LABÉ, Louise (1524-1566)
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Euvres de Louïze Labé lionnoize. Revues & corrigees par ladite Dame. Lyon : Jean de Tournes, 1556.

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LABÉ, Louise (1524-1566)
Euvres de Louïze Labé lionnoize. Revues & corrigees par ladite Dame. Lyon : Jean de Tournes, 1556.

Précieux exemplaire de la rare seconde édition, corrigée par l'autrice et au texte plus exact que l'originale, à la chaîne de provenance remarquable: d'un membre de la famille de Louise Labé à Raphaël Esmerian, en passant par Charles Nodier dont elle arbore la caractéristique reliure aux écussons, somptueusement doublée, exécutée par Thouvenin.
Tour à tour poétesse de grand talent, courtisane fameuse, autrice proto-féministe, voire "'créature de papier' montée de toutes pièces par une sorte de conspiration de poètes facétieux" (Stephan Hellin, "Louise Labé, une courtisane ? La controverse entre Paradin et Rubys", p. 3) – la Lyonnaise Louise Labé a animé, et continue d'animer la plume des chercheurs, spécialistes et commentateurs de tous horizons.
Née autour de 1520, Louise est fille de cordier (c'est-à-dire de fabricant de cordes), épouse de cordier : elle est ainsi issue d'un milieu bourgeois, mais probablement peu cultivé, voire illettré. Elle naît à Lyon, "le second œil de France" pour reprendre le mot de Lemaire de Belges, une ville qui est alors au carrefour de la France et de l'Italie, creuset culturel et commercial, où la perméabilité des influences favorise le bouillonnement humaniste, ce « climat lyonnais » loué par Antoine du Moulin. La cité se trouvant sur la route de l'Italie, théâtre militaire important depuis la fin du XVe siècle, la Cour de France y séjourne fréquemment, y compris Marguerite de Navarre, sœur du roi François Ier et autrice accomplie (poésies, pièces de théâtre et son Heptameron demeuré inachevé).
À son mariage en 1545, Louise emménage non loin du quartier des imprimeurs, l'un des commerces les plus florissants de Lyon. Si l'on ignore le contexte dans lequel elle a pu se cultiver, compte tenu de l'absence d'éducation de son père et de son frère, cette proximité a sans nul doute eu une influence décisive.
Dans Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexe féminin (avril 1555), François de Billon est semble-t-il le premier à louer, à l'écrit, celle qui "'sçait dextrement faire tout honneste exercice viril, et par especial aux Armes, voire et aux Lettres". Claude Paradin est encore plus disert : "Car encor qu’elle fust instituée en langue Latine, dessus et outre la capacité de son sexe, elle estoit admirablement excellente, en la Poësie des langues vulguaires, dont rendent tesmoignage ses œuvres, qu’elle a laissées à la posterité".
Dans ces jugements laudatifs ou dans ceux résolument à charge et non sans approximations de Claude de Rubys (1531-1613), l'appréciation de la moralité de Louise Labé n'est jamais loin. Certains la décrivent une courtisane, aux mœurs légères, assimilée à la figure de la Belle Cordière. « S’inscrire comme autrice au-delà du foyer…revient ainsi pour Labé à sortir du rôle qui lui est socialement assigné et à attirer commentaires peu amènes et autres soupçons d’impudicité » (E. Rajchenbach, p. 37). Il est d'ailleurs malaisé de savoir si cette Belle Cordière doit être strictement identifiée comme Louise Labé, ou s'il s'agit plutôt d'une "figure archétypale, presque proverbiale", à partir de laquelle brodent auteurs et autres chansonniers, et à laquelle a fini par être associée Labé, surnommée de son côté "la cordière".
Lorsque ses écrits finissent par être republiés au XIXe siècle, période de net recul du droit des femmes dans la plupart des sphères de la société française, "jamais le fil de l’appréciation morale (condamnation ou défense malgré l’impudicité) ne s’est rompu", notamment dans les commentaires de Prosper Blanchemain. "On a compris différemment l’œuvre de Louise Labé, à partir de la fin des années 1970, quand on a soumis ses textes à l’interrogation du genre, à la fois au moment du reflux du formalisme et au moment où le féminisme de la deuxième vague portait ses fruits en analyse littéraire" (Michelle Clément : "Les Euvres de Louise Labé : quand le genre dérange", pp. 40-41).
En lui adressant l’épître liminaire, Louise Labé place ses Euvres sous le patronage de "Madame Clémence de Bourges, lyonnoise", dédicataire issue d’une grande famille patricienne lyonnaise, qui favorise et pratique l’écrit littéraire. S’adresser à elle, c’est une manière de s’intégrer symboliquement dans ces cercles et d’en faire un relai pour sa supplique aux femmes, en particulier "celles qui ont la commodité, [d’] employer cette honneste liberté que notre sexe ha autrefois tant désirée, à icelles aprendre". "Si quelcune parvient en tel degré, poursuit-elle, que de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement et non dédaigner la gloire, et s’en parer plustot que de chaînes, anneaus, et somptueus habit". Dans la lignée de Christine de Pizan, Louise Labé somme "les vertueuses Dames d’eslever un peu leurs esprits par dessus leurs quenoilles et fuseaus". L’épître annonce donc la couleur : il s’agit "en science et en vertu [de] passer ou [d']égaler les hommes".
L’édition est composée de plusieurs parties, dont le Débat de Folie et d’Amour, plein d’humour et d’irrévérence, suivi de vingt-quatre sonnets. Le sonnet XXI, par exemple, est symbolique du projet littéraire de Labé – il s’agit d’un blason du corps masculin, composé du point de vue d’une femme, dans un renversement total des codes pétrarquisants et qui met en lumière la vanité de cette forme poétique : "Quelle grandeur rend l’homme venerable ?/Quelle grosseur ? quel poil ? quelle couleur ?”. Le sonnet XVII, lui, est une émanation sans ambages du désir féminin : "Baise m'encor, rebaise moy & baise: Donne m'en un de tes plus savoureus, Donne m'en un de tes plus amoureus: Je t'en rendray quatre plus chaus que braise".

Le processus éditorial est lui-même en accord avec ces principes et ce programme : Labé s’adresse à Jean de Tournes, célèbre imprimeur lyonnais qui avait déjà publié des œuvres signées par des femmes : Pernette du Guillet en 1545, Marguerite de Navarre en 1547. Il peut s’agir autant, pour de Tournes, d’un intérêt de conviction que commercial, puisque ces ouvrages produisent "un effet publicitaire et participent également à la construction d’une identité de la ville de Lyon, qui se singularise par la place qu’elle accorde aux femmes" (E. Rajchenbach, p. 47). En outre, Labé est "l’une des rares autrices à demander, directement en son nom, un privilège pour la publication de son livre. La demande est coûteuse : elle a été financée par Labé elle-même qui l’a présentée sous son nom seul, sans mention [de son époux] ce qui est remarquable" (p. 54). Le privilège est accordé le 13 mars 1555, et l’édition originale est achevée d’imprimer en août. La présente deuxième édition officielle paraît en 1556, au côté de deux éditions pirates. L'édition de 1556 est, hormis la page de titre, "textuellement identique" à l’originale (Cartier, II, n°335), mais a été corrigée par l’autrice elle-même et contient, à ce titre, un texte plus exact, ainsi que quelques ajustements de mise en page et changements de matériel typographique (de Proyart, cahier n°11).

En France, il faut attendre le XIXe siècle pour que les œuvres de Louise Labé soit rééditées, si l’on exclut quelques éditions de la seconde moitié du XVIIIe siècle financées par des notables lyonnais soucieux de louer grandes figures locales. Si les remarques de Prosper Blanchemain, déjà évoquées, sont particulièrement méprisantes et manquent d’honnêteté intellectuelle, certaines rééditions sont aussi de qualité, en particulier celles supervisées par Claude Bréghot du Lut (1824) et Charles Boy (1887). Le présent exemplaire incarne cette période de redécouverte et de célébration de Louise Labé. Il provient de la bibliothèque de Charles Nodier, conservateur à la bibliothèque de l’Arsenal, écrivain et bibliophile renommé.
L’exemplaire est revêtu d’une des célèbres reliures aux écussons, caractéristiques de la collection de Nodier et lointaines héritières de certaines reliures de luxe de la Renaissance, frappées sur leur plats de noms et devises latines du collectionneur. Insigne honneur "sans pareil et unique dans l’histoire du livre" (Henri Beraldi), les reliures aux écussons sont frappées, sur leur plat inférieur, du nom du relieur, Joseph Thouvenin (1790-1834), que Nodier considérait comme le plus talentueux de son époque. Un habit aussi somptueux, avec de remarquables doublures de maroquin rouge richement dorées, est éloquent sur la place que le bibliophile accordait aux textes de Labé dans sa bibliothèque. En outre, le relieur a pris soin de préserver autant qu'il le pouvait les marges de l'exemplaire – ainsi, la manchette page 166 est ici intacte, alors qu'elle est souvent partiellement amputée (c'est par exemple le cas dans l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal, cote RESERVE 8-BL-8843).

L’exemplaire a une provenance remarquable : sa page de titre présente la signature de Charles Labbé [Caroli Labbé] (1582-1657), avocat au Parlement de Paris et disciple de Scaglier (1540-1609). Jean Paul Barbier-Mueller indique "qu'il appartenait probablement à la famille de la poétesse" (MBP, I, p. 96). Après Nodier, l'exemplaire garnit les rayonnages de nombre de bibliothèques importantes, parmi lesquelles celles de Nicolas Yéméniz, Louis Lebeuf Montgermont, Robert Hoe et Raphaël Esmerian.

L'édition est, enfin, particulièrement rare : USTC dénombre 15 exemplaires institutionnels, mais seuls douze subsistent lorsque l'on retranche les incomplets et ceux en réalité issus des contrefaçons. Aucun ne semble conservé en institutions américaines. Quant aux bases de données de ventes publiques, elles ne listent que 2 exemplaires vendus aux enchères : l'exemplaire Bourdel, aux marges plus modestes, qui ne présentait pas d'autre provenance remarquable et était relié par Gruel (vente I, Paris, 19 juin 2024, lot n°91), et le présent exemplaire Barbier-Mueller – soit le même nombre d'exemplaires passés en vente publique que pour l'édition originale.

J. P. Barbier-Mueller, MBP, I, 38 ; Diane Barbier-Mueller, Inventaire... 410 ; N. Ducimetière, Mignonne..., n°50 ; Élise Rajchenbach, Louise Labé : la rime féminine, 2023 ; Tchemerzine, III, p. 781 ; Brunet, III, col. 708 ; Diesbach-Soultrait, XVIe, I, n°172 (pour un autre exemplaire).

In-8 (164 x 102 mm). 173 pp. et 1 f., sign. a-l8. Deuxième édition. Encadrement au titre, lettrines, bandeaux et culs-de-lampe.
Reliure signée de Thouvenin : maroquin vert-bleu, au centre des plats médaillons portant en lettres dorées les noms du collectionneur (plat supérieur) et du relieur (plat inférieur), double encadrement de filets dorés et ornements d'angles aux petits fers, dos lisse avec titre en long orné dans le même esprit que les plats, double filet doré sur les coupes, doublure de maroquin rouge avec très riche décor doré, encadrement de maroquin vert-bleu souligné de filets dorés, gardes de papier doré, tranches dorées sur marbrure (petites restaurations marginales au feuillet de titre [marge inférieure] et au feuillet l8 [marge intérieure]). Emboîtage de maroquin ébène aux armes et chiffre du collectionneur.

Provenance : au titre, signature autographe "Caroli Labbé, 1647" -- Crozet, le donne à Charles Nodier qui le fait relier par Thouvenin (sa vente, 1844, lot n°395) -- Nicolas Yemeniz (1781-1871 ; sa vente, 1867, lot n°1773 ; "les plats intérieurs sont l'un des plus beaux spécimens de l'art de Thouvenin") -- Odiot (ex-libris) -- Tillard -- Lebeuf de Montgermont (1876, lot n°325) -- Robert Hoe (1839-1909 ; ex-libris, sa vente, New York, II, 1912, lot n°1855) -- Loviot (I, 1919, n°33, pl.) -- Lindeboom (1925, n°66) -- Raphaël Esmerian (sa vente, Paris, I, 6 juin 1972, lot n°82).

A remarkable copy of the second edition, published the year after the first edition, with the text corrected by the author and therefore, more exact. The copy exhibits a peerless provenance : a probable member of Louise Labé's family, Charles Nodier who had the copy masterfully bound by Thouvenin, Yemeniz, Robert Hoe, Lindeboom, and Raphaël Esmerian, among others.

Brought to you by

Roxane Ricros
Roxane Ricros Junior Specialist

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