Lot Essay
De la collection Le Secq des Tournelles à celle d’Henry-René d’Allemagne
Cette serrure et sa clef appartenaient à Henri Le Secq des Tournelles (1854–1925), fils du photographe et collectionneur Jean-Louis Henri Le Secq des Tournelles (1818–1882), à l’origine de l’un des plus importants ensembles français de ferronnerie et de serrurerie anciennes. Père et fils ont constitué cette collection qui fut présentée presque dans son intégralité à l’Exposition universelle de Paris de 1900. Elle réunissait, au sein du Musée rétrospectif de la classe 65, des serrures de maîtrise strasbourgeoises et parisiennes des XVIIe et XVIIIe siècles ainsi que des clefs de maîtrise françaises des XVIe au XVIIIe siècle. À la fermeture de l’Exposition universelle de 1900, la collection rejoignit le pavillon de Marsan avant d’être offerte à la ville de Rouen en 1917. Installée dans l’ancienne église Saint-Laurent, elle forme le noyau du musée Le Secq des Tournelles inauguré en 1921.
Une photographie publiée dans le catalogue du musée rédigé par Henry-René d’Allemagne montre Henri Le Secq des Tournelles tenant notre serrure, tandis que sa clef repose sur la table à ses côtés (H.-R. d’Allemagne, Musée Le Secq des Tournelles à Rouen. Ferronnerie ancienne, première partie, Paris, J. Schemit, 1924, pl. I). Témoignant de l’amitié qui unissait les deux hommes et de leur intérêt commun pour la serrurerie ancienne, cet ouvrage, paru en 1924, un an avant la mort d’Henri Le Secq des Tournelles, peut également se lire comme un hommage à son œuvre de collectionneur. En étudiant et en faisant connaître la collection Le Secq des Tournelles, d’Allemagne contribue à en prolonger l’héritage. Le passage de notre serrure de l’une à l’autre de leurs collections témoigne concrètement de cette transmission. L’intérêt d’Henry-René d’Allemagne pour les arts du métal transparaît également dans l’aménagement de sa demeure parisienne, au 30, rue des Mathurins. Les photographies reproduites dans La Maison d’un vieux collectionneur montrent plusieurs serrures de coffre du XVIe siècle aux murs de son grand bureau. L'appartenance de notre serrure à sa collection témoigne de ce regard nouveau porté sur la serrurerie ancienne.
Une serrure de maîtrise au mécanisme complexe
Les serrures de maîtrise, également appelées serrures de chef-d’œuvre, étaient réalisées au terme d’un long apprentissage et constituaient l’épreuve destinée à attester la parfaite maîtrise du métier. Réalisées d’après des modèles imposés et précédées d’un dessin soumis à l’approbation des maîtres, elles devaient démontrer toute l’étendue du savoir-faire du serrurier. La réalisation commençait généralement par le panneton de la clef, dont les découpes déterminaient la conception des garnitures, celles-ci commandaient à leur tour l’agencement du mécanisme interne de la serrure. Henry-René d’Allemagne évoque les serrures de maîtrise munies de clefs à lanterne dont la sophistication devait mettre à l’épreuve « la science et même la patience des candidats à la maîtrise » (op. cit., 1924, p. 11). Cette complexité est illustrée dans l’Art du serrurier d’Henri-Louis Duhamel du Monceau (1767), qui y représente une clef de maîtrise à lanterne ainsi que les différents éléments d’une serrure à secret comparables à notre ensemble, présentés démontés pour en expliquer le mécanisme.
Les serrures dites « à secret » comportent un dispositif caché qu’il faut découvrir ou actionner avant de pouvoir introduire la clef ou faire fonctionner le mécanisme. Dans notre serrure, le mascaron revêt ainsi une double fonction, esthétique et mécanique. Il dissimule l’accès à la serrure en actionnant sa langue et en constitue l’entrée secrète. Une fois cette entrée découverte, le mécanisme est déclenché par une clef à lanterne, appellation qui renvoie au lanternon ajouré couronnant la tige et formant un motif tridimensionnel évoquant une petite lanterne, caractéristique de ces clefs d’apparat. La tige à entrelacs et de rinceaux ajourés, avec un cylindre central également percé à jour, fait écho au vocabulaire rocaille du fronton de la serrure, tandis que le panneton à multiples pertuis, terminé par un museau en peigne à huit dents, témoigne de la virtuosité technique recherchée par les maîtres serruriers. Cette typologie de clef se retrouve dans les collections Le Secq des Tournelles (op. cit, 1924, p. 109, pl. LXXIX), ainsi que dans la collection Michel Rullier (vente Fraysse et Associés, Drouot, Paris, 10 mars 2010, lots 20 et 21).
Si le mascaron dissimule l’entrée secrète du mécanisme, il participe également à l’illusion d’un ouvrage ancien. Son motif à bouche ouverte, hérité du répertoire ornemental des siècles précédents, trouve plusieurs parallèles parmi les foncets et plaques de recouvrement de serrures du XVIIe siècle (H.-R. d’Allemagne, 1928), ainsi que sur une serrure exécutée par Gaspard Mazelin en 1649, conservée au Victoria and Albert Museum (inv. 2066:1-1855). Il contribue ainsi à la synthèse opérée par le serrurier entre une composition d’inspiration Renaissance et un décor caractéristique du règne de Louis XV.
Une serrure d'époque Louis XV inspirée de la Renaissance
L'aspect architecturé de notre serrure témoigne d’un goût de la Renaissance renouvelé au XVIIIe siècle. Son fronton et son organisation symétrique évoquent la tradition des serrures de maîtrise à façade de temple du XVIe siècle, dont un modèle daté de 1524 est conservé au musée Le Secq des Tournelles (inv. LS 1662) ainsi qu'un modèle conservé au Walters Art Museum de Baltimore (inv. 52.172). Si cette composition architecturée donne l’illusion d’un modèle renaissant, son vocabulaire ornemental est également caractéristique du règne de Louis XV et peut-être plus précisément des premières années du règne et de la période Régence. Le décor ajouré de rinceaux, entrelacs, courbes et contre-courbes se déploie non seulement sur le fronton, mais également sur les parties cachées du mécanisme, témoignant du soin porté à l’ensemble de l’ouvrage. Un modèle de serrure français similaire daté du XVIIIe siècle, anciennement conservé au musée Bricard au sein de l'hôtel Libéral Bruant à Paris (G. Mandel, Clefs, 2001, p. 133, ill. 374), présente un décor très similaire.
Le caractère encore relativement contenu de cette ornementation, qui respecte la symétrie générale et ne recouvre pas entièrement la façade, permet de situer notre serrure pendant la période Louis XV. Rares sur le marché, les serrures de maîtrise du XVIIIe siècle sont peu documentées, un exemplaire proche du nôtre, d’époque Louis XV également, figurait dans la collection de Michel Rullier (vente Fraysse et Associés, Drouot, Paris, 10 mars 2010, lot 57).
À la fois chef-d'œuvre de serrurerie et objet de collection, cet ensemble conjugue la complexité technique des ouvrages de maîtrise à une provenance remarquable. Son passage dans les collections Le Secq des Tournelles puis d'Henry-René d'Allemagne l'inscrit dans l'histoire même de la redécouverte et de la valorisation des arts du métal en France au XIXe siècle.
Cette serrure et sa clef appartenaient à Henri Le Secq des Tournelles (1854–1925), fils du photographe et collectionneur Jean-Louis Henri Le Secq des Tournelles (1818–1882), à l’origine de l’un des plus importants ensembles français de ferronnerie et de serrurerie anciennes. Père et fils ont constitué cette collection qui fut présentée presque dans son intégralité à l’Exposition universelle de Paris de 1900. Elle réunissait, au sein du Musée rétrospectif de la classe 65, des serrures de maîtrise strasbourgeoises et parisiennes des XVIIe et XVIIIe siècles ainsi que des clefs de maîtrise françaises des XVIe au XVIIIe siècle. À la fermeture de l’Exposition universelle de 1900, la collection rejoignit le pavillon de Marsan avant d’être offerte à la ville de Rouen en 1917. Installée dans l’ancienne église Saint-Laurent, elle forme le noyau du musée Le Secq des Tournelles inauguré en 1921.
Une photographie publiée dans le catalogue du musée rédigé par Henry-René d’Allemagne montre Henri Le Secq des Tournelles tenant notre serrure, tandis que sa clef repose sur la table à ses côtés (H.-R. d’Allemagne, Musée Le Secq des Tournelles à Rouen. Ferronnerie ancienne, première partie, Paris, J. Schemit, 1924, pl. I). Témoignant de l’amitié qui unissait les deux hommes et de leur intérêt commun pour la serrurerie ancienne, cet ouvrage, paru en 1924, un an avant la mort d’Henri Le Secq des Tournelles, peut également se lire comme un hommage à son œuvre de collectionneur. En étudiant et en faisant connaître la collection Le Secq des Tournelles, d’Allemagne contribue à en prolonger l’héritage. Le passage de notre serrure de l’une à l’autre de leurs collections témoigne concrètement de cette transmission. L’intérêt d’Henry-René d’Allemagne pour les arts du métal transparaît également dans l’aménagement de sa demeure parisienne, au 30, rue des Mathurins. Les photographies reproduites dans La Maison d’un vieux collectionneur montrent plusieurs serrures de coffre du XVIe siècle aux murs de son grand bureau. L'appartenance de notre serrure à sa collection témoigne de ce regard nouveau porté sur la serrurerie ancienne.
Une serrure de maîtrise au mécanisme complexe
Les serrures de maîtrise, également appelées serrures de chef-d’œuvre, étaient réalisées au terme d’un long apprentissage et constituaient l’épreuve destinée à attester la parfaite maîtrise du métier. Réalisées d’après des modèles imposés et précédées d’un dessin soumis à l’approbation des maîtres, elles devaient démontrer toute l’étendue du savoir-faire du serrurier. La réalisation commençait généralement par le panneton de la clef, dont les découpes déterminaient la conception des garnitures, celles-ci commandaient à leur tour l’agencement du mécanisme interne de la serrure. Henry-René d’Allemagne évoque les serrures de maîtrise munies de clefs à lanterne dont la sophistication devait mettre à l’épreuve « la science et même la patience des candidats à la maîtrise » (op. cit., 1924, p. 11). Cette complexité est illustrée dans l’Art du serrurier d’Henri-Louis Duhamel du Monceau (1767), qui y représente une clef de maîtrise à lanterne ainsi que les différents éléments d’une serrure à secret comparables à notre ensemble, présentés démontés pour en expliquer le mécanisme.
Les serrures dites « à secret » comportent un dispositif caché qu’il faut découvrir ou actionner avant de pouvoir introduire la clef ou faire fonctionner le mécanisme. Dans notre serrure, le mascaron revêt ainsi une double fonction, esthétique et mécanique. Il dissimule l’accès à la serrure en actionnant sa langue et en constitue l’entrée secrète. Une fois cette entrée découverte, le mécanisme est déclenché par une clef à lanterne, appellation qui renvoie au lanternon ajouré couronnant la tige et formant un motif tridimensionnel évoquant une petite lanterne, caractéristique de ces clefs d’apparat. La tige à entrelacs et de rinceaux ajourés, avec un cylindre central également percé à jour, fait écho au vocabulaire rocaille du fronton de la serrure, tandis que le panneton à multiples pertuis, terminé par un museau en peigne à huit dents, témoigne de la virtuosité technique recherchée par les maîtres serruriers. Cette typologie de clef se retrouve dans les collections Le Secq des Tournelles (op. cit, 1924, p. 109, pl. LXXIX), ainsi que dans la collection Michel Rullier (vente Fraysse et Associés, Drouot, Paris, 10 mars 2010, lots 20 et 21).
Si le mascaron dissimule l’entrée secrète du mécanisme, il participe également à l’illusion d’un ouvrage ancien. Son motif à bouche ouverte, hérité du répertoire ornemental des siècles précédents, trouve plusieurs parallèles parmi les foncets et plaques de recouvrement de serrures du XVIIe siècle (H.-R. d’Allemagne, 1928), ainsi que sur une serrure exécutée par Gaspard Mazelin en 1649, conservée au Victoria and Albert Museum (inv. 2066:1-1855). Il contribue ainsi à la synthèse opérée par le serrurier entre une composition d’inspiration Renaissance et un décor caractéristique du règne de Louis XV.
Une serrure d'époque Louis XV inspirée de la Renaissance
L'aspect architecturé de notre serrure témoigne d’un goût de la Renaissance renouvelé au XVIIIe siècle. Son fronton et son organisation symétrique évoquent la tradition des serrures de maîtrise à façade de temple du XVIe siècle, dont un modèle daté de 1524 est conservé au musée Le Secq des Tournelles (inv. LS 1662) ainsi qu'un modèle conservé au Walters Art Museum de Baltimore (inv. 52.172). Si cette composition architecturée donne l’illusion d’un modèle renaissant, son vocabulaire ornemental est également caractéristique du règne de Louis XV et peut-être plus précisément des premières années du règne et de la période Régence. Le décor ajouré de rinceaux, entrelacs, courbes et contre-courbes se déploie non seulement sur le fronton, mais également sur les parties cachées du mécanisme, témoignant du soin porté à l’ensemble de l’ouvrage. Un modèle de serrure français similaire daté du XVIIIe siècle, anciennement conservé au musée Bricard au sein de l'hôtel Libéral Bruant à Paris (G. Mandel, Clefs, 2001, p. 133, ill. 374), présente un décor très similaire.
Le caractère encore relativement contenu de cette ornementation, qui respecte la symétrie générale et ne recouvre pas entièrement la façade, permet de situer notre serrure pendant la période Louis XV. Rares sur le marché, les serrures de maîtrise du XVIIIe siècle sont peu documentées, un exemplaire proche du nôtre, d’époque Louis XV également, figurait dans la collection de Michel Rullier (vente Fraysse et Associés, Drouot, Paris, 10 mars 2010, lot 57).
À la fois chef-d'œuvre de serrurerie et objet de collection, cet ensemble conjugue la complexité technique des ouvrages de maîtrise à une provenance remarquable. Son passage dans les collections Le Secq des Tournelles puis d'Henry-René d'Allemagne l'inscrit dans l'histoire même de la redécouverte et de la valorisation des arts du métal en France au XIXe siècle.
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