Lot Essay
LA TRADITION DU COMMESSO, MARQUETERIE DE MARBRES ROMAINE
Ce majestueux plateau de table s’inscrit dans la prestigieuse tradition du commesso romain de la seconde moitié du XVIe siècle. Il est centré d'une majestueuse dalle rectangulaire d'alabastro fiorito, dit "albâtre fleuri", dont les veines naturelles spectaculaires évoquent, à l’image de son nom, la croissance irrégulière et naturelle des fleurs. Elle contraste avec le sobre et symétrique décor de la bordure à cartouches caractéristique des premières productions romaines.
Les armoiries des Torrigiani, intégrées à la bordure et manifestement conçues comme partie intégrante du décor d’origine, revêtent une importance particulière. Associées à la provenance du plateau au sein de la famille Torrigiani, elles sont le signe d’une prestigieuse commande florentine dans le contexte de la production traditionnelle du commesso romain de la fin du XVIe siècle.
Les origines de ce type de plateaux remontent au milieu du XVIe siècle, lorsque les architectes et artisans romains intègrent pour la première fois des marbres antiques dans des pièces de mobilier. Parmi ces principaux artistes et architectes, figurent Jacopo Barozzi da Vignola (1507–1573), Bartolomeo Ammannati (1511–1592) et Giovanni Antonio Dosio (1533–1609). Leurs projets associent les principes architecturaux de l’ornement classique à l’exceptionnelle variété de pierres de couleur provenant des édifices antiques romains. Un dessin de table par Giovanni Colonna da Tivoli, daté de 1554, témoigne ainsi du développement de ce vocabulaire architectural à Rome au cours de cette période déterminante. Le mécénat toscan joue très tôt un rôle décisif. Vers 1543, Giorgio Vasari conçoit pour le banquier florentin Bindo Altoviti une table ornée d’incrustations de jaspe, bordées d’ivoire et montées sur un fond d’ébène. En 1565, Sebastiano Gualterio, évêque de Viterbe, acquiert trois tables dont les plateaux centraux sont constitués d’albâtre oriental entouré de marbres contrastés, tandis que le cardinal Giovanni Ricci de Montepulciano se distingue durant cette période comme un important commanditaire de ce types d'œuvres.
La distinction entre les productions romaines et florentines n'est jamais radicale : artisans, modèles, commanditaires et matériaux circulent continuellement entre les deux centres. La correspondance contemporaine confirme ces échanges : en 1567, Vasari évoque la fabrication de grandes tables à Florence, tandis que le 16 juin 1569, le cardinal Giovanni Ricci envoie une table de marbre blanc de Rome à Florence. Ferdinando de’ Medici (1549–1609), cardinal dès 1563 puis grand-duc de Toscane, est un important collectionneur de pierres de couleur et de marbres antiques durant son séjour à Rome ; en 1588, il fonde à Florence la Galleria dei Lavori, dont est plus tard issu l’Opificio delle Pietre Dure (A. Gonzalez-Palacios, ‘La Taraca Moderna de Marmoles y Piedres Duras’ dans Las Colecciones Reales Espanolas de Mosaicos y Piedras Duras, Madrid 2001, pp. 45-53 et A. Giusti, Pietre Dure and the Art of Florentine Inlay, pp.21-45)
LA TABLE FARNESE
La célèbre table Farnese, vers 1565–1573, aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York, constitue une référence fondamentale dans la création de ces œuvres. Traditionnellement associée à un projet de Vignola, son exécution a été hypothétiquement attribuée à l’artisan français Jean Ménard, connu en Italie sous les noms de Giovanni Francese ou il Franciosino, bien que cette attribution demeure incertaine. Ses grandes plaques d’albâtre entourées de marbres et pierres dures de couleur constituent un modèle important pour les productions romaines ultérieures. (O. Raggio, ‘The Farnese Table: A Rediscovered Work by Vignola’, The Metropolitan Museum of Art Bulletin, vol. 18, no. 7, mars 1960, pp. 213–230)
LES TABLES DE LA VILLA MEDICI À ROME
Notre plateau évoque en particulier un groupe important de tables en incrustations de marbres, provenant autrefois de la Villa Medici à Rome. Trois d’entre elles ont été acquises par les musées florentins en 1789 et y sont toujours conservées. La plus grande, aujourd’hui à la Galleria Palatina du Palazzo Pitti, a certainement été réalisée avant 1588, date à laquelle elle est mentionnée dans un inventaire de la Villa Medici, et a été associée à un projet attribué à Giovanni Antonio Dosio. (E. Colle, I Mobili di Palazzo Pitti, Il Periodo dei Medici, 1537-1737, Rome 1996, pp. 104-105)
Ses dimensions monumentales et sa composition architecturale, centrée sur un important ovale de smeraldina di Spagna ou fluorine, la rattachent plus particulièrement à un type de tables romaines développé au cours du troisième quart du XVIe siècle. Cette caratéristique commune démontre l’importance accordée à la pierre centrale elle-même. Celle-ci ne constitue pas simplement un support pour le décor : le grand panneau devient le point focal de la composition, sa couleur naturelle et son veinage déterminant le caractère et l'aspect du commesso qui l’entoure. Le même principe est essentiel pour ce plateau, où l’exceptionnelle dalle rectangulaire d’albâtre ancien à succession de cernes prédomine visiuellement sur la bordure qui l’encadre.
Les premiers exemples romains présentaient généralement de grands panneaux rectangulaires ou ovales de marbres ou d’albâtres précieux, inscrits dans des bordures géométriques relativement sobres. D'ailleurs, l’inventaire du Palazzo Farnese de 1568 décrivait régulièrement les tables principalement selon le marbre de leur panneau central, soulignant l’importance accordée aux pierres exceptionnelles. Vers la fin du siècle, leur décor devient de plus en plus riche, intégrant des cartouches, écus, losanges, médaillons et ornements en rinceaux.
Comme l’observe Alvar González-Palacios, la distinction entre les productions romaines et florentines vers 1570 demeure particulièrement difficile à établir. Toutefois, un vocabulaire romain de plus en plus identifiable s'est développé, caractérisé par de larges bordures d’inspiration architecturale, un décor géométrique et la mise en valeur de grands panneaux de marbre ou d’albâtre rares, dont le décor s'est complexifié et enrichi progressivement. Ce plateau semble s'inscrire parfaitement dans l'évolution de cette production traditionnelle romaine. Son décor essentiellement géométrique de ce plateau témoigne d'un raffinement particulier : sa large frise d’inspiration architecturale composée de cartouches, losanges et réserves circulaires de lapis lazuli ponctuent les albâtres plus chauds, les brèches et autres pierres de couleurs claires, déployant une variété de contrastes chromatiques exceptionelle.
DES PLATEAUX ROMAINS COMPARABLES
Le panneau rectangulaire central mérite à lui seul une attention particulière. Si les panneaux d’albâtre ovales sont fréquents sur les tables romaines de cette période, seuls quelques uns présentent une dalle rectangulaire dominante. On peut notamment citer une table romaine de la fin du XVIe siècle conservée à Hatfield House, une autre ayant autrefois appartenu au duc de Lerma et aujourd’hui conservée à la Colegiata de Lerma, près de Burgos, ainsi qu’un plateau romain étroitement apparenté, étudié par Alvar González-Palacios et vendu chez Christie’s à Londres le 4 juillet 2013, lot 5. Ce dernier associe également un riche panneau rectangulaire à veines ceint d'une riche bordure géométrique ponctuée d’ovales et de rectangles de lapis-lazuli.
La comparaison avec le plateau conservé à la Galleria Borghese, Rome (inv. mobili-27), daté du dernier quart du XVIe siècle est particulièrement frappante. Son large ovale central d’albâtre asiatique est serti dans du nero antico et entouré d’une composition complexe associant lapis-lazuli, agate, onyx, jaspe, brèche Quintilina, brocatelle d’Espagne, verde antico et semesanto. La table est documentée pour la première fois dans la collection Borghese en 1650.
Le plateau de Don Rodrigo Calderón, conservé au Museo Nacional del Prado à Madrid, attribué à un atelier romain et daté vers 1600 constitue un autre exemple important. Sa riche combinaison d’albâtre, de marbres de couleur, de paragone et de lapis-lazuli témoigne de la complexité et de la somptuosité croissantes de la production romaine autour de 1600. Il est documenté dans les collections royales espagnoles, à l’Alcázar royal, dès 1636. Le catalogue du Prado, publié à Madrid en 2001, comprend une importante étude d’Alvar González-Palacios consacrée au développement de la marqueterie moderne de marbres et de pierres dures.
D’autres exemples comparables sont conservés au J. Paul Getty Museum de Los Angeles, provenant des collections d’Alfred de Rothschild à Halton et d’Edmund de Rothschild à Exbury, au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, ainsi qu’à Charlecote Park, dans le Warwickshire, où un plateau apparenté était autrefois associé à la collection Borghese, puis à William Beckford. Un autre plateau romain, ultérieurement adapté à un piètement de style George III, se trouvait autrefois à Wateringbury Place et a été vendu chez Christie’s, Lyegrove, le 26 septembre 1988, lot 95.
La minutieuse sélection de ces pierres est également documentée par des projets contemporains. Les dessins réunis par l’architecte florentin Giovanni Vincenzo Casale (1507–1593) présentent des projets de tables en l’alabastro cotognino, le bianco e nero d’Aquitania, la brocatelle d’Espagne, la breccia di Tivoli — plus tard appelée breccia Quintilina —, le lapis-lazuli, le verde antico et le marbre noir. Ces témoignages montrent combien la couleur, le motif et la rareté des pierres étaient soigneusement pris en considération dans la conception architecturale d’ensemble.
Les armoiries des Torrigiani, conçues comme partie intégrante du décor d’origine, associées à la provenance du plateau au sein de la famille Torrigiani, confèrent à cette œuvre un contexte florentin particulièrement précis au sein de cette tradition romaine.
LA FAMILLE TORRIGIANI
Les Torrigiani sont une ancienne famille florentine d’origine marchande, initialement associée à la région de Lamporecchio et établie à Florence dès le XIVe siècle. Leur importance s’accroît sous les Médicis et appartiennent au patriciat marchand dont sont issues nombre des grandes familles de la ville. En 1559, Luca di Raffaello Torrigiani acquiert l’ancien palais Dati, Via Porta Rossa, établissant ainsi une importante résidence familiale au cœur de Florence. De lui descendent Raffaello Torrigiani (1546–1617), marié à Lucrezia Capponi ; Luca Torrigiani (1574–1597), marié à Simona Capponi ; et Raffaello Torrigiani (1594–1627), marié à Camilla Guidacci.
Le fils de ce dernier, Carlo Torrigiani (1616–1684), qui épouse Camilla di Vincenzo Strozzi, devient sénateur de Florence en 1657 et acquiert la baronnie de Decimo en 1680, marquant l’ascension de la famille du patriciat marchand vers l’aristocratie titrée. Son frère Luca embrasse une carrière ecclésiastique et devient évêque puis archevêque de Ravenne. Le fils de Carlo, Giovan Vincenzo Torrigiani (1662–1719), marié à Teresa di Luigi Del Nero, est nommé marquis de Decimo en 1719, après l’élévation de la baronnie par le pape Clément XI.
La génération suivante compte notamment le cardinal Luigi Torrigiani (1697–1777), l’un des membres les plus éminents de la famille, ainsi que Carlo Torrigiani. En 1740, Carlo acquiert l’ancien palais Bini, Via Romana, consolidant davantage la présence de la famille à Florence. Son fils Vincenzo meurt prématurément en 1745, laissant ses sœurs Camilla et Teresa comme principales représentantes de cette branche. En 1771, les deux sœurs vendent le palais de la Via Romana au grand-duc Pierre-Léopold de Toscane.
En 1760, Camilla Torrigiani épouse le marquis Carlo Francesco Gerini (1739–1796), réunissant ainsi deux grandes familles florentines. Leur fils Giovanni Gerini hérita par sa mère, notamment du domaine de Rusciano, dont il prend possession après la mort de Camilla vers 1800, et perpétue la lignée des Gerini.
Le nom Torrigiani se perpétue par la sœur de Camilla, Teresa Torrigiani, qui épouse Giovan Battista Guadagni. Leur fils Pietro Guadagni (1773–1848) hérite du patrimoine Torrigiani par sa famille maternelle et adopte le nom et les armoiries des Torrigiani, donnant naissance à la branche ultérieure des Guadagni Torrigiani, puis simplement appelée Torrigiani.
Ainsi, les deux sœurs donnent naissance à deux lignées parallèles issues de la même famille Torrigiani du XVIIIe siècle : Camilla devient l’ancêtre des descendants Gerini, tandis que Teresa est à l’origine de la branche Torrigiani ultérieure. À travers ces deux lignées, le patrimoine et l’identité de l’ancienne famille Torrigiani s'est perpétuée bien au-delà de l’extinction de sa lignée masculine directe.
Ce majestueux plateau de table s’inscrit dans la prestigieuse tradition du commesso romain de la seconde moitié du XVIe siècle. Il est centré d'une majestueuse dalle rectangulaire d'alabastro fiorito, dit "albâtre fleuri", dont les veines naturelles spectaculaires évoquent, à l’image de son nom, la croissance irrégulière et naturelle des fleurs. Elle contraste avec le sobre et symétrique décor de la bordure à cartouches caractéristique des premières productions romaines.
Les armoiries des Torrigiani, intégrées à la bordure et manifestement conçues comme partie intégrante du décor d’origine, revêtent une importance particulière. Associées à la provenance du plateau au sein de la famille Torrigiani, elles sont le signe d’une prestigieuse commande florentine dans le contexte de la production traditionnelle du commesso romain de la fin du XVIe siècle.
Les origines de ce type de plateaux remontent au milieu du XVIe siècle, lorsque les architectes et artisans romains intègrent pour la première fois des marbres antiques dans des pièces de mobilier. Parmi ces principaux artistes et architectes, figurent Jacopo Barozzi da Vignola (1507–1573), Bartolomeo Ammannati (1511–1592) et Giovanni Antonio Dosio (1533–1609). Leurs projets associent les principes architecturaux de l’ornement classique à l’exceptionnelle variété de pierres de couleur provenant des édifices antiques romains. Un dessin de table par Giovanni Colonna da Tivoli, daté de 1554, témoigne ainsi du développement de ce vocabulaire architectural à Rome au cours de cette période déterminante. Le mécénat toscan joue très tôt un rôle décisif. Vers 1543, Giorgio Vasari conçoit pour le banquier florentin Bindo Altoviti une table ornée d’incrustations de jaspe, bordées d’ivoire et montées sur un fond d’ébène. En 1565, Sebastiano Gualterio, évêque de Viterbe, acquiert trois tables dont les plateaux centraux sont constitués d’albâtre oriental entouré de marbres contrastés, tandis que le cardinal Giovanni Ricci de Montepulciano se distingue durant cette période comme un important commanditaire de ce types d'œuvres.
La distinction entre les productions romaines et florentines n'est jamais radicale : artisans, modèles, commanditaires et matériaux circulent continuellement entre les deux centres. La correspondance contemporaine confirme ces échanges : en 1567, Vasari évoque la fabrication de grandes tables à Florence, tandis que le 16 juin 1569, le cardinal Giovanni Ricci envoie une table de marbre blanc de Rome à Florence. Ferdinando de’ Medici (1549–1609), cardinal dès 1563 puis grand-duc de Toscane, est un important collectionneur de pierres de couleur et de marbres antiques durant son séjour à Rome ; en 1588, il fonde à Florence la Galleria dei Lavori, dont est plus tard issu l’Opificio delle Pietre Dure (A. Gonzalez-Palacios, ‘La Taraca Moderna de Marmoles y Piedres Duras’ dans Las Colecciones Reales Espanolas de Mosaicos y Piedras Duras, Madrid 2001, pp. 45-53 et A. Giusti, Pietre Dure and the Art of Florentine Inlay, pp.21-45)
LA TABLE FARNESE
La célèbre table Farnese, vers 1565–1573, aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York, constitue une référence fondamentale dans la création de ces œuvres. Traditionnellement associée à un projet de Vignola, son exécution a été hypothétiquement attribuée à l’artisan français Jean Ménard, connu en Italie sous les noms de Giovanni Francese ou il Franciosino, bien que cette attribution demeure incertaine. Ses grandes plaques d’albâtre entourées de marbres et pierres dures de couleur constituent un modèle important pour les productions romaines ultérieures. (O. Raggio, ‘The Farnese Table: A Rediscovered Work by Vignola’, The Metropolitan Museum of Art Bulletin, vol. 18, no. 7, mars 1960, pp. 213–230)
LES TABLES DE LA VILLA MEDICI À ROME
Notre plateau évoque en particulier un groupe important de tables en incrustations de marbres, provenant autrefois de la Villa Medici à Rome. Trois d’entre elles ont été acquises par les musées florentins en 1789 et y sont toujours conservées. La plus grande, aujourd’hui à la Galleria Palatina du Palazzo Pitti, a certainement été réalisée avant 1588, date à laquelle elle est mentionnée dans un inventaire de la Villa Medici, et a été associée à un projet attribué à Giovanni Antonio Dosio. (E. Colle, I Mobili di Palazzo Pitti, Il Periodo dei Medici, 1537-1737, Rome 1996, pp. 104-105)
Ses dimensions monumentales et sa composition architecturale, centrée sur un important ovale de smeraldina di Spagna ou fluorine, la rattachent plus particulièrement à un type de tables romaines développé au cours du troisième quart du XVIe siècle. Cette caratéristique commune démontre l’importance accordée à la pierre centrale elle-même. Celle-ci ne constitue pas simplement un support pour le décor : le grand panneau devient le point focal de la composition, sa couleur naturelle et son veinage déterminant le caractère et l'aspect du commesso qui l’entoure. Le même principe est essentiel pour ce plateau, où l’exceptionnelle dalle rectangulaire d’albâtre ancien à succession de cernes prédomine visiuellement sur la bordure qui l’encadre.
Les premiers exemples romains présentaient généralement de grands panneaux rectangulaires ou ovales de marbres ou d’albâtres précieux, inscrits dans des bordures géométriques relativement sobres. D'ailleurs, l’inventaire du Palazzo Farnese de 1568 décrivait régulièrement les tables principalement selon le marbre de leur panneau central, soulignant l’importance accordée aux pierres exceptionnelles. Vers la fin du siècle, leur décor devient de plus en plus riche, intégrant des cartouches, écus, losanges, médaillons et ornements en rinceaux.
Comme l’observe Alvar González-Palacios, la distinction entre les productions romaines et florentines vers 1570 demeure particulièrement difficile à établir. Toutefois, un vocabulaire romain de plus en plus identifiable s'est développé, caractérisé par de larges bordures d’inspiration architecturale, un décor géométrique et la mise en valeur de grands panneaux de marbre ou d’albâtre rares, dont le décor s'est complexifié et enrichi progressivement. Ce plateau semble s'inscrire parfaitement dans l'évolution de cette production traditionnelle romaine. Son décor essentiellement géométrique de ce plateau témoigne d'un raffinement particulier : sa large frise d’inspiration architecturale composée de cartouches, losanges et réserves circulaires de lapis lazuli ponctuent les albâtres plus chauds, les brèches et autres pierres de couleurs claires, déployant une variété de contrastes chromatiques exceptionelle.
DES PLATEAUX ROMAINS COMPARABLES
Le panneau rectangulaire central mérite à lui seul une attention particulière. Si les panneaux d’albâtre ovales sont fréquents sur les tables romaines de cette période, seuls quelques uns présentent une dalle rectangulaire dominante. On peut notamment citer une table romaine de la fin du XVIe siècle conservée à Hatfield House, une autre ayant autrefois appartenu au duc de Lerma et aujourd’hui conservée à la Colegiata de Lerma, près de Burgos, ainsi qu’un plateau romain étroitement apparenté, étudié par Alvar González-Palacios et vendu chez Christie’s à Londres le 4 juillet 2013, lot 5. Ce dernier associe également un riche panneau rectangulaire à veines ceint d'une riche bordure géométrique ponctuée d’ovales et de rectangles de lapis-lazuli.
La comparaison avec le plateau conservé à la Galleria Borghese, Rome (inv. mobili-27), daté du dernier quart du XVIe siècle est particulièrement frappante. Son large ovale central d’albâtre asiatique est serti dans du nero antico et entouré d’une composition complexe associant lapis-lazuli, agate, onyx, jaspe, brèche Quintilina, brocatelle d’Espagne, verde antico et semesanto. La table est documentée pour la première fois dans la collection Borghese en 1650.
Le plateau de Don Rodrigo Calderón, conservé au Museo Nacional del Prado à Madrid, attribué à un atelier romain et daté vers 1600 constitue un autre exemple important. Sa riche combinaison d’albâtre, de marbres de couleur, de paragone et de lapis-lazuli témoigne de la complexité et de la somptuosité croissantes de la production romaine autour de 1600. Il est documenté dans les collections royales espagnoles, à l’Alcázar royal, dès 1636. Le catalogue du Prado, publié à Madrid en 2001, comprend une importante étude d’Alvar González-Palacios consacrée au développement de la marqueterie moderne de marbres et de pierres dures.
D’autres exemples comparables sont conservés au J. Paul Getty Museum de Los Angeles, provenant des collections d’Alfred de Rothschild à Halton et d’Edmund de Rothschild à Exbury, au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, ainsi qu’à Charlecote Park, dans le Warwickshire, où un plateau apparenté était autrefois associé à la collection Borghese, puis à William Beckford. Un autre plateau romain, ultérieurement adapté à un piètement de style George III, se trouvait autrefois à Wateringbury Place et a été vendu chez Christie’s, Lyegrove, le 26 septembre 1988, lot 95.
La minutieuse sélection de ces pierres est également documentée par des projets contemporains. Les dessins réunis par l’architecte florentin Giovanni Vincenzo Casale (1507–1593) présentent des projets de tables en l’alabastro cotognino, le bianco e nero d’Aquitania, la brocatelle d’Espagne, la breccia di Tivoli — plus tard appelée breccia Quintilina —, le lapis-lazuli, le verde antico et le marbre noir. Ces témoignages montrent combien la couleur, le motif et la rareté des pierres étaient soigneusement pris en considération dans la conception architecturale d’ensemble.
Les armoiries des Torrigiani, conçues comme partie intégrante du décor d’origine, associées à la provenance du plateau au sein de la famille Torrigiani, confèrent à cette œuvre un contexte florentin particulièrement précis au sein de cette tradition romaine.
LA FAMILLE TORRIGIANI
Les Torrigiani sont une ancienne famille florentine d’origine marchande, initialement associée à la région de Lamporecchio et établie à Florence dès le XIVe siècle. Leur importance s’accroît sous les Médicis et appartiennent au patriciat marchand dont sont issues nombre des grandes familles de la ville. En 1559, Luca di Raffaello Torrigiani acquiert l’ancien palais Dati, Via Porta Rossa, établissant ainsi une importante résidence familiale au cœur de Florence. De lui descendent Raffaello Torrigiani (1546–1617), marié à Lucrezia Capponi ; Luca Torrigiani (1574–1597), marié à Simona Capponi ; et Raffaello Torrigiani (1594–1627), marié à Camilla Guidacci.
Le fils de ce dernier, Carlo Torrigiani (1616–1684), qui épouse Camilla di Vincenzo Strozzi, devient sénateur de Florence en 1657 et acquiert la baronnie de Decimo en 1680, marquant l’ascension de la famille du patriciat marchand vers l’aristocratie titrée. Son frère Luca embrasse une carrière ecclésiastique et devient évêque puis archevêque de Ravenne. Le fils de Carlo, Giovan Vincenzo Torrigiani (1662–1719), marié à Teresa di Luigi Del Nero, est nommé marquis de Decimo en 1719, après l’élévation de la baronnie par le pape Clément XI.
La génération suivante compte notamment le cardinal Luigi Torrigiani (1697–1777), l’un des membres les plus éminents de la famille, ainsi que Carlo Torrigiani. En 1740, Carlo acquiert l’ancien palais Bini, Via Romana, consolidant davantage la présence de la famille à Florence. Son fils Vincenzo meurt prématurément en 1745, laissant ses sœurs Camilla et Teresa comme principales représentantes de cette branche. En 1771, les deux sœurs vendent le palais de la Via Romana au grand-duc Pierre-Léopold de Toscane.
En 1760, Camilla Torrigiani épouse le marquis Carlo Francesco Gerini (1739–1796), réunissant ainsi deux grandes familles florentines. Leur fils Giovanni Gerini hérita par sa mère, notamment du domaine de Rusciano, dont il prend possession après la mort de Camilla vers 1800, et perpétue la lignée des Gerini.
Le nom Torrigiani se perpétue par la sœur de Camilla, Teresa Torrigiani, qui épouse Giovan Battista Guadagni. Leur fils Pietro Guadagni (1773–1848) hérite du patrimoine Torrigiani par sa famille maternelle et adopte le nom et les armoiries des Torrigiani, donnant naissance à la branche ultérieure des Guadagni Torrigiani, puis simplement appelée Torrigiani.
Ainsi, les deux sœurs donnent naissance à deux lignées parallèles issues de la même famille Torrigiani du XVIIIe siècle : Camilla devient l’ancêtre des descendants Gerini, tandis que Teresa est à l’origine de la branche Torrigiani ultérieure. À travers ces deux lignées, le patrimoine et l’identité de l’ancienne famille Torrigiani s'est perpétuée bien au-delà de l’extinction de sa lignée masculine directe.
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