Lot Essay
LES MEUBLES DE MARQUETERIE DE FLEURS EN BOIS DE BOUT DE JOSEPH BAUMHAUER
Cette spectaculaire paire d’encoignures compte parmi les réalisations les plus riches et les plus ambitieuses produites par Joseph Baumhauer, dit Joseph. Elle rivalise avec la célèbre série de commodes et encoignures en marqueterie de bois de bout et ornementation de bronze doré exécutée par l’ébéniste dans les années 1750, parmi lesquelles figurent notamment la commode conservée au Toledo Museum of Art (inv. 1976.38), peut-être celle livrée au comte de Cobenzl en 1756, ainsi que la paire de commodes aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art de Washington (inv. 1942.9.412), jadis dans la collection des ducs de Leeds, ces dernières très probablement en suite avec la paire d’encoignures du même ébéniste, vendue chez Christie’s à Londres le 23 mai 2012, lot 85, ou encore la commode provenant de l’ancienne collection de l’ambassadeur Paul Dutasta (vente à Paris, galerie Georges Petit, 3 et 4 juin 1926, lot 151).
Ces élégantes encoignures constituent un remarquable exemple du talent de Joseph pour le style rocaille des années 1740 et 1750. L’utilisation de fleurs exécutées en bois de bout, disposées sur un fond de placages débités dans le sens du fil et assemblés en quart de coupe constitue l’un des motifs récurrents de sa production à cette époque. Technique complexe dont il avait fait sa spécialité, les marqueteries de Joseph rivalisaient avec celles de son concurrent et non moins brillant Bernard II van Risenburgh (BVRB). De composition semblable et de même qualité, nous pouvons l’observer notamment sur les étagères d’encoignures livrées en 1753 pour Madame de Pompadour au château de Crécy par l’entremise du célèbre marchand-mercier Lazare Duvaux (vente Christie’s à Paris, collection Graziella Patiño de Ortiz Linares, 23 septembre 2026, lot 11). Sont également typiques de ces années, les montures de bronze doré aux dessins exubérants et aux lignes fluides, soulignées et accompagnées dans leur mouvement par un fond d’amarante. Ce principe utilisé à l’époque se retrouve en particulier sur les commodes des années 1740 réalisées par Charles Cressent. Ainsi, les bronzes comme la marqueterie mêlent des éléments à la fois naturalistes et foisonnants, tandis que l’ensemble de la composition se déploie avec une parfaite harmonie de lignes et de rythmes.
Notre paire d’encoignures de Joseph est à rapprocher d’une autre paire du même modèle, vendue chez Christie’s à New York le 29 octobre 2019 (lot 1134). Les dimensions, la forme, la marqueterie, l’ornementation de bronze doré sont identiques. Seuls les dessus de marbre varient. Peut-être en suite à l’origine tant elles sont semblables, ces encoignures sont sans aucun doute la commande d’un marchand-mercier pour un commanditaire important. Nous savons que Joseph travailla pour des marchands-merciers. Outre Philippe Poirier, pour lequel Joseph réalisa des meubles à plaques de porcelaine dans les années 1760, il travailla également pour le marchand-mercier Charles Darnault. La paire d’encoignures estampillée Joseph vendue chez Christie’s à Londres le 23 mai 2012 (lot 85) possède une étiquette Au Roy d’Espagne, enseigne dudit marchand-mercier établi rue de la Monnaie à Paris, tout comme la commode en laque japonaise, aujourd’hui conservée au Victoria and Albert Museum (inv. 1013-1882). Si la marqueterie est l’apanage de l’ébéniste, en l’occurrence Joseph, les montures de bronze doré sont celui du bronzier. Au-delà du traitement naturaliste des bronzes propre à la période, la grande qualité des montures et le motif d’entrelacs ajourés situé sur la partie supérieure des montants ne sont pas sans rappeler la manière de Jacques Caffieri. Nous retrouvons par exemple ce principe sur les lustres de la Wallace collection à Londres (Inv. F83). Les Caffieri réalisaient des bronzes d'or moulu servant d'ornementation aux meubles d'ébénisterie, tels que ceux présentés sur le fameux mobilier livré à Ange-Laurent de Lalive de Jully en 1759, manifeste du néoclassicisme.
UNE PROVENANCE AU REMARQUABLE PEDIGREE
Fils d’un joaillier viennois d'origine tchèque issu de la grande bourgeoisie austro-hongroise, Jules Porgès (1839-1921) s’installe à Paris en 1857 et devient négociant diamantaire. L’acquisition de mines de diamants en Afrique du Sud et la création de la Compagnie française de diamants du cap de Bonne-Espérance lui valent très rapidement le surnom de Roi du diamant. En parallèle, Jules Porgès est un grand amateur d’arts classiques et constitue au fil des années avec son épouse une importante collection. Pour écrin, il choisit l’avenue Montaigne où il achète en 1892 la fameuse villa pompéienne du prince Napoléon qu’il remplace par un hôtel particulier dessiné par l’architecte Samson. Quelques années plus tard, il fait construire à Rochefort-en-Yvelines pour son épouse Rose Anna Wodianer, un impressionnant château inspiré de l’architecture de l’hôtel de Salm à Paris. Passionnée du XVIIIe siècle, son épouse meuble Rochefort avec sompuosité et élégance. Après le décès de Jules Porgès en 1921, Madame Porgès garde l'hôtel de l'avenue Matignon (où elle s'éteindra en 1937) et décide de vendre le château de Rochefort-en-Yvelines dont elle se sépare en 1924. La même année, une partie des collections du château est alors présentée en vente aux enchères à la galerie Georges Petit à Paris. Sous le lot 214, nous trouvons notre paire d’encoignures qui est achetée 92.000 Francs par un certain Jonas.
Elle rejoint ensuite rapidement la collection d’Arthur-Georges Veil-Picard (1854-1944) où les encoignures sont illustrées dans l'ouvrage d'André Theunissen en 1934 (op.cit., pl. XXXVIII). Originaire d’Alsace, la famille Veil-Picard s’installe à Besançon dans la première moitié du XIXe siècle et fait fortune dans le domaine de la banque et de la finance. Philanthropes, ils participent à l’embellissement et au développement économique de la cité bisontine. Grand collectionneur de la famille, Arthur-Georges s’attache à l’art français du XVIIIe siècle qu’il explore avec passion. L’un des fils conducteurs de sa collection est sa liberté : il était attiré par les artistes inventifs, ceux desquels naissent les grandes idées nous disent Hélène Rihal et Pierre Etienne en introduction du catalogue de la vente des tableaux et dessins de cette même collection, organisée chez Christie’s à Paris le 25 mars 2026. Cette attirance vaut également pour le mobilier et cette extraordinaire paire d’encoignures. Au même titre que Watteau, Fragonard ou Moreau, artistes clés et incontournables du XVIIIe français qu’il collectionna, Joseph Baumhauer reste également dans son domaine, l’un des plus grands et des plus inventifs ébénistes français du XVIIIe siècle.
Cette spectaculaire paire d’encoignures compte parmi les réalisations les plus riches et les plus ambitieuses produites par Joseph Baumhauer, dit Joseph. Elle rivalise avec la célèbre série de commodes et encoignures en marqueterie de bois de bout et ornementation de bronze doré exécutée par l’ébéniste dans les années 1750, parmi lesquelles figurent notamment la commode conservée au Toledo Museum of Art (inv. 1976.38), peut-être celle livrée au comte de Cobenzl en 1756, ainsi que la paire de commodes aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art de Washington (inv. 1942.9.412), jadis dans la collection des ducs de Leeds, ces dernières très probablement en suite avec la paire d’encoignures du même ébéniste, vendue chez Christie’s à Londres le 23 mai 2012, lot 85, ou encore la commode provenant de l’ancienne collection de l’ambassadeur Paul Dutasta (vente à Paris, galerie Georges Petit, 3 et 4 juin 1926, lot 151).
Ces élégantes encoignures constituent un remarquable exemple du talent de Joseph pour le style rocaille des années 1740 et 1750. L’utilisation de fleurs exécutées en bois de bout, disposées sur un fond de placages débités dans le sens du fil et assemblés en quart de coupe constitue l’un des motifs récurrents de sa production à cette époque. Technique complexe dont il avait fait sa spécialité, les marqueteries de Joseph rivalisaient avec celles de son concurrent et non moins brillant Bernard II van Risenburgh (BVRB). De composition semblable et de même qualité, nous pouvons l’observer notamment sur les étagères d’encoignures livrées en 1753 pour Madame de Pompadour au château de Crécy par l’entremise du célèbre marchand-mercier Lazare Duvaux (vente Christie’s à Paris, collection Graziella Patiño de Ortiz Linares, 23 septembre 2026, lot 11). Sont également typiques de ces années, les montures de bronze doré aux dessins exubérants et aux lignes fluides, soulignées et accompagnées dans leur mouvement par un fond d’amarante. Ce principe utilisé à l’époque se retrouve en particulier sur les commodes des années 1740 réalisées par Charles Cressent. Ainsi, les bronzes comme la marqueterie mêlent des éléments à la fois naturalistes et foisonnants, tandis que l’ensemble de la composition se déploie avec une parfaite harmonie de lignes et de rythmes.
Notre paire d’encoignures de Joseph est à rapprocher d’une autre paire du même modèle, vendue chez Christie’s à New York le 29 octobre 2019 (lot 1134). Les dimensions, la forme, la marqueterie, l’ornementation de bronze doré sont identiques. Seuls les dessus de marbre varient. Peut-être en suite à l’origine tant elles sont semblables, ces encoignures sont sans aucun doute la commande d’un marchand-mercier pour un commanditaire important. Nous savons que Joseph travailla pour des marchands-merciers. Outre Philippe Poirier, pour lequel Joseph réalisa des meubles à plaques de porcelaine dans les années 1760, il travailla également pour le marchand-mercier Charles Darnault. La paire d’encoignures estampillée Joseph vendue chez Christie’s à Londres le 23 mai 2012 (lot 85) possède une étiquette Au Roy d’Espagne, enseigne dudit marchand-mercier établi rue de la Monnaie à Paris, tout comme la commode en laque japonaise, aujourd’hui conservée au Victoria and Albert Museum (inv. 1013-1882). Si la marqueterie est l’apanage de l’ébéniste, en l’occurrence Joseph, les montures de bronze doré sont celui du bronzier. Au-delà du traitement naturaliste des bronzes propre à la période, la grande qualité des montures et le motif d’entrelacs ajourés situé sur la partie supérieure des montants ne sont pas sans rappeler la manière de Jacques Caffieri. Nous retrouvons par exemple ce principe sur les lustres de la Wallace collection à Londres (Inv. F83). Les Caffieri réalisaient des bronzes d'or moulu servant d'ornementation aux meubles d'ébénisterie, tels que ceux présentés sur le fameux mobilier livré à Ange-Laurent de Lalive de Jully en 1759, manifeste du néoclassicisme.
UNE PROVENANCE AU REMARQUABLE PEDIGREE
Fils d’un joaillier viennois d'origine tchèque issu de la grande bourgeoisie austro-hongroise, Jules Porgès (1839-1921) s’installe à Paris en 1857 et devient négociant diamantaire. L’acquisition de mines de diamants en Afrique du Sud et la création de la Compagnie française de diamants du cap de Bonne-Espérance lui valent très rapidement le surnom de Roi du diamant. En parallèle, Jules Porgès est un grand amateur d’arts classiques et constitue au fil des années avec son épouse une importante collection. Pour écrin, il choisit l’avenue Montaigne où il achète en 1892 la fameuse villa pompéienne du prince Napoléon qu’il remplace par un hôtel particulier dessiné par l’architecte Samson. Quelques années plus tard, il fait construire à Rochefort-en-Yvelines pour son épouse Rose Anna Wodianer, un impressionnant château inspiré de l’architecture de l’hôtel de Salm à Paris. Passionnée du XVIIIe siècle, son épouse meuble Rochefort avec sompuosité et élégance. Après le décès de Jules Porgès en 1921, Madame Porgès garde l'hôtel de l'avenue Matignon (où elle s'éteindra en 1937) et décide de vendre le château de Rochefort-en-Yvelines dont elle se sépare en 1924. La même année, une partie des collections du château est alors présentée en vente aux enchères à la galerie Georges Petit à Paris. Sous le lot 214, nous trouvons notre paire d’encoignures qui est achetée 92.000 Francs par un certain Jonas.
Elle rejoint ensuite rapidement la collection d’Arthur-Georges Veil-Picard (1854-1944) où les encoignures sont illustrées dans l'ouvrage d'André Theunissen en 1934 (op.cit., pl. XXXVIII). Originaire d’Alsace, la famille Veil-Picard s’installe à Besançon dans la première moitié du XIXe siècle et fait fortune dans le domaine de la banque et de la finance. Philanthropes, ils participent à l’embellissement et au développement économique de la cité bisontine. Grand collectionneur de la famille, Arthur-Georges s’attache à l’art français du XVIIIe siècle qu’il explore avec passion. L’un des fils conducteurs de sa collection est sa liberté : il était attiré par les artistes inventifs, ceux desquels naissent les grandes idées nous disent Hélène Rihal et Pierre Etienne en introduction du catalogue de la vente des tableaux et dessins de cette même collection, organisée chez Christie’s à Paris le 25 mars 2026. Cette attirance vaut également pour le mobilier et cette extraordinaire paire d’encoignures. Au même titre que Watteau, Fragonard ou Moreau, artistes clés et incontournables du XVIIIe français qu’il collectionna, Joseph Baumhauer reste également dans son domaine, l’un des plus grands et des plus inventifs ébénistes français du XVIIIe siècle.
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