La « fenêtre ouverte sur la liberté » d'Yves Klein : California, (IKB 71), 1961
California, (IKB 71) , le plus grand monochrome de l'artiste français détenu en mains privés (quatre mètres de large sur près de deux mètres de haut) incarne « l'idée que l'on s'est toujours faite d'un Klein engagé dans une entreprise plus grande et plus ambitieuse ». Il sera vendu aux enchères à Paris le 23 octobre

Yves Klein (1928-1962), California, (IKB 71), 1961. Dry pigment and synthetic resin on canvas mounted on panel. 77⅛ x 165¾ in (196 x 421 cm). Sold for €18,375,000 on 23 October 2025 at Christie’s in Paris
Lors de sa première et unique visite aux États-Unis, Yves Klein voulait aller à Disneyland. Alors qu'ils séjournaient dans une maison d'hôtes de Malibu, un matin, Klein et sa partenaire, Rotraut, ont embarqué, comme il se doit, dans un hélicoptère pour un voyage inoubliable vers ce parc d'attractions. Entre deux tours de montagnes russes et d'autres attractions, l'artiste a profité de l'occasion pour faire sa demande en mariage. Rotraut a accepté sans hésiter.
Il convient de dire que la raison du séjour de Klein aux États-Unis était avant tout professionnelle. Après un bon début de carrière en Europe, il préparait ses toutes premières expositions de ce côté de l'Atlantique : à la Leo Castelli Gallery de New York (du 11 au 29 avril 1961) et à la Dwan Gallery de Los Angeles (du 29 mai au 24 juin 1961).
Les deux expositions comprenaient une sélection de peintures monochromes, les œuvres pour lesquelles Klein est surtout connu aujourd'hui. L'une d'entre elles — le magnifique California,(IKB 71) — constituera le clou de la vente Avant-Garde(s) y compris la réflexion italienne chez Christie’s à Paris le 23 octobre 2025.
Si l'on fait exception des tableaux qu'il a installés en 1959 au Musiktheater im Revier, une salle de spectacle située dans la ville allemande de Gelsenkirchen, Klein n'a jamais produit de plus grand monochrome que celui qui sera mis aux enchères. Il mesure en effet plus de quatre mètres de large et près de deux mètres de haut.

Yves Klein in Düsseldorf, Germany, February 1961, during the making of the documentary The Heartbeat of France, directed by Peter Morley. Photo: © Charles Wilp / BPK, Berlin
Klein est né à Nice en 1928. Pendant sa jeunesse, après la Seconde Guerre mondiale, il a passé un an au Japon, où il a étudié dans une prestigieuse école de judo et a atteint le rang de ceinture noire quatrième dan. L'intention de Klein était de faire carrière dans ce sport, mais, à son retour en France, les autorités ont refusé de reconnaître ses grades japonais. Ce que les arts martiaux allaient perdre, les arts visuels allaient le gagner.
Installé à Paris, Klein a rapidement tourné sa pratique de la peinture vers l'abstraction monochrome (l'utilisation d'une seule couleur sur toute une toile). Il décrivait cela comme une « fenêtre ouverte sur la liberté ». Initialement, il utilisait une couleur différente pour chaque tableau. Néanmoins, à partir de 1956, il a concentré ses efforts sur le bleu.
Selon lui, il s'agissait de la couleur la plus intéressante et sensorielle (on sait que Klein a été impressionné par l'intensité du bleu des fresques de Giotto dans la Basilique de Saint-François d'Assise, qu'il a visitée à plusieurs reprises). Cependant, il ne trouvait pas son bonheur dans la peinture à l'huile, plus précisément dans la façon dont les pigments perdaient en intensité quand ils étaient mélangés avec des liants.
Avec l'aide de chimistes, il a ensuite mis au point un fixateur innovant, qui suspendait le pigment sans nuire à sa luminosité. C'est ainsi qu'est né l'International Klein Blue (IKB), une nuance de bleu profonde et unique, qu'il a brevetée.
Avec ses monochromes IKB, l'artiste invitait le public dans un royaume transcendant où l'espace et l'esprit ne faisaient plus qu'un.

California, (IKB 71) was among the works on show in Yves Klein: Le Monochrome at the Dwan Gallery in Los Angeles from 29 May to 24 June 1961. Founded by the art dealer and patron Virginia Dwan in a shopfront in Westwood in 1959, the gallery was a leading avant-garde space during the 1960s, presenting exhibitions by Klein, Edward Kienholz, Claes Oldenburg and Robert Rauschenberg, among many others. Artwork: © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris and DACS London 2025
Même si elles ont en commun leur couleur, ces œuvres sont toutes légèrement différentes, par leur taille, leur forme et leur surface, ainsi que, du point de vue de l'artiste, par l'aura sensorielle qu'elles émettaient. « Le monde bleu contenu dans chaque peinture... a montré une nature et une atmosphère différentes », affirmait-il. « Aucun ne ressemble aux autres. »
Les monochromes bleus de Klein sont des monuments du 20e siècle, qu'il s'agisse de l'IKB 42 de la collection Menil à Houston, de l'IKB 3 du Centre Pompidou à Paris, ou de l'IKB 74 du SFMOMA à San Francisco.
California, (IKB 71)est plus grand que tous ceux-là. Ce tableau est peut-être une illustration du contexte dans lequel il a été peint, début 1961, peu avant le voyage de Klein aux États-Unis. La nouvelle toile du français était-elle, d'une certaine façon, une réponse aux grandes peintures colorées des Mark Rothko, Barnett Newman et Clyfford Still, des artistes auxquels ses travaux ont souvent été comparés et dont il prévoyait de visiter le pays ?
Une autre caractéristique remarquable de California, (IKB 71)est sa surface, sur laquelle Klein a fixé de petits galets. Il a ainsi produit une peinture évoquant le fond de la mer, sous le bleu des abysses océaniques.
Yves Klein (1928-1962), California, (IKB 71), 1961. Dry pigment and synthetic resin on canvas mounted on panel. 77⅛ x 165¾ in (196 x 421 cm). Sold for €18,375,000 on 23 October 2025 at Christie’s in Paris
Yves et Rotraut ont embarqué sur un navire pour les États-Unis en mars 1961. La traversée entre Le Havre et New York a duré une semaine. Dans un article sur l'exposition de la galerie Leo Castelli pour le magazine Art International, le critique Roland F. Pease, Jr. a comparé sa rencontre avec les monochromes à « l'expérience de découvrir pour la première fois une merveille de la nature, un monument gigantesque comme le Grand Canyon. Tout le monde vous a dit que c'était grand, intense, incroyable, mais personne ne vous a prévenu que cette taille se mesurait à l'aune de son immense et quasi insupportable tranquillité. »
Le 12 avril 1961, au lendemain du vernissage de l'exposition de Klein, le cosmonaute soviétique Youri Gagarine est devenu le premier homme à voler dans l'espace. « J'ai vu un ciel très sombre », a-t-il dit, « et la Terre bleue... un bleu profond et intense. »
La vision de l'humanité sur sa place dans l'univers avait changé pour toujours. Pour Klein, c'était la preuve que l'IKB, en tant que couleur, n'était pas seulement océanique, mais aussi cosmique. (Il affirmait que Gagarine avait été l'unique visiteur d'une exposition qu'il avait organisée dans l'espace.) Doublement symboliques, les œuvres de couleur IKB évoquaient le caractère infini de la mer comme du ciel.

The Atlantic Ocean, photographed by US astronaut Alan B Shepard, Jr. from the Freedom 7 Mercury capsule on 5 May 1961, less than four weeks after Yuri Gagarin had become the first human to enter outer space. Shepard’s picture reflects Gagarin’s description of the ‘deep and intense blue’ of the Earth’s surface. Photo: NASA
En Californie, Klein et Rotraut séjournaient dans une maison d'hôte du bord de mer qui appartenait à Virginia Dwan, la galeriste qui exposait ses œuvres. Selon Rotraut, l'artiste a vraiment apprécié son séjour, le climat et la côte lui permettant de « redécouvrir un petit morceau de sa Côte d'Azur natale ».
Dwan a également loué au couple sa voiture, une AC Ace Bristol cabriolet, dans laquelle ils ont pu parcourir à loisir la Pacific Coast Highway. Ils ont également pu observer des baleines et participé à une sortie de pêcher en mer, au cours de laquelle Klein a attrapé un petit requin.
Concernant l'exposition, Dwan suggérait que ce qui rendait les monochromes si particuliers, c’était qu’il ne s’agissait pas tant d’œuvres à regarder que d’œuvres dont on pouvait « s'imprégner ». Elle ajoutait que le vol spatial de Gagarine renforçait « ce sentiment toujours présent que Klein participait à quelque chose de plus grand et de plus ambitieux » que la simple application de pigments sur une toile.
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Klein et Rotraut se sont mariés à l'église parisienne de Saint-Nicolas-des-Champs en janvier 1962. La robe et le voile de la mariée étaient de couleur blanche traditionnelle, mais elle portait également un diadème que le marié avait peint dans sa nuance de bleu si particulière.
Malheureusement, après seulement quelques mois, le 6 juin 1962, Klein a été victime d'une crise cardiaque et est mort, à l'âge de 34 ans. Il n'a pas vécu suffisamment longtemps pour connaître son fils unique, Yves Amu Klein, né au mois d'août suivant.
Après son achat à la galerie Dwan, California, (IKB 71) n'a plus été exposé jusqu'à un prêt au Metropolitan Museum of Art de New York entre 2005 et 2008. L'œuvre est proposée chez Christie's par un collectionneur privé américain de renom. Elle fait son retour à Paris pour la première fois depuis que Klein l'avait peinte.
Aujourd'hui, comme alors, elle fait encore l'effet d'un cadeau du ciel... bleu.
Les lots de la vente Avant-Garde(s) y compris la réflexion italienne sont exposés du 17 au 23 octobre 2025 chez Christie’s à Paris, aux côtés des ventes Moderne(s), une collection particulière européenne, Art Contemporain et Art Moderne
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