150 ans d'impressionnisme : comment un petit groupe d'artistes a changé notre façon de voir le monde
Alors que la France s'apprête à célébrer l'une des expositions les plus importantes de l'histoire de l'art, Alastair Smart retrace les origines et l'essor d'un mouvement qui a réuni certains des plus célèbres artistes au monde, de Monet à Renoir en passant par Pissarro ou Morisot.

Auguste Renoir (1841-1919), Bal du moulin de la Galette, 1876 (détail). Huile sur toile. 131,5 x 176,5 cm. Paris, Musée d’Orsay. Crédit photo : Bridgeman Images
En 1867, Frédéric Bazille écrivait à ses parents que, comme plusieurs peintres de sa génération, il n'était pas parvenu à concrétiser son rêve de lancer une exposition d'art indépendante. Ils ne pouvaient tout simplement pas réunir les fonds nécessaires. « Il faut rentrer dans le giron de l’administration dont nous n’avons pas sucé le lait », écrivait-il avec regret, en désignant la toute puissante Académie des Beaux-Arts.
Bazille et ses jeunes amis, notamment Claude Monet, Auguste Renoir et Camille Pissarro, n'appréciaient guère que, pour réussir en tant qu'artiste dans la France du milieu du 19e siècle, il fallait montrer ses œuvres dans l'exposition officielle de l'Académie, le Salon. Pour lui, c'était « ridicule » étant donné que le jury de sélection du Salon était ennuyeux et privilégiait toujours l'art académique plutôt que toute innovation.
Bazille allait malheureusement trouver la mort sur le champ de bataille trois ans plus tard, peu après s'être engagé dans un régiment d'infanterie au début de la guerre franco-prussienne. Il avait 28 ans. La guerre s'est terminée par une infamante défaite pour la France, l'humiliation allant jusqu'à un défilé des forces ennemies dans les rues de Paris et par le paiement d'une indemnité de 5 milliards de francs (due aux Allemands dans les cinq ans).

Photographie signée Félix Tournachon, dit Nadar, de son atelier au 35 boulevard des Capucines, à Paris, lieu qui accueillit en 1874 la première exposition des impressionnistes. Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des estampes et de la photographie, EO-15(1)-FOL. Crédit photo : Bibliothèque nationale de France
Étonnamment, malgré un tel contexte, Monet, Pissarro et Renoir ont rapidement aidé à lancer l'exposition indépendante dont ils avaient rêvé avec Bazille. Elle s'est ouverte le 15 avril 1874 à Paris, dans les locaux qui accueillaient alors le studio du photographe Nadar, au 35 boulevard des Capucines. Cette exposition, peut-être la plus importante de l'histoire de l'art, contenait des œuvres de 30 artistes, qui s'étaient donné pour nom Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc.
Aujourd'hui, nous les appelons plus volontiers les impressionnistes.
Cette année, nous célébrons le 150e anniversaire de la première exposition impressionniste. On en a compté huit au total, la dernière ayant eu lieu en 1886. Plusieurs événements sont prévus, dont un festival entièrement dédié à ce mouvement en Normandie. Des expositions seront également organisées dans des villes telles que Strasbourg, Bordeaux et Nantes. À Paris, le musée d'Orsay accueille la plus grande de toutes :Paris 1874 : Inventer l'impressionnisme, qui se concentre sur l'avènement du mouvement. (Cette dernière s'installera ensuite à la National Gallery of Art de Washington DC).
Aujourd'hui, les peintres impressionnistes, collectivement et individuellement, sont appréciés dans le monde entier. Leur nom est une garantie quasi certaine d'attirer des foules en nombre. En 2024, la difficulté pour tout conservateur consiste à recréer le sentiment de radicalité absolue qui émanait de ces œuvres lors de leur première apparition publique. Il ne s'agissait pas seulement d'esthétique, mais de la manière dont ces artistes avaient eux-mêmes mis en scène tout le lancement de l'exposition et interagissaient directement avec le public. Les critiques publiées voilà 150 ans peuvent nous aider à mieux le comprendre.

Claude Monet (1840-1926), Impression, soleil levant, 1872. Huile sur toile. 50 x 65 cm. Paris, Musée Marmottan Monet. Photo: © Musée Marmottan Monet, Paris / Studio Baraja SLB
Certaines étaient positives, d'autres étaient négatives, mais très peu n'étaient ni l'un ni l'autre. Pour Ernest d’Hervilly, dans le journal Le Rappel, les tableaux étaient « rafraîchissants et passionnants », et d'ajouter « qu'on ne saurait trop encourager cette entreprise hardie ».
À l'inverse, un critique signant sous les initiales A.L.T. écrivait dans le journal conservateur La Patrie qu'assister à cette exposition « vous faisait regretter de ne pas avoir donné le franc qu'elle avait coûté à quelque pauvre mendiant ».
C'est en fait un compte-rendu de l'exposition qui a donné à ce mouvement le nom que nous lui connaissons aujourd'hui : l'impressionnisme. Le critique en question, Louis Leroy, n'avait clairement pas été impressionné par ce qu'il avait vu. Particulièrement virulent à l'encontre du tableau de Monet représentant le port du Havre, Impression, soleil levant, il affirmait (entre autres choses) que « le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là ». Publié dans le magazine satirique Le Charivari, la critique de Leroy portait le titre : « L’exposition des impressionnistes ».
Le nom a fini par rester et les artistes eux-mêmes l'ont adopté dès leur troisième exposition, en 1877.
Il convient de noter que les impressionnistes ne sont pas sortis du néant. Ils ont notamment été influencés par Edouard Manet ; le maître réaliste Gustave Courbet ; les peintres de l'école de Barbizon, tels que Charles-François Daubigny ; et l'Anglais J.M.W. Turner. Cela dit, l'impressionnisme s'est avéré, par bien des aspects, révolutionnaire et, dès lors, clivant.

Berthe Morisot (1841-1895), La Lecture, 1873. Huile sur toile. 46 x 71,8 cm (18⅛ x 28¼ po). Don du Hanna Fund 1950.89. The Cleveland Museum of Art
On remarquait tout d'abord les coups de pinceau courts et brisés, qui ne rendaient qu’à peine les formes, tout en fixant l’impression globale des sujets et en soulignant les effets de la lumière dans un instantané presque évanescent. On était bien loin des surfaces lisses, des finitions soignées et des formes bien développées chères à l'Académie.
Les impressionnistes ont également adopté une palette de couleurs plus lumineuse que ce à quoi le public était habitué, notamment grâce au récent développement des pigments synthétiques. Ils décidaient même de reproduire les ombres en couleurs et non plus, comme on le faisait habituellement jusqu'alors, en gris ou en noir.
L'arrivée des tubes métalliques de peinture souples au milieu du 19e siècle s'avéra, elle aussi, déterminante. Ils étaient plus faciles à transporter et plus solides que les vessies de porc (qu'on utilisait avant pour stocker la peinture) et facilitaient la pratique des impressionnistes de peindre en plein air. Il était devenu possible de reproduire in situ les effets de la lumière avec une fidélité inédite. (Les artistes peignaient depuis longtemps à l'extérieur, mais, jusqu'au 19e siècle, ils se contentaient souvent de réaliser des croquis préparatoires avant de peindre l'œuvre finale dans leur atelier.)

Edgar Degas (1834-1917), La Leçon de danse, 1874. Huile sur toile. 83,5 x 77,2 cm (32⅞ x 30⅜ po). Legs de Mme Harry Payne Bingham, 1986. The Metropolitan Museum of Art, New York
Le cadrage spectaculaire constituait une autre innovation adoptée par certains impressionnistes, Edgar Degas en particulier, dans ses représentations décentrées de leçons de danse. Cette technique était issue de la photographie et des estampes ukiyo-e japonaises, que l'Occident venait de découvrir.
Les impressionnistes réagissaient alors de plusieurs façons au monde moderne et on le voyait dans les sujets qu'ils traitaient. Au lieu de produire des tableaux historiques, un genre longtemps privilégié au Salon qui puisait l'inspiration dans des scènes bibliques, mythologiques ou historiques, ils peignaient la vie moderne. C'est-à-dire des scènes qui se déroulaient sur les grands boulevards, dans les jardins publics et les grands immeubles qui venaient d'être construits à Paris grâce au plan de rénovation radical de la ville imaginé par le baron Haussmann dans les années 1850 et 1860. Les peintures montraient des gens normaux et des activités du quotidien, souvent dans de nouveaux espaces de loisirs dynamiques tels que les cafés et les théâtres. Le Bal du moulin de la Galette, un tableau peint par Renoir en 1876 dans lequel on peut voir des Parisiens profitant de la vie un dimanche après-midi dans une salle de bal populaire de la butte Montmartre, en est un célèbre exemple.

Auguste Renoir (1841-1919), Bal du moulin de la Galette, 1876. Huile sur toile. 131,5 x 176,5 cm. Paris, Musée d’Orsay. Crédit photo : Bridgeman Images
L'impressionnisme mérite ainsi d'être qualifié de mouvement ayant révolutionné la peinture. Cette révolution a pourtant mis du temps à triompher. Un total de quelque 3 500 personnes avaient visité cette première exposition, d'une durée d'un mois, soit nettement moins que l'affluence quotidienne moyenne au Salon de 1974.
Elles avaient pu découvrir un ensemble d'œuvres éclectique sur différents supports : des peintures, mais aussi des estampes, des pastels, des aquarelles, ainsi que des sculptures en marbre, en terre cuite et en plâtre. Bien sûr, les grands noms que nous associons à l'impressionnisme ont exposé le plus d'œuvres : Degas en a présenté dix, Monet et Berthe Morisot neuf chacun. Pourtant, plusieurs artistes participants proposaient des tableaux de style plus traditionnel. Certains d'entre eux avaient même déjà exposé au Salon, comme Auguste de Molins et Louis Debras, tous deux alors âgés d'une cinquantaine d'années.
Leur présence était une source de désaccords. Pour Pissarro, elle compromettait l'intégrité du groupe. Il a finalement cédé face à Degas, qui estimait que des artistes plus connus permettraient d'attirer un plus grand nombre de visiteurs. Comme Anne Robbins, la coconservatrice de l'exposition Paris 1874 : Inventer l'impressionnisme, l'indique, « le mouvement n'a pas démarré sous sa forme définitive » et, au départ, « il n'y avait pas d'esthétique commune imposée aux artistes », mais « un désir partagé d'exposer en dehors du Salon ».

Camille Pissarro (1830-1903), Le Jardin de la ville, Pontoise, 1874. Huile sur toile. 60 x 73 cm (23⅝ x 28¾ po). Don de M. et Mme Arthur Murray, 1964. The Metropolitan Museum of Art, New York
D'autres désaccords « internes » allaient survenir au cours des années suivantes. Degas, toujours combatif, méprisait par exemple l'attrait de ses camarades pour le travail en plein air. Malicieusement, il affirmait : « si j'étais au gouvernement, je créerais une brigade spéciale de gendarmes pour surveiller les artistes qui peignent des paysages naturels ».
Cela étant, les impressionnistes pouvaient alors compter sur la sécurité financière qui leur avait fait défaut en 1867. Ils la devaient en partie au bon vouloir du marchand Paul Durand-Ruel, qui versait un salaire aux artistes et leur achetait des centaines de tableaux. « Nous, les impressionnistes, serions morts de faim sans lui », a déclaré Monet (en exagérant tout de même peut-être un peu) à la fin de sa vie.
Aujourd'hui, quand on pense à l'impressionnisme, un groupe de figures centrales surgit dans les esprits : Degas, Monet, Morisot, Pissarro, Renoir et Alfred Sisley. Ces peintres ont énoncé la totalité ou presque des caractéristiques des impressionnistes que nous venons de décrire. Néanmoins, il faut se rappeler qu'un total de 58 artistes ont montré leurs travaux lors de ces huit expositions, et que seul Pissarro était présent à chacune d'elles.
Monet a ainsi choisi de ne pas participer à la cinquième édition, en avril 1880, préférant exposer ses toiles au Salon cette année-là. Le journal Le Gaulois a annoncé la nouvelle avec une touche d'humour noir, annonçant la « douleureuse perte » de « l'un des maîtres vénérés de [l'impressionnisme] » et que « l'enterrement de Monsieur Claude Monet [aurait] lieu le 1er mai [la date de l'ouverture du Salon] ».

Georges Seurat (1859-1891), Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte — 1884, 1884-86. Huile sur toile. 207,5 x 308,1 cm (81¾ x 121¼ po). Collection Helen Birch Bartlett Memorial. The Art Institute of Chicago
En un mot, l'impressionnisme n'était pas un mouvement aussi homogène que ce que l'on peut parfois croire et ses objectifs faisaient l'objet de négociations constantes. En effet, même si l'exposition de 1886 est considérée, pour des raisons évidentes, comme un dernier baroud d'honneur, on peut également y voir un nouvel exemple d'évolution.
Elle incluait en effet un tableau de George Seurat intitulé Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte — 1884, le chef d'œuvre qui donna naissance au néo-impressionnisme Comme son nom l'indique, ce mouvement est issu de l'impressionnisme et sa principale évolution réside dans une application plus systématique des coups de pinceau. Aux côtés de Seurat et de Paul Signac, Pissarro allait en devenir un représentant éminent.
Le magazine en ligne de Christie’s vous envoie chaque semaine dans votre boîte mail nos meilleurs articles, vidéos et actualités sur les ventes aux enchères
L'influence de l'impressionnisme s'est également étendue jusqu'au 20e siècle. En mettant l'accent sur la manière dont nous percevons les choses plutôt que sur ce que nous voyons, il annonçait des mouvements comme le cubisme. De plus, en libérant l'art de sa fonction purement descriptive, il lançait une formidable période de pratique avant-gardiste et, au bout du compte, il ouvrait la voie à l'abstraction. C'est pas pour rien si, pour beaucoup, 1874 constitue l'année de naissance de l'art moderne. Le mouvement en question a laissé une impression durable.