller écrit à Julien qu'il a reçu "les éloges du Roi et les suffrages de toute la Cour" (S. Schwartz, 1993, chap. 2 et S. Schwartz, 2007, pp. 157-158).
LE GOÛT ÉTRUSQUE À LA MANUFACTURE DE SÈVRES
Le service de porcelaine de Rambouillet constitue l’expression aboutie de l’évolution imprimée par d’Angiviller à la manufacture de Sèvres depuis sa prise de fonctions en 1779. En mars 1785, d’Angiviller nomme Jean-Jacques Lagrenée codirecteur artistique, charge qu’il partage avec Jean-Jacques Bachelier, déjà en poste comme directeur artistique.
La présence à Sèvres de la collection réunie à Naples par Dominique-Vivant Denon joue un rôle décisif. D’Angiviller négocie, pour Louis XVI, l’achat de cinq cent vingt-cinq vases antiques.
Cette collection est transférée à la manufacture de Sèvres en juin 1786. D’Angiviller estime qu’elle pourrait « être très utile à la manufacture pour les formes ». Grâce à cette acquisition, Sèvres initie la création de nouveaux modèles, dépourvus de dorure, qui caractérisent le style « étrusque ». C’est le parti retenu pour le service de Rambouillet. La conception des formes est menée sous la direction de Louis-Simon Boizot, sans doute supervisé par Hubert Robert, Jean-Jacques Lagrenée le Jeune assumant pour l’essentiel la responsabilité de la conception des décors.
L’absence de dorure est un choix particulièrement significatif. Dès 1785, Jean-Jacques Hettlinger, chargé notamment de la production de porcelaine dure, avait défendu l’association de formes antiques et de décors dépourvus d’or. À Rambouillet, des traits noirs ou carmin remplacent les enrichissements dorés habituels. La palette est variée : aux fonds « grès » et « étrusque » s’ajoutent notamment le petit bleu, le gris de lin, le jonquille, le verd anglais, le violet tendre et le fond de couleur Dauphine.
FABRICATION ET COMPOSITION DU SERVICE
La mise au point des formes commence en novembre 1786. La majeure partie du travail s’effectue entre décembre 1786 et mai 1787 avec des prolongements jusqu’à la fin de 1787. Environ les deux tiers des ouvriers de l’atelier de pâte dure participent à cette réalisation. Les quantités fabriquées excèdent sensiblement les besoins de Rambouillet.
Le projet est remanié au cours de son exécution. La livraison du 25 mai 1787 comprend des éléments encore inachevés qui doivent revenir à Sèvres. La seconde livraison, le 15 mai 1788, complète l’ensemble et s’accompagne de plusieurs substitutions. La composition définitive, reçue par Deshayes, concierge du garde-meuble de Rambouillet, comprend 65 pièces.
Un plan de la Laiterie conservé aux archives de la manufacture de Sèvres précise la disposition des porcelaines. Une grande terrine basse occupait la table centrale avec six tasses et soucoupes de deux formes. Les tinettes, terrines, pots à lait, sucriers, gobelets et jattes-tétons étaient disposés sur les tablettes du pourtour et les six vases occupaient les niches.
LE GOBELET À BANDEAU
Le présent gobelet à bandeau correspond à la lettre h de la « Note et Profile des pièces de la Laiterie du Roy à Rambouillet ». Les documents le désignent comme « gobelet à bandeau », « à bordure » ou « à anses à rouleaux ». L’inventaire des modèles de 1814 attribue la forme en plâtre à Boizot. Selma Schwartz y voit la combinaison du corps d’un skyphos et du bord contrastant du kylix grec. Les anses, formées de deux éléments en S reliés par une baguette, sont une invention de la manufacture de Sèvres. Les registres de l’atelier de pâte dure mentionnent pour la première fois des « gobelets de la laiterie anses à rouleaux » en janvier 1787, puis des « gobelets de la laiterie à bordure » en mai 1787 (S. Schwartz 1993, chap. 4).
Trois autres modèles de gobelets sont créés pour le service : le gobelet à anses relevées, également appelé forme crachoire, le gobelet à anses étrusques, ou à anses botte et le gobelet forme cornet. Selon le dépouillement des registres de livraison publié par Selma Schwartz, six gobelets à bandeau sont livrés en 1787, puis deux autres en 1788, soit huit au total. Les six premiers sont répartis en trois paires : deux à fond étrusque, deux à fond violet tendre et deux à fond Dauphine. Le reçu du 15 mai 1788 mentionne quatre gobelets à bandeau avec leurs soucoupes pour le pourtour de la salle. Selon la reconstitution de Selma Schwartz, quatre autres prennent place parmi les six tasses et soucoupes de deux formes disposées sur la table centrale, les deux restantes étant à anses étrusques. Un seul autre gobelet à bandeau, également à fond violet, est aujourd’hui connu et publié (Vente PIASA, Paris, Hôtel Drouot, 23 juin 2000, lot 20). Le musée de Sèvres conserve un gobelet cornet à bordure fond violet, également peint par Fumez et un gobelet étrusque à fond jonquille, tous deux acquis à la vente Guillain en 1870. Un gobelet étrusque à fond bleu pâle ou verd anglais est conservé dans la collection Didier Cramoisan (voir exposition Marie-Antoinette, Paris, 2008, n°166f, p. 240).
Jean-Pierre Fumez figure parmi les peintres payés en 1787 pour des « ouvrages à la laiterie » (Arch. MNS, registre des peintres, Vj 4, f. 136v : 198 livres). Les comptes de travaux à la pièce mentionnent également en mai 1787 un paiment de 36 livres à Fumez pour « 2 tasses de la Laiterie ». Le gobelet cornet du musée de Sèvres porte également sa marque. La marque incisée ma renvoie vraisemblablement à Marcou, repareur de troisième classe de l’atelier de pâte dure payé 27 livres par mois (30 en 1788) et employé en 1787 à des vases, gobelets et jattes de Rambouillet. Il est également mentionné pour son travail sur des « gobelets de la laiterie anses à rouleaux », c’est-à-dire la forme même du présent gobelet.
DISPERSION DU SERVICE ET PROVENANCE
Le 1er septembre 1793, la Commission des monuments chargée de sélectionner les œuvres d’art destinées au Museum (musée du Louvre) détaille dans un rapport les éléments du service encore présents à Rambouillet. Les commissaires constatent que le mobilier et les porcelaines ont été transférés dans une pièce du château. Leur rapport mentionne la présence de : « six grands vases de porcelaine, forme étrusque, avec leurs socles et deux autres en forme de seaux, cinq coupes en trépied, huit vases en aiguyères, forme étrusque, et huit coupes à anses, forme étrusque » (Archives nationales F17 1263, publié par Louis Tuetey, Procès-verbaux de la Commission des Monuments, Nouvelles Archives de l’Art français, 3ᵉ série, Paris, Charavay, 1902, T. 18, p. 166, cité par S. Schwartz, 1993, appendix A.). Les tasses et sucriers ne sont plus à Rambouillet en 1793.
En septembre 1803, pour répondre au souhait de Joséphine de Beauharnais, le ministre de l’Intérieur charge Dominique Vivant Denon, directeur du Musée central des arts, de faire transférer à Malmaison les porcelaines de la Laiterie encore présentes à Rambouillet et celles qui ont été envoyées au dépôt du musée national de Versailles. Depuis Rambouillet proviennent jusqu’à Malmaison cinq grands vases, deux grands seaux, une grande coupe sans trépied et trois socles et depuis Versailles, un grand vase, quatre jattes ou coupes dont un avec son trépied. Les huit pots à lait et huit jattes ont disparus depuis 1793 (S. Schwartz, 2007, p. 176).
Une vingtaine de pièces de la Laiterie sont aujourd’hui identifiées sur les 65 livrées. Les pièces publiées sont :
-les deux seaux à lait (Ancienne collection Mayer Amschel de Rothschild à Mentmore, vente Sotheby Parke Bernet, 24 mai 1977, lots 2079 et 2080) ;
-la grande terrine basse (Frankfort, Museum für Angewandte Kunst, inv. 9717) ;
-une jatte écuelle à fond petit bleu (New York, Metropolitan Museum, n° 1997.518) ;
-un gobelet à anses étrusques et sa soucoupe à fond jonquille au musée de Sèvres (MNC 6796) ;
-un gobelet cornet à fond gris de lin au musée de Sèvres (MNC 6795) ;
-une soucoupe de gobelet à anses relevées à fond jonquille au musée de Sèvres (MNC 6795) ;
-deux jattes tétons à fond bleu pâle et violet au musée de Sèvres (MNC 23399-23400, acquises en 1970) ;
-une jatte téton à fond bleu pâle (Naples, Museo Duca di Martina) ;
-un gobelet à bandeau et sa soucoupe à fond violet tendre (Vente Paris, Hôtel Drouot, PIASA, 23 juin 2000, lot 20) ;
-un gobelet à anses étrusques et sa soucoupe à fond verd anglais (Collection Didier Cramoisan, publiée dans le catalogue de l’exposition Marie-Antoinette, Paris, Grand Palais, 15 mars – 30 juin 2008, n° 166f, p. 240) ;
-une soucoupe de gobelet à fond étrusque (Vente Cheverny, Rouillac, 10 juin 2007, lot 144) ;
-un pot à lait à anses à tête de chèvre à fond étrusque (Vente Paris, Hôtel Drouot, Aguttes, 11 février 2011) ;
-deux pots à lait à anses à tête de chèvre à fond étrusque (cités par Selma Schwartz, 1993) ;
-une jatte à lait anses étrusque à fond étrusque (Vente Paris, Hôtel Drouot, Thierry de Maigret, 18 novembre 2015, lot 56) ;
-un pied de grande terrine à fond grès (S. Schwartz, Brittle Beauty, Reflections on 18thcentury European Porcelain, 2023, n° 79, pp. 506-513.) ;
-un pot à lait anse relevée à fond violet (acquis par le musée de Sèvres en 2025) ;
-un sucrier rond à fond violet (acquis par le musée de Sèvres en 2025) ;
-le présent gobelet à fond violet.
Sa forme à l’Antique et son décor animalier réunissent les deux inspirations de cette commande royale : une évocation savante de l’Antiquité et l’univers pastoral d’un pavillon destiné à la dégustation des laitages.
Les recherches approfondies de Selma Schwartz, objet d’une première publication en 1992, ont notamment détaillé la genèse de cet ensemble, les deux livraisons effectuées les 25 mai 1787 et 15 mai 1788 ainsi que le sort d’une partie des pièces après la Révolution.
LA LAITERIE DE RAMBOUILLET
Louis XVI acquiert le domaine de Rambouillet du duc de Penthièvre en décembre 1783. Il y trouve un territoire de chasse privilégié, assez proche de Versailles pour permettre de fréquents déplacements. Une laiterie est aménagée à proximité du jardin anglo-chinois. Selon une tradition rapportée avec réserves par Selma Schwartz, Louis XVI en aurait eu l’idée pour encourager Marie-Antoinette à fréquenter un domaine qu’elle appréciait peu. Le projet relève du comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, gouverneur de Rambouillet et responsable de la manufacture de Sèvres depuis 1779. Hubert Robert intervient dans l’aménagement des jardins et paraît avoir assuré la coordination artistique de la laiterie. Jacques-Jean Thévenin est chargé de la construction, Pierre Julien de la sculpture et Georges Jacob du mobilier exécuté d’après les dessins de Robert. L’architecture et l’ameublement de la laiterie sont fortement marqués par l’antique, inspirés des décors intérieurs et des objets mis au jour lors des fouilles d’Herculanum et de Pompéi.
La laiterie s’inscrit dans la vogue des fabriques de jardins et des retraites champêtres de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Une laiterie d’agrément est alors un lieu de sociabilité choisi, où l’on vient goûter du lait, des crèmes, des fromages frais et des préparations glacées. Les grandes laiteries de la fin du siècle possédaient chacune un service : à Chantilly, le prince de Condé disposait de cent quarante-huit pièces de porcelaine et de faïence à ses armes ; le duc d’Orléans avait acquis un service de Wedgwood en cane-ware ; celui du hameau de Trianon fut commandé en 1786 à la manufacture de porcelaine de la rue Thiroux ; le financier Boutin servait ses laitages dans une vaisselle d’or. Le service de la Laiterie de Rambouillet est le seul service de laiterie réalisé par la manufacture royale de Sèvres au XVIIIe siècle et le premier conçu dans le goût archéologique (S. Schwartz, 1993, chap. 1 et S. Schwartz, 2007, p. 155).
La succession d’une rotonde sous coupole et d’une salle terminée par une grotte ménage un passage de l’architecture régulière à une nature recomposée. Les sculptures de Julien, les marbres, le mobilier de Jacob et les porcelaines participent à un même programme. Les animaux nourriciers trouvent un écho dans les décors peints et les éléments sculptés du service placés sur les tablettes périphériques, les niches et la table centrale de la rotonde. La table centrale était alors une table ronde en acajou massif livrée par Georges Jacob le 1er mars 1787 (le piétement de la table est aujourd’hui conservé au Château de Pau), avec quatre guéridons et des sièges « de forme nouvelle de genre étrusque ». La table de marbre actuelle date de la restauration de 1807. Dans la rotonde, les médaillons de Pierre Julien représentant La Traite de la vache, Le Barattage du lait, La Tonte des moutons, La Distribution du sel aux chèvres (Musée du Louvre, RF 4703 à 4706) sont peuplés des mêmes animaux nourriciers que les porcelaines.
La première livraison du service, le 25 mai 1787, précède de quelques jours celle du mobilier de Jacob, le 29 mai. Le roi, qui chasse à Rambouillet deux fois par semaine de mai à août, voit la laiterie dès les premiers jours de juin. En effet, le 9 juin, Julien remercie d'Angiviller du succès de ses sculptures. Un voyage de la cour prévu le 15 juin, qui aurait pu marquer l'inauguration, fut annulé et aucun document n'atteste de cérémonie d'ouverture. La seule venue de la reine consignée ensuite dans le journal de Louis XVI est celle du 26 juin (« Élisabeth a chassé, la Reine a soupé »), sans mention de la laiterie. En juillet Jacob vient modifier la hauteur des sièges et le 8 août d'Angiviller écrit à Julien qu'il a reçu "les éloges du Roi et les suffrages de toute la Cour" (S. Schwartz, 1993, chap. 2 et S. Schwartz, 2007, pp. 157-158).
LE GOÛT ÉTRUSQUE À LA MANUFACTURE DE SÈVRES
Le service de porcelaine de Rambouillet constitue l’expression aboutie de l’évolution imprimée par d’Angiviller à la manufacture de Sèvres depuis sa prise de fonctions en 1779. En mars 1785, d’Angiviller nomme Jean-Jacques Lagrenée codirecteur artistique, charge qu’il partage avec Jean-Jacques Bachelier, déjà en poste comme directeur artistique.
La présence à Sèvres de la collection réunie à Naples par Dominique-Vivant Denon joue un rôle décisif. D’Angiviller négocie, pour Louis XVI, l’achat de cinq cent vingt-cinq vases antiques.
Cette collection est transférée à la manufacture de Sèvres en juin 1786. D’Angiviller estime qu’elle pourrait « être très utile à la manufacture pour les formes ». Grâce à cette acquisition, Sèvres initie la création de nouveaux modèles, dépourvus de dorure, qui caractérisent le style « étrusque ». C’est le parti retenu pour le service de Rambouillet. La conception des formes est menée sous la direction de Louis-Simon Boizot, sans doute supervisé par Hubert Robert, Jean-Jacques Lagrenée le Jeune assumant pour l’essentiel la responsabilité de la conception des décors.
L’absence de dorure est un choix particulièrement significatif. Dès 1785, Jean-Jacques Hettlinger, chargé notamment de la production de porcelaine dure, avait défendu l’association de formes antiques et de décors dépourvus d’or. À Rambouillet, des traits noirs ou carmin remplacent les enrichissements dorés habituels. La palette est variée : aux fonds « grès » et « étrusque » s’ajoutent notamment le petit bleu, le gris de lin, le jonquille, le verd anglais, le violet tendre et le fond de couleur Dauphine.
FABRICATION ET COMPOSITION DU SERVICE
La mise au point des formes commence en novembre 1786. La majeure partie du travail s’effectue entre décembre 1786 et mai 1787 avec des prolongements jusqu’à la fin de 1787. Environ les deux tiers des ouvriers de l’atelier de pâte dure participent à cette réalisation. Les quantités fabriquées excèdent sensiblement les besoins de Rambouillet.
Le projet est remanié au cours de son exécution. La livraison du 25 mai 1787 comprend des éléments encore inachevés qui doivent revenir à Sèvres. La seconde livraison, le 15 mai 1788, complète l’ensemble et s’accompagne de plusieurs substitutions. La composition définitive, reçue par Deshayes, concierge du garde-meuble de Rambouillet, comprend 65 pièces.
Un plan de la Laiterie conservé aux archives de la manufacture de Sèvres précise la disposition des porcelaines. Une grande terrine basse occupait la table centrale avec six tasses et soucoupes de deux formes. Les tinettes, terrines, pots à lait, sucriers, gobelets et jattes-tétons étaient disposés sur les tablettes du pourtour et les six vases occupaient les niches.
LE GOBELET À BANDEAU
Le présent gobelet à bandeau correspond à la lettre h de la « Note et Profile des pièces de la Laiterie du Roy à Rambouillet ». Les documents le désignent comme « gobelet à bandeau », « à bordure » ou « à anses à rouleaux ». L’inventaire des modèles de 1814 attribue la forme en plâtre à Boizot. Selma Schwartz y voit la combinaison du corps d’un skyphos et du bord contrastant du kylix grec. Les anses, formées de deux éléments en S reliés par une baguette, sont une invention de la manufacture de Sèvres. Les registres de l’atelier de pâte dure mentionnent pour la première fois des « gobelets de la laiterie anses à rouleaux » en janvier 1787, puis des « gobelets de la laiterie à bordure » en mai 1787 (S. Schwartz 1993, chap. 4).
Trois autres modèles de gobelets sont créés pour le service : le gobelet à anses relevées, également appelé forme crachoire, le gobelet à anses étrusques, ou à anses botte et le gobelet forme cornet. Selon le dépouillement des registres de livraison publié par Selma Schwartz, six gobelets à bandeau sont livrés en 1787, puis deux autres en 1788, soit huit au total. Les six premiers sont répartis en trois paires : deux à fond étrusque, deux à fond violet tendre et deux à fond Dauphine. Le reçu du 15 mai 1788 mentionne quatre gobelets à bandeau avec leurs soucoupes pour le pourtour de la salle. Selon la reconstitution de Selma Schwartz, quatre autres prennent place parmi les six tasses et soucoupes de deux formes disposées sur la table centrale, les deux restantes étant à anses étrusques. Un seul autre gobelet à bandeau, également à fond violet, est aujourd’hui connu et publié (Vente PIASA, Paris, Hôtel Drouot, 23 juin 2000, lot 20). Le musée de Sèvres conserve un gobelet cornet à bordure fond violet, également peint par Fumez et un gobelet étrusque à fond jonquille, tous deux acquis à la vente Guillain en 1870. Un gobelet étrusque à fond bleu pâle ou verd anglais est conservé dans la collection Didier Cramoisan (voir exposition Marie-Antoinette, Paris, 2008, n°166f, p. 240).
Jean-Pierre Fumez figure parmi les peintres payés en 1787 pour des « ouvrages à la laiterie » (Arch. MNS, registre des peintres, Vj 4, f. 136v : 198 livres). Les comptes de travaux à la pièce mentionnent également en mai 1787 un paiment de 36 livres à Fumez pour « 2 tasses de la Laiterie ». Le gobelet cornet du musée de Sèvres porte également sa marque. La marque incisée ma renvoie vraisemblablement à Marcou, repareur de troisième classe de l’atelier de pâte dure payé 27 livres par mois (30 en 1788) et employé en 1787 à des vases, gobelets et jattes de Rambouillet. Il est également mentionné pour son travail sur des « gobelets de la laiterie anses à rouleaux », c’est-à-dire la forme même du présent gobelet.
DISPERSION DU SERVICE ET PROVENANCE
Le 1er septembre 1793, la Commission des monuments chargée de sélectionner les œuvres d’art destinées au Museum (musée du Louvre) détaille dans un rapport les éléments du service encore présents à Rambouillet. Les commissaires constatent que le mobilier et les porcelaines ont été transférés dans une pièce du château. Leur rapport mentionne la présence de : « six grands vases de porcelaine, forme étrusque, avec leurs socles et deux autres en forme de seaux, cinq coupes en trépied, huit vases en aiguyères, forme étrusque, et huit coupes à anses, forme étrusque » (Archives nationales F17 1263, publié par Louis Tuetey, Procès-verbaux de la Commission des Monuments, Nouvelles Archives de l’Art français, 3ᵉ série, Paris, Charavay, 1902, T. 18, p. 166, cité par S. Schwartz, 1993, appendix A.). Les tasses et sucriers ne sont plus à Rambouillet en 1793.
En septembre 1803, pour répondre au souhait de Joséphine de Beauharnais, le ministre de l’Intérieur charge Dominique Vivant Denon, directeur du Musée central des arts, de faire transférer à Malmaison les porcelaines de la Laiterie encore présentes à Rambouillet et celles qui ont été envoyées au dépôt du musée national de Versailles. Depuis Rambouillet proviennent jusqu’à Malmaison cinq grands vases, deux grands seaux, une grande coupe sans trépied et trois socles et depuis Versailles, un grand vase, quatre jattes ou coupes dont un avec son trépied. Les huit pots à lait et huit jattes ont disparus depuis 1793 (S. Schwartz, 2007, p. 176).
Une vingtaine de pièces de la Laiterie sont aujourd’hui identifiées sur les 65 livrées. Les pièces publiées sont :
-les deux seaux à lait (Ancienne collection Mayer Amschel de Rothschild à Mentmore, vente Sotheby Parke Bernet, 24 mai 1977, lots 2079 et 2080) ;
-la grande terrine basse (Frankfort, Museum für Angewandte Kunst, inv. 9717) ;
-une jatte écuelle à fond petit bleu (New York, Metropolitan Museum, n° 1997.518) ;
-un gobelet à anses étrusques et sa soucoupe à fond jonquille au musée de Sèvres (MNC 6796) ;
-un gobelet cornet à fond gris de lin au musée de Sèvres (MNC 6795) ;
-une soucoupe de gobelet à anses relevées à fond jonquille au musée de Sèvres (MNC 6795) ;
-deux jattes tétons à fond bleu pâle et violet au musée de Sèvres (MNC 23399-23400, acquises en 1970) ;
-une jatte téton à fond bleu pâle (Naples, Museo Duca di Martina) ;
-un gobelet à bandeau et sa soucoupe à fond violet tendre (Vente Paris, Hôtel Drouot, PIASA, 23 juin 2000, lot 20) ;
-un gobelet à anses étrusques et sa soucoupe à fond verd anglais (Collection Didier Cramoisan, publiée dans le catalogue de l’exposition Marie-Antoinette, Paris, Grand Palais, 15 mars – 30 juin 2008, n° 166f, p. 240) ;
-une soucoupe de gobelet à fond étrusque (Vente Cheverny, Rouillac, 10 juin 2007, lot 144) ;
-un pot à lait à anses à tête de chèvre à fond étrusque (Vente Paris, Hôtel Drouot, Aguttes, 11 février 2011) ;
-deux pots à lait à anses à tête de chèvre à fond étrusque (cités par Selma Schwartz, 1993) ;
-une jatte à lait anses étrusque à fond étrusque (Vente Paris, Hôtel Drouot, Thierry de Maigret, 18 novembre 2015, lot 56) ;
-un pied de grande terrine à fond grès (S. Schwartz, Brittle Beauty, Reflections on 18thcentury European Porcelain, 2023, n° 79, pp. 506-513.) ;
-un pot à lait anse relevée à fond violet (acquis par le musée de Sèvres en 2025) ;
-un sucrier rond à fond violet (acquis par le musée de Sèvres en 2025) ;
-le présent gobelet à fond violet.
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