Lot Essay
UN PRÉSENT DIPLOMATIQUE DE LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE
Ce déjeuner entre au magasin de vente de la manufacture le 23 avril 1847. Il n'y demeure que quelques semaines : dès le mois de juin suivant, il quitte Sèvres pour être offert au diplomate Charles-Joseph, comte Bresson. Le registre des ventes à crédit en conserve le détail (arch. Sèvres, Vbb 11, f° 16) : Un déjeuner chinois réticulé, décor en or et couleur dans le style chinois composé de 1 plateau armillaire … 300 francs2 tasses et soucoupes à café chinois … 75 … 150 francs1 théière … id. … 110 francs1 pot à sucre … id. … 100 francs1 pot à lait … id. … 90 francs1 boite pour contenir le tout … 75 francssoit un total de 825 francs.
Ce chiffre situe précisément ce déjeuner dans la hiérarchie de la production réticulée. Il ne s'agit pas du grand déjeuner de dix-huit pièces à plateau polylobé de cinquante centimètres, dont le seul plateau était encore porté à 1 050 francs au tarif de 1862, mais de la version réduite, montée sur un plateau dit armillaire, une formule moins onéreuse mais tout aussi exigeante techniquement.
LE DESTINATAIRE : CHARLES-JOSEPH, COMTE BRESSON (1798-1847)
Né à Épinal, Charles-Joseph Bresson s'oriente très tôt vers la carrière diplomatique. Chargé sous Charles X d'une mission confidentielle en Grande-Colombie destinée à proposer une couronne à Simón Bolívar, c'est après 1830 qu'il gagne véritablement la confiance de Louis-Philippe, en conduisant plusieurs négociations matrimoniales décisives pour la monarchie de Juillet : d'abord l'union de Léopold Ier de Belgique avec la princesse Louise d'Orléans, puis, depuis Berlin où il a rétabli les relations franco-prussiennes, celle du prince royal Ferdinand-Philippe d'Orléans avec Hélène de Mecklembourg-Schwerin en 1837.
Ministre plénipotentiaire, brièvement ministre des Affaires étrangères en 1834, pair de France en 1839, il achève sa carrière comme ambassadeur à Madrid, où il joue un rôle déterminant dans la négociation des « mariages espagnols » de 1846, menée face aux manœuvres britanniques. Rappelé en 1847, il est nommé ambassadeur à Naples et s'y donne la mort peu après sa prise de fonctions. Le présent que lui adresse la manufacture en juin 1847 se situe donc à l'exacte charnière de son rappel d'Espagne et de sa dernière ambassade : c'est, de fait, la récompense d'une carrière que la mort interrompt quelques mois plus tard.
LA TECHNIQUE DU « RÉTICULÉ »
Le procédé repose sur une construction en deux enveloppes : une paroi intérieure pleine, qui assure l'étanchéité, et une paroi extérieure entièrement découpée, maintenue à distance par de courtes entretoises de porcelaine. Sa réalisation mobilisait successivement trois ouvriers : le tourneur pour la paroi interne, le modeleur pour l'enveloppe externe ainsi que pour les anses et déversoirs rapportés, enfin un ajoureur spécialisé pour le découpage du treillis, avant que n'interviennent peintres et doreurs. Ce coût de main-d'œuvre explique la rareté du modèle. L'origine du modèle est bien documentée. En avril 1826, la dispersion à Paris de la collection d'objets chinois de l'antiquaire F. Sallé comportait une section de « porcelaines chinoises ajourées » qui retint l'attention d'Alexandre Brongniart, alors directeur de Sèvres et attentif aux procédés extrême-orientaux. La décision de créer un « déjeuner chinois réticulé » est prise en novembre 1831. Hyacinthe Régnier, modeleur et sculpteur à la manufacture de 1825 à 1863, reçoit une avance pour une première série de dessins préparatoires, qu'il complète et arrête l'année suivante. Les premières pièces ajourées sortent des ateliers en 1832 et sont présentées la même année au Louvre ; le déjeuner complet, plateau ajouré compris, n'est dévoilé qu'en 1838.
LES EXEMPLAIRES RÉPERTORIÉS
Deux formes de plateau en porcelaine peuvent accueillir un déjeuner chinois réticulé. L’une est celle du plateau polylobé en forme d’étoile à huit côtés reposant sur huit pieds et surmonté d'une colonne centrale portant une jatte. C’est la forme des exemplaires du musée du Louvre, du musée de Detroit, de la collection Yves Saint Laurent-Pierre Bergé ou du service Boulay de la Meurthe. La seconde, celle de notre déjeuner, est un plateau nommé armillaire en raison de la forme de la prise, plus resserré, à lobes, dont la colonne centrale en balustre est surmontée d'une anse en anneau de bronze doré.
Sept déjeuners chinois réticulés furent acquis par la reine Marie Amélie, pour son usage personnel que pour être offerts. Les exemplaires aujourd'hui localisés, dont plusieurs se rattachent à la Couronne ou à la Maison impériale, peuvent être cités dans l'ordre chronologique :
-1837, fond turquoise, livré le 14 juillet 1838 à la reine Marie-Amélie ; vente Sotheby's New York, 22 mai 1997, lot 40 ;
-1839-1842, fond corail, livré sur ordre de Louis-Philippe soit le 12 août 1842 à M. de Cambacérès, pair de France, soit en juin 1844 à M. de Rothschild ; collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, vente Christie's Paris, 25 février 2009, lot 733 ; aujourd'hui conservé aux Fine Arts Museums de San Francisco, Legion of Honor (2009.11.1-10) ;
-1840, fond rose, livré la même année à la reine Marie-Amélie ; musée du Louvre, (OA 11098-11111) ; reproduit dans Un âge d'or des arts décoratifs 1814-1848, Paris, 1991, p. 279 ;
-1841, fond rouge, présent de Louis-Philippe au vice-roi d'Égypte Méhémet Ali, livré le 13 octobre 1841 ; ventes Christie's Monaco, 12 décembre 1999, lot 936, puis Christie's Paris, 24 juin 2009, lot 141 ;
-1842, fond vert, probablement livré au roi Louis-Philippe ou à la reine Marie Amélie; Detroit Institute of Arts (2008.15.1-24) ;
-1845, déjeuner sur plateau armillaire ; vente Christie's Londres, 30 septembre 2015, lot 214 ;
-1846, fond vert pâle ; vente Christie's New York, 20 avril 2005, lot 172 ;
-1846-1847, notre déjeuner, offert au comte Bresson en juin 1847 ;
-Vers 1855-1861, fond blanc et rose ; Metropolitan Museum of Art, New York (69.193.1-11) ; reproduit dans M. Brunet et T. Préaud, Sèvres, des origines à nos jours, , 1978, p. 297, n° 390 ;
-1862-1863, fond bleu lapis, offert sur ordre de Napoléon III au comte François-Joseph Boulay de la Meurthe en août 1863 ; vente Christie's Paris, 27 novembre 2018, lot 518 ; aujourd'hui à l'Indianapolis Museum of Art at Newfields.
Ce déjeuner entre au magasin de vente de la manufacture le 23 avril 1847. Il n'y demeure que quelques semaines : dès le mois de juin suivant, il quitte Sèvres pour être offert au diplomate Charles-Joseph, comte Bresson. Le registre des ventes à crédit en conserve le détail (arch. Sèvres, Vbb 11, f° 16) : Un déjeuner chinois réticulé, décor en or et couleur dans le style chinois composé de 1 plateau armillaire … 300 francs2 tasses et soucoupes à café chinois … 75 … 150 francs1 théière … id. … 110 francs1 pot à sucre … id. … 100 francs1 pot à lait … id. … 90 francs1 boite pour contenir le tout … 75 francssoit un total de 825 francs.
Ce chiffre situe précisément ce déjeuner dans la hiérarchie de la production réticulée. Il ne s'agit pas du grand déjeuner de dix-huit pièces à plateau polylobé de cinquante centimètres, dont le seul plateau était encore porté à 1 050 francs au tarif de 1862, mais de la version réduite, montée sur un plateau dit armillaire, une formule moins onéreuse mais tout aussi exigeante techniquement.
LE DESTINATAIRE : CHARLES-JOSEPH, COMTE BRESSON (1798-1847)
Né à Épinal, Charles-Joseph Bresson s'oriente très tôt vers la carrière diplomatique. Chargé sous Charles X d'une mission confidentielle en Grande-Colombie destinée à proposer une couronne à Simón Bolívar, c'est après 1830 qu'il gagne véritablement la confiance de Louis-Philippe, en conduisant plusieurs négociations matrimoniales décisives pour la monarchie de Juillet : d'abord l'union de Léopold Ier de Belgique avec la princesse Louise d'Orléans, puis, depuis Berlin où il a rétabli les relations franco-prussiennes, celle du prince royal Ferdinand-Philippe d'Orléans avec Hélène de Mecklembourg-Schwerin en 1837.
Ministre plénipotentiaire, brièvement ministre des Affaires étrangères en 1834, pair de France en 1839, il achève sa carrière comme ambassadeur à Madrid, où il joue un rôle déterminant dans la négociation des « mariages espagnols » de 1846, menée face aux manœuvres britanniques. Rappelé en 1847, il est nommé ambassadeur à Naples et s'y donne la mort peu après sa prise de fonctions. Le présent que lui adresse la manufacture en juin 1847 se situe donc à l'exacte charnière de son rappel d'Espagne et de sa dernière ambassade : c'est, de fait, la récompense d'une carrière que la mort interrompt quelques mois plus tard.
LA TECHNIQUE DU « RÉTICULÉ »
Le procédé repose sur une construction en deux enveloppes : une paroi intérieure pleine, qui assure l'étanchéité, et une paroi extérieure entièrement découpée, maintenue à distance par de courtes entretoises de porcelaine. Sa réalisation mobilisait successivement trois ouvriers : le tourneur pour la paroi interne, le modeleur pour l'enveloppe externe ainsi que pour les anses et déversoirs rapportés, enfin un ajoureur spécialisé pour le découpage du treillis, avant que n'interviennent peintres et doreurs. Ce coût de main-d'œuvre explique la rareté du modèle. L'origine du modèle est bien documentée. En avril 1826, la dispersion à Paris de la collection d'objets chinois de l'antiquaire F. Sallé comportait une section de « porcelaines chinoises ajourées » qui retint l'attention d'Alexandre Brongniart, alors directeur de Sèvres et attentif aux procédés extrême-orientaux. La décision de créer un « déjeuner chinois réticulé » est prise en novembre 1831. Hyacinthe Régnier, modeleur et sculpteur à la manufacture de 1825 à 1863, reçoit une avance pour une première série de dessins préparatoires, qu'il complète et arrête l'année suivante. Les premières pièces ajourées sortent des ateliers en 1832 et sont présentées la même année au Louvre ; le déjeuner complet, plateau ajouré compris, n'est dévoilé qu'en 1838.
LES EXEMPLAIRES RÉPERTORIÉS
Deux formes de plateau en porcelaine peuvent accueillir un déjeuner chinois réticulé. L’une est celle du plateau polylobé en forme d’étoile à huit côtés reposant sur huit pieds et surmonté d'une colonne centrale portant une jatte. C’est la forme des exemplaires du musée du Louvre, du musée de Detroit, de la collection Yves Saint Laurent-Pierre Bergé ou du service Boulay de la Meurthe. La seconde, celle de notre déjeuner, est un plateau nommé armillaire en raison de la forme de la prise, plus resserré, à lobes, dont la colonne centrale en balustre est surmontée d'une anse en anneau de bronze doré.
Sept déjeuners chinois réticulés furent acquis par la reine Marie Amélie, pour son usage personnel que pour être offerts. Les exemplaires aujourd'hui localisés, dont plusieurs se rattachent à la Couronne ou à la Maison impériale, peuvent être cités dans l'ordre chronologique :
-1837, fond turquoise, livré le 14 juillet 1838 à la reine Marie-Amélie ; vente Sotheby's New York, 22 mai 1997, lot 40 ;
-1839-1842, fond corail, livré sur ordre de Louis-Philippe soit le 12 août 1842 à M. de Cambacérès, pair de France, soit en juin 1844 à M. de Rothschild ; collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, vente Christie's Paris, 25 février 2009, lot 733 ; aujourd'hui conservé aux Fine Arts Museums de San Francisco, Legion of Honor (2009.11.1-10) ;
-1840, fond rose, livré la même année à la reine Marie-Amélie ; musée du Louvre, (OA 11098-11111) ; reproduit dans Un âge d'or des arts décoratifs 1814-1848, Paris, 1991, p. 279 ;
-1841, fond rouge, présent de Louis-Philippe au vice-roi d'Égypte Méhémet Ali, livré le 13 octobre 1841 ; ventes Christie's Monaco, 12 décembre 1999, lot 936, puis Christie's Paris, 24 juin 2009, lot 141 ;
-1842, fond vert, probablement livré au roi Louis-Philippe ou à la reine Marie Amélie; Detroit Institute of Arts (2008.15.1-24) ;
-1845, déjeuner sur plateau armillaire ; vente Christie's Londres, 30 septembre 2015, lot 214 ;
-1846, fond vert pâle ; vente Christie's New York, 20 avril 2005, lot 172 ;
-1846-1847, notre déjeuner, offert au comte Bresson en juin 1847 ;
-Vers 1855-1861, fond blanc et rose ; Metropolitan Museum of Art, New York (69.193.1-11) ; reproduit dans M. Brunet et T. Préaud, Sèvres, des origines à nos jours, , 1978, p. 297, n° 390 ;
-1862-1863, fond bleu lapis, offert sur ordre de Napoléon III au comte François-Joseph Boulay de la Meurthe en août 1863 ; vente Christie's Paris, 27 novembre 2018, lot 518 ; aujourd'hui à l'Indianapolis Museum of Art at Newfields.
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