PAIRE DE COMMODES D'ÉPOQUE TRANSITION
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COLLECTION PRIVÉE IRLANDAISE
PAIRE DE COMMODES D'ÉPOQUE TRANSITION

ESTAMPILLE DE FRANÇOIS RÜBESTÜCK, VERS 1770-1775

Details
PAIRE DE COMMODES D'ÉPOQUE TRANSITION
ESTAMPILLE DE FRANÇOIS RÜBESTÜCK, VERS 1770-1775
En bois mouluré et sculpté, laque de Chine et vernis martin, le plateau de marbre plaqué jaune de Sienne, la façade à décor de pagodes et paysages lacustres sinisants animés de personnages, une façade présentant l'entrée de la Porte du char de l'Est, les montants appliqués d'agraffes appliquées de guirlandes de lauriers, à décor de réserves et de tiges d'asperge, terminées par un fleuron, le tablier orné de volutes et feuilles d'acanthe, les pieds galbés ornés de chutes de feuilles de laurier, terminés en pattes de lion, chacune estampillée deux fois 'F. RUBESTUCK' et 'JME' sur la traverse droite, et l'une sur le montant arrière gauche
H. 82 cm. (32 ¼ in.) ; L. 145 cm. (57 in.) ; P. 61 cm. (24 in.)
François Rübestück, reçu maître 1766.
Provenance
Probablement acquis à Paris par Simon Harcourt, Ist Earl Harcourt (1714-1777), lorsqu’il était ambassadeur à Paris (1768-1772),
Puis par descendance ;
Sotheby's, Londres, Important French & Continental Furniture & Tapestries, 11 juin 2003, lot 87 ;
Collection privée ;
Sotheby’s, Londres, Treasures, 5 juillet 2017, lot 33 ;
Collection privée, Irlande, acquis de la vente précédente.
Literature
Bibliographie comparative :
P. Kjellberg, Le Mobilier français du XVIIIe siècle, Paris, 1989, pp. 744-749.
T. Wolvesperges, Le Meuble français en laque au XVIIIe siècle, Paris, 2000, pp. 305-306.
Further details
A PAIR OF LATE LOUIS XV ORMOLU-MOUNTED CHINESE LACQUER AND VERNIS MARTIN COMMODES, BY FRANÇOIS RÜBESTÜCK, CIRCA 1770-1775

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Hippolyte de la Féronnière
Hippolyte de la Féronnière Head of European Furniture Department

Lot Essay

Cette exceptionnelle paire de commodes illustre avec une rare élégance le goût parisien pour l’assimilation des laques d’Extrême-Orient dans le mobilier français de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Probablement acquise par Simon Harcourt, Ier comte Harcourt (1714-1777), lors de son ambassade à Paris, elle se distingue tant par la qualité remarquable des panneaux de laque chinoise, leur état de conservation exceptionnel et la sophistication de leur mise en œuvre s’allient ici à une forme de transition particulièrement novatrice, où la ligne encore empreinte du rocaille se conjugue aux prémices du néoclassicisme.

LAQUE DE CHINE : UN DÉCOR D’UNE GRANDE RARETÉ

La silhouette volontairement architecturée des commodes, soulignée par de puissants bronzes dorés d’inspiration Goût grec, contraste avec la délicatesse presque précieuse des panneaux de laque. Cette opposition entre la rigueur de la structure, la richesse des bronzes et l’exotisme raffiné du décor constitue précisément l’un des attraits majeurs de cette paire. Les bordures en vernis Martin viennent en outre assurer la transition visuelle entre les différents matériaux, tandis que le léger ressaut de la façade et les pieds galbés conservent encore la mémoire des formes Louis XV.
Les panneaux de laque sont d’une qualité et d’une ampleur inhabituelles. Leur décor architectural, d’une remarquable complexité, présente de vastes compositions animées de personnages évoluant au sein d’ensembles palatiaux et fortifiés, ponctués de portes monumentales, de bannières et de détails architecturaux minutieusement exécutés. Loin des scènes domestiques plus fréquemment rencontrées sur les panneaux de laque réemployés par les ébénistes parisiens, ces compositions confèrent aux commodes une présence véritablement monumentale.
La largeur exceptionnelle des panneaux suggère qu’ils furent prélevés sur des meubles ou des éléments de mobilier chinois de grandes dimensions, probablement exportés vers l’Europe au milieu du XVIIIe siècle. Leur remploi nécessitait une maîtrise technique considérable : il fallait déposer et adapter des panneaux conçus pour une architecture de meuble radicalement différente, en préserver la surface décorative tout en les intégrant aux proportions d’une commode française. Le résultat témoigne du savoir-faire des meilleurs ébénistes parisiens et de la collaboration étroite qui s’établissait alors entre ébénistes, marchands-merciers et bronziers.
Certains détails iconographiques renforcent encore le caractère exceptionnel des panneaux. Sur l’une des commodes, les personnages représentés à gauche portent des étendards ornés de dragons, signes de leur relation avec l’autorité impériale. Sur l’autre, une grande bannière portant le caractère shuài (帥), associé au commandement militaire, répond à la représentation d’une imposante fortification. En dessous, se dresse la "Porte du Char de l'Est", ou "La Porte des entraves de l'Est". Dans l'architecture traditionnelle des administrations ou des yamen (bureaux officiels) de la Chine impériale, les yamen désignaient les portes ou l'espace d'entrée extérieurs délimités par des chars ou des poteaux, situés de part et d'autre de l'entrée principale, souvent répartis entre l'Est et l'Ouest.
Ces éléments témoignent du soin avec lequel les panneaux furent sélectionnés : leur monumentalité et leur richesse iconographique auraient été pleinement comprises et exploitées par l’ébéniste français, qui les transforma en véritables tableaux décoratifs enchâssés dans le mobilier.

LA TRANSITION VERS LE NÉOCLASSICISME

Bien qu’intégrant des panneaux de laque tant convoités sous le règne de Louis XV, le dessin résolument Goût grec des montures, appartiennent à un vocabulaire ornemental nouveau qui commence à s’imposer à Paris dans les années 1760. Leur géométrie et leur inspiration antique donnent aux commodes une rigueur qui contraste avec l’opulence des surfaces en laque et inscrit le mobilier dans l’évolution fondamentale du goût français vers le néoclassicisme.
Cette association est particulièrement révélatrice du moment auquel ces meubles furent exécutés. Le règne de Louis XV touche alors à sa fin et le goût parisien s’éloigne progressivement des formes rocailleuses et asymétriques qui avaient dominé les décennies précédentes. Entre environ 1765 et 1775, les ébénistes expérimentent des formes plus architecturées, des lignes plus sobres et un répertoire décoratif puisé dans l’Antiquité. La présente paire appartient pleinement à cette période de transition : ses pieds encore galbés évoquent le mobilier Louis XV, tandis que la construction générale, le léger ressaut des façades et surtout le dessin des bronzes annoncent avec assurance le style Louis XVI.
Les bronzes sont particulièrement remarquables par leur parenté avec ceux que l’on retrouve sur plusieurs meubles attribués à Jean-Baptiste-Joseph Baumhauer dit Joseph, ainsi que sur des œuvres estampillées Rübestück. Des modèles similaires sont notamment illustrés par Pierre Kjellberg (Le Mobilier français du XVIIIe siècle, Paris, 1989, pp. 744-749.), sur deux commodes et deux armoires. Leur présence sur un groupe aussi restreint de meubles de très grande qualité suggère l’intervention d’un bronzier spécialisé fournissant plusieurs des principaux maîtres ébénistes parisiens.
Un rapprochement particulièrement significatif peut être établi avec une commode estampillée Oeben, autrefois dans la collection de Madame de Pompadour puis dans celle de Karl Lagerfeld, qui présente une forme Transition comparable et les mêmes modèles de bronzes, dans une échelle légèrement plus réduite. La provenance de Madame de Pompadour est à cet égard particulièrement éclairante : son goût pour l’Antiquité et son rôle déterminant dans l’évolution du décor intérieur français contribuèrent largement à l’émergence de ce nouveau langage néoclassique.

SIMON HARCOURT, IER COMTE HARCOURT ET LE GOÛT POUR L'ANTIQUITÉ

La tradition familiale rattache cette paire de commodes à Simon Harcourt (1714-1777), 2e vicomte puis 1er comte Harcourt, figure majeure de l’aristocratie britannique sous les règnes de George II et de George III. Cette attribution prend tout son sens au regard des goûts du comte et de l’histoire de sa résidence de Nuneham.
Proche de George II, Harcourt fut nommé gouverneur de son petit-fils, le futur George III. À l’avènement de ce dernier, il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire auprès du duc de Mecklembourg-Strelitz afin de négocier le mariage du nouveau roi avec la princesse Charlotte. Après avoir accompagné la future reine en Angleterre, Harcourt fut nommé Master of the Horse puis Lord Chamberlain auprès de la reine Charlotte, devenant ainsi l’un des personnages les plus en vue de la cour britannique.
Son intérêt pour les arts s’inscrivait dans la tradition du Grand Tour. Membre fondateur de la Society of Dilettanti, Harcourt partageait avec nombre de ses contemporains aristocrates une fascination profonde pour l’architecture et les antiquités de la Grèce et de Rome. Cette passion trouva son expression la plus ambitieuse dans la création de Nuneham, sa nouvelle résidence dans l’Oxfordshire.
À partir des années 1760, Harcourt entreprit de transformer les terres familiales au sud d’Oxford en un vaste domaine paysager dominé par une demeure palladienne. Il confia le dessin de Nuneham à Stiff Leadbetter, tandis que les intérieurs furent associés au travail de James « Athenian » Stuart, l’un des principaux défenseurs en Angleterre d’un renouveau de l’architecture et de l’ornement inspirés de l’Antiquité grecque. Le choix d’un décor palladien et la présence d’éléments néoclassiques dans les intérieurs répondaient directement aux convictions esthétiques de Harcourt.
Dans ce contexte, la présence de meubles français associant laque orientale et bronzes d’inspiration antique est particulièrement pertinente.

HARCOURT À PARIS

En 1768, fort de la faveur royale et de son expérience diplomatique, Harcourt fut envoyé à Paris comme ambassadeur de George III. Son séjour coïncide précisément avec les années durant lesquelles le marché parisien du mobilier de luxe connaissait une demande croissante pour les meubles incorporant des panneaux de laque chinoise et japonaise.
Il semble que Harcourt ait profité de son séjour pour acquérir plusieurs pièces françaises de grand luxe décorées de laque et de vernis Martin. La présente paire forme notamment un ensemble avec une paire d’armoires en laque chinoise présentant des bronzes de même inspiration Goût grec et des bordures en vernis Martin,également vendue chez Sotheby’s, Londres, le 11 juin 2003, lot 86. La cohérence stylistique entre ces deux ensembles renforce considérablement l’hypothèse d’une acquisition parisienne au près du même marchand-mercier par Harcourt au cours de son ambassade.
Après quatre années passées à Paris, Harcourt regagna l’Angleterre à la demande de George III et fut nommé Lord Lieutenant d’Irlande, fonction qu’il exerça pendant cinq ans. Il retourna ensuite dans l’Oxfordshire en 1777, quelques mois seulement avant sa mort.
Son fils, George, 2e comte Harcourt, poursuivit la tradition familiale de mécénat et de collection. Sous son administration, Nuneham devint l’un des grands centres de la vie aristocratique et artistique anglaise, accueillant notamment George III, le prince régent et, plus tard, la reine Victoria. Le domaine conserva ainsi pendant plusieurs générations la vocation esthétique et intellectuelle que son premier propriétaire lui avait donnée.

FRANÇOIS RÜBESTÜCK (VERS 1722-1785)

Maître en 1766, François Rübestück exerçait rue de Charenton à Paris et se distingua particulièrement par son utilisation de la laque orientale et du vernis Martin. Bien que les meubles en laque de style rocaille soient relativement nombreux dans le corpus connu (cf. P. Kjellberg, Le Mobilier français du XVIIIe siècle, Dictionnaire des ébénistes et des menuisiers, Paris, 1989, p. 746), cette paire de commodes Transition constitue un exemple particulièrement intéressant de l’évolution de la production de Rübestück. Il semble s'être également spécialisé dans la production de mobilier décoré de vernis à l'imitation des laques d'Extrême-Orient, telle que la commode en vernis à fond 'jonquille' au lot 20 de cette vente.
La présente paire constitue à cet égard l’un des témoignages les plus ambitieux de son œuvre connue. La réunion de panneaux de laque chinoise d’une qualité exceptionnelle, de bordures en vernis Martin et de bronzes dorés d’un dessin Goût grec particulièrement sophistiqué révèle une maîtrise exceptionnelle de matériaux et de langages décoratifs pourtant très différents.

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