Comment Rose Valland a aidé les Monuments Men à retrouver le Portrait d'une femme de Nicolas de Largillierre

Valland, employée de musée et membre de la résistance française, répertoriait les vols systématiques d'œuvres d'art des nazis et notait leurs numéros d'inventaire allemands. Ses informations ont orienté les Monuments Men vers le château de Neuschwanstein, ancienne demeure d'un roi de Bavière, où les biens pillés avaient été stockés

Des soldats de la 7e Armée américaine descendent les marches du château de Neuschwanstein, près de Füssen, en Allemagne, en mai 1945, en transportant des tableaux

US Seventh Army soldiers carry paintings down the steps of Neuschwanstein Castle near Füssen, Germany, in May 1945. Behind them stands Lieutenant James Rorimer, a ‘Monuments Man’ who later became director of New York’s Metropolitan Museum of Art. On the right is Portrait d’une femme, à mi-corps by Nicolas de Largillierre, which will be offered at Christie’s in Paris on 21 November 2024. Photo: Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images

Rose Valland n'était qu'une modeste fonctionnaire de bureau au musée du Jeu de Paume à Paris. Du moins, c'est ce que pensaient les forces allemandes qui occupaient la ville pendant la Seconde Guerre mondiale. En fait, elle était conservatrice dans ce musée, dont les nazis se servaient pour stocker les dizaines de milliers d'œuvres d'art qu'ils pillaient dans les collections françaises, en particulier si leurs propriétaires étaient juifs.

Ce qu'ils ne savaient pas non plus, c'est qu'elle parlait couramment l'allemand, qu'elle prenait méticuleusement des notes et qu'elle était membre de la résistance française. Au péril de sa vie, Valland a réussi l'exploit de garder une trace de chacune des œuvres passées par le Jeu de Paume, puis de chacune de celles qui en sortaient.

« La quasi-totalité de ce que je voyais et entendais finissait dans mes notes », disait-elle. À la fin de la guerre, ces actions allaient s'avérer cruciales pour retrouver les dépôts d'œuvres d'art pillées et rendre de nombreux objets à leurs véritables propriétaires.

L'une des peintures suivies et restituées de cette façon fut le Portrait d’une femme, à mi-corps de Nicolas de Largillierre, proposé dans le cadre de la vente Maîtres Anciens : Peintures — Dessins — Sculptures chez Christie’s à Paris le 21 novembre 2024.

Heureux hasard du calendrier, les mémoires de guerre de Valland, Le front de l’art : Défense des collections françaises 1939-1945, publié à l'origine en 1961, viennent d'être traduites en anglais pour la première fois. Le livre sortira le 22 novembre 2024 sous le titre The Art Front: The Defense of French Collections 1939-1945, avec un événement organisé chez Christie’s à New York en décembre pour le lancement.

Nicolas de Largillierre (1656-1746), Portrait d’une femme, à mi-corps. Oil on canvas. 32 x 25½ in (81.2 x 65 cm). Sold for €529,200 on 21 November 2024 at Christie’s in Paris

Né à Paris en 1656, Nicolas de Largillierre était l'un des portraitistes européens les plus en vue dans les dernières décennies du 17e siècle et les premières du 18e. Au début de sa carrière, il a principalement été l'assistant de Sir Peter Lely, Premier peintre du roi Charles II.

Il a peint son Portrait d’une femme, à mi-corps vers l'année 1700, après son retour définitif en France. On peut y voir une femme dorénavant anonyme, membre de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. Arborant un teint de porcelaine et drapée dans une chatoyante cape rouge et argent, elle s’inscrit avec élégance dans un décor extérieur, avec quelques arbres à gauche et une paroi rocheuse à droite. Le tableau illustre plusieurs des qualités pour lesquelles Largillierre est célèbre, au premier rang desquelles figurent des surfaces somptueuses et des couleurs superbes.

À la fin des années 1930, le tableau faisait partie de la collection du baron Philippe de Rothschild, vigneron juif accompli qui, grâce à la gestion du vignoble familial, le Château Mouton Rothschild, participait à la diffusion des vins de Bordeaux dans le monde.

Rose Valland photographed in 1945 at Lindau (Bodensee), Germany

Rose Valland photographed in 1945 at Lindau (Bodensee), Germany. Photo: Thérèse Bonney, © The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley. This work is made available under a Creative Commons Attribution 4.0 license, CC BY 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/)

Conscient des mesures antisémites adoptées par les nazis en Allemagne, mais aussi de la menace que représentait la politique étrangère expansionniste d'Hitler, Rothschild fit mettre ses œuvres d'art (y compris le Largillierre) dans des caisses et les plaça en dépôt.

Malgré cela, pendant l'occupation nazie de la France, en 1940, Rothschild fut arrêté par le régime de Vichy et privé de sa nationalité française. Ses actifs furent saisis, vignoble et collection d'art inclus. Ses caisses furent trouvées dans le coffre-fort d'une banque non loin de Bordeaux et expédiées au Jeu de Paume en février 1941.

Là, les œuvres furent prises en charge par l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), un groupe de travail spécialement créé par les nazis pour s'approprier l'art des négociants, galleristes et collectionneurs juifs, ainsi que d'autres biens culturels venus des pays d'Europe occupés. L'ERR décida de transférer le Portrait d’une femme et le reste de la collection de Rothschild vers le château de Neuschwanstein dans le sud-est de l'Allemagne.

Neuschwanstein Castle in Bavaria, which was used as a repository for treasures looted by the Nazis

Neuschwanstein Castle in Bavaria, which was used as a repository for treasures looted by the Nazis. Photo: Scala, Florence / bpk, Bildagentur für Kunst, Kultur und Geschichte, Berlin

Située au pied des Alpes, cette forteresse de contes de fées avait été imaginée par le roi Louis II de Bavière au 19e siècle. Elle servit ensuite de dépôt pour les innombrables peintures et autres articles (dont des meubles, des sculptures et des bijoux) qui figuraient parmi les 22 000 objets volés par les nazis en France.

L'ERR avait installé plusieurs dépôts de ce type en Allemagne et en Autriche entre 1941 et 1945. Celui de Neuschwanstein était l'un des principaux. Comme l'a écrit Lynn H. Nicholas, dans son livre de 1994 intitulé Le Pillage de l'Europe : Les œuvres d'art volées par les nazis, l'objectif était de « complètement réarranger l'intégralité du patrimoine européen au regard de l'idéologie nazi ». Cela comprenait la construction d'un super-musée nommé en hommage à Hitler dans sa ville natale de Linz, en Autriche.

Toutefois, il y avait d'abord une guerre à livrer. Et les nazis ne soupçonnaient pas le moins du monde que Valland, la discrète employée à lunettes du Jeu de Paume, écoutait leurs conversations et prenait secrètement des notes sur les destinations des envois par train et camion. L'ERR attribuait à chaque œuvre un numéro d'inventaire et Valland les notait également — le Portrait d’une femme, à mi-corps reçut le numéro « R437 », qui figure encore sur le châssis de la toile.

Looted canvases found at Neuschwanstein Castle in 1945, with the German inventory numbers visible on some

Looted canvases found at Neuschwanstein Castle in 1945, with the German inventory numbers visible on some. Photo: Thérèse Bonney, © The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley. This work is made available under a Creative Commons Attribution 4.0 license, CC BY 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/)

À la libération de Paris, en 1944, Valland a transmis les informations qu'elle détenait au Lieutenant James Rorimer, l'un des quelque 350 membres du programme Monuments, Fine Arts and Archives des forces alliées. Connus sous le nom de « Monuments Men », ces hommes étaient des conservateurs, des historiens de l'art, des architectes, des artistes et des bibliothécaires chargés de trouver et de protéger autant d'objets pillés que possible. Un film de 2014, Monuments Men, co-écrit et interprété par George Clooney, raconte leur histoire.

Grâce aux informations reçues de Valland, Rorimer, qui était conservateur au Metropolitan Museum of Art, et allait ensuite en devenir le directeur, partit pour Neuschwanstein. Là-bas, le 4 mai 1945, dans les derniers jours de la guerre, avec un petit groupe de soldats à sa disposition, il trouva l'impressionnant trésor dont Valland lui avait parlé. Et ce fut aussi très rapide, avant que les Allemands aient eu la possibilité de déplacer à nouveau les objets, ou pire, de les détruire.

Toute l'opération des Monuments Men a été immortalisée dans une photographie devenue légendaire de Rorimer, accompagné de trois soldats américains de la 7e armée, sur les marches de Neuschwanstein. Debout à l'arrière plan, un calepin en main, il regarde consciemment l'objectif alors que les trois autres hommes portent chacun une toile récupérée, dont, sur le côté droit, notre Portrait d’une femme, à mi-corps de Largillierre, qui est maintenant mis en vente chez Christie’s.

The back of the portrait by Largillierre. Its ERR inventory number ‘R437’ can be seen on the vertical stretcher bar, matching its catalogue entry in ERR Album 6

La photographie a été reproduite d'innombrables fois au fil des ans, et figure sur la couverture originale de The Monuments Men: Allied Heroes, Nazi Thieves, and the Greatest Treasure Hunt in History de Robert M. Edsel et Bret Witter — le best-seller de 2009 dont le film de Clooney s'est inspiré.

Le portrait peint par Largillierre retourna à Paris en novembre 1945, avant sa restitution officielle à la famille Rothschild six mois plus tard. Il resta dans la collection jusqu'en 1978, année de l'acquisition par son propriétaire actuel.

Edsel a récemment qualifié ce tableau de « morceau d'histoire qui nous ramène sur le lieu du crime du plus grand vol de l'histoire ».

A corridor in Neuschwanstein Castle, 1945, showing the crated stacks of plundered valuables and artworks

A corridor in Neuschwanstein Castle, 1945, showing the crated stacks of plundered valuables and artworks. Photo: Thérèse Bonney, © The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley. This work is made available under a Creative Commons Attribution 4.0 license, CC BY 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/)

Après la guerre, Valland a travaillé pendant de nombreuses années aux côtés des Monuments Men pour les aider à restituer les objets pillés à leurs propriétaires originaux. On estime que, grâce à elle, plus de 60 000 objets ont été récupérés en France. Elle a également témoigné aux procès de Nuremberg.

Pour ses efforts héroïques, elle a reçu de nombreuses distinctions au cours de sa vie, dont la médaille de la résistance. Le Gouvernement français l'a nommée officière de la Légion d'honneur et Commandeure de l'ordre des Arts et des Lettres. Elle a également reçu la médaille de la Liberté des États-Unis.

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Valland est morte en 1980 à l'âge de 81 ans. Elle avait toujours souhaité que Le front de l’art soit traduit en anglais, afin que le livre puisse être accessible au plus grand nombre. Ce vœu est maintenant exaucé, à titre posthume. Comme une évidence émouvante, elle a dédié son livre « à tous ceux qui luttèrent pendant la dernière guerre pour sauver un peu de la beauté du monde ».

La maison Christie’s est fière de soutenir la publication par la Monuments Men and Women Foundation des mémoires de Rose Valland, The Art Front: The Defense of French Collections 1939-1945, la toute première traduction en anglais des mémoires de Rose Valland, traduites par Ophélie Jouan, spécialiste de Rose Valland et historienne de l'art, avec une préface du fondateur et président de la Fondation, Robert M. Edsel. En savoir plus sur la Restitution chez Christie’s

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