Lot Essay
Sarah Bernhardt, actrice et sculptrice
Célèbre actrice, Sarah Bernhardt (1844-1923), née Henriette Rosine Bernard, multiplie les talents artistiques. Considérée comme l’une des grandes tragédiennes françaises de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, elle dessine également ses costumes, participe à l’élaboration des mises en scène, écrit des pièces de théâtre, des essais et des romans, et s’adonne aux arts plastiques, notamment à la sculpture et à la peinture. C’est dans les années 1860 qu’elle réalise ses premières œuvres dans ces deux disciplines. Cet élan créatif répond notamment à ses déceptions professionnelles, qu’elle évoque dans ses mémoires, publiés en 1907 : « C’est alors que je pris un atelier pour faire de la sculpture. Ne pouvant dépenser au théâtre mes forces intelligentes et mon désir de créer, je les mis au service d’un autre art. Et je me mis à travailler la sculpture avec une ardeur folle. »
Dès 1874, cette passion nouvelle se concrétise par une première reconnaissance publique : Sarah Bernhardt expose au Salon. En 1876, elle reçoit une mention honorable du jury pour sa sculpture Après la tempête, un succès qui lui inspire cette réflexion : « Il me semblait maintenant que j’étais née pour être sculpteur. »
La carrière de Bernhardt prend rapidement une dimension internationale. En 1879, à l’occasion de son premier voyage à Londres, elle organise une exposition de peintures et de sculptures aux William Russell Galleries, à Piccadilly. Cette initiative répond également à des considérations commerciales : selon les informations rapportées sur l’exposition, quelque 400 personnes se seraient présentées pour 100 invitations envoyées, parmi lesquelles figuraient le prince et la princesse de Galles ainsi que Sir Frederick Leighton, alors président de la Royal Academy. Un catalogue recensant 28 œuvres exposées, dont six bustes, est publié à cette occasion ; notre buste n’y figure pas. Bernhardt organise également des expositions à New York au cours des années suivantes.
Entre portrait et allégorie : une œuvre à déchiffrer
La réalisation de bustes occupe une place importante dans la production sculptée de Sarah Bernhardt, au point que la première traduction anglaise de ses mémoires, Memories of My Life, publiée en 1907, consacre une section à ses succès dans cet exercice, sous le titre « My Success in Making Busts ». À côté des portraits de commande et des effigies de son entourage, l’artiste crée également des figures allégoriques. Notre buste se distingue toutefois par l’association d’un visage individualisé et d’un traitement idéalisé du corps : la poitrine partiellement dénudée, soulignée par un drapé mouillé, le rattache à un corpus plus restreint d’œuvres de Bernhardt dans lesquelles le traitement du corps féminin occupe une place centrale, notamment Médée, entièrement nue, et Le Chant, figure au buste découvert.
Cette dernière offre une comparaison particulièrement intéressante. Du modèle en réduction présenté chez Christie’s (Paris, 11 juin 2025, lot 41) à la composition monumentale destinée à l’Opéra de Monte-Carlo de Charles Garnier, Le Chant présente plusieurs analogies formelles avec notre buste : le déhanchement de la figure ailée, le drapé mouillé dévoilant un sein, l’épaule gauche relevée comme pour soutenir la lyre et l’épaule droite abaissée dans le geste de l’instrumentiste. La bouche entrouverte semble enfin laisser échapper une note. La proximité physique et posturale entre les deux figures soulève également la possibilité qu’elles représentent un même modèle. Sarah Bernhardt évoque en effet une certaine « Émilie », modèle connu dans le milieu des sculpteurs, dans un entretien "Les Violons d'Ingres - VIII - Mde Sarah Bernhardt” publié par Le Figaro le 22 septembre 1897 (p. 4).
Au-delà de ces rapprochements avec Le Chant, la question de l’identité de la figure demeure ouverte. L’hypothèse d’une dimension plus personnelle est envisable car Sarah Bernhardt a également réalisé quelques rares autoportraits sculptés. Outre le célèbre encrier en forme de chimère et une statuette allégorique la représentant en sculptrice, on connaît notamment un autoportrait dans le rôle de la fille de Roland, daté de 1876 et conservé au Jewish Museum de New York (inv. 1998-111). Une photographie d’Achille Mélandri pourrait, par ailleurs, documenter un autre autoportrait, parfois rapproché d’un buste acquis par le grand-duc Constantin de Russie, bien que cette identification demeure hypothétique.
L’hypothèse d’un autoportrait mérite d’autant plus d’être considérée que James Agate (1877–1947), critique dramatique britannique et ancien propriétaire de notre buste, y reconnaissait un trait physique caractéristique de l’artiste. Dans le sixième volume de ses mémoires, Ego (1944), il relève une particularité du nez qu’il attribue à Sarah Bernhardt elle-même : « I note that she has reproduced her own exquisite nose with the little ridge in the middle. » Cette remarque, formulée par un admirateur particulièrement attentif aux traits de la comédienne, constitue un indice en faveur d’une dimension autobiographique du buste, sans toutefois suffire à établir formellement son identification comme autoportrait.
Les représentations graphiques de Sarah Bernhardt apportent un éclairage complémentaire sur l’association de son image à la figure ailée. Dans le portrait-charge d’André Gill publié dans Les Hommes d’aujourd’hui, n° 7, le 25 octobre 1878, comme dans l’illustration parue dans La Vie moderne le 2 octobre 1880, l’actrice est représentée avec des ailes. La récurrence de cet attribut dans ces deux images contemporaines invite à s’interroger sur sa signification et sur les associations qu’il pouvait susciter auprès du public. Sans permettre d’identifier directement le sujet de notre buste, ces représentations établissent un parallèle intéressant entre la manière dont Bernhardt fut figurée par ses contemporains et le recours à la figure ailée dans sa propre production sculptée.
James Agate, critique et « Bernhardt-addict »
L’histoire de notre buste est étroitement liée à James Agate, critique dramatique londonien et admirateur passionné de l’actrice, véritable « Bernhardt-addict », pour reprendre les termes employés par le peintre Ronald T. Horley dans une lettre qui lui fut adressée en 1946. Son intérêt pour Sarah Bernhardt dépassait largement le cadre de son activité professionnelle : il rédigea la préface de la traduction anglaise de The Art of the Theatre, publiée à Londres en 1924, et évoqua la comédienne à de nombreuses reprises dans ses mémoires. Sa sœur cadette, May Agate, qui avait étudié auprès de Bernhardt à Paris, lui consacra également un ouvrage, Madame Sarah, paru en 1946. En octobre 1912, lors d’un séjour en Angleterre, Sarah Bernhardt rendit visite à la famille Agate dans sa maison de Pendleton, près de Manchester.
Cette admiration se matérialisa dans un véritable sanctuaire domestique, qu’Agate baptisa le « Musée Sarah Bernhardt ». Installé dans le hall d’entrée de son nouvel appartement, situé à Queen Alexandra Mansions, Grape Street, à Londres, celui-ci réunissait de grandes photographies de l’actrice, des portraits de plus petit format, une lettre autographe adressée à son frère Edward ainsi qu’un buste-encrier à l’effigie de la comédienne, acquis en 1941, décrit et illustré dans le cinquième volume de ses mémoires. Une photographie d’Agate dans ce « musée », réalisée par le célèbre photographe de théâtre Angus McBean (1904–1990), est également reproduite dans la biographie du critique par James Harding (ill. 9). La passion d’Agate pour Bernhardt était si notoire que collectionneurs et correspondants n’hésitaient pas à le contacter pour lui signaler des œuvres de l’artiste mises en vente ou lui en proposer directement. C’est ainsi que, le 21 juin 1943, averti par un correspondant de la présence d’un buste en marbre sculpté par Sarah Bernhardt dans une petite boutique près de Baker Street, à Londres, il se rendit immédiatement sur place et l’acquit pour cinq livres. Il relate cette découverte dans le sixième volume de ses mémoires, Ego (1944) : « The Musée Sarah Bernhardt acquired a new treasure today, a total stranger having written to tell me that an enchanting marble female head sculpted by Sarah was going for next to nothing in a little shop off [sic] Baker Street. Went round at once and got it for five pounds. » Il s’étonne avec humour de voir la figure ailée vêtue d’une robe de soirée.
Le 6 octobre 1945, à l’occasion de la reprise des dîners du Savage Club après la guerre, James Agate, membre éminent de ce club londonien fondé en 1857, fit don du buste à l’institution. Ce geste, relaté dans le huitième volume de ses mémoires, témoigne de la place particulière qu’occupait Sarah Bernhardt dans la vie du critique. Le choix de cette destination revêt une résonance particulière : quelques décennies auparavant, le 11 juillet 1883, l’actrice avait elle-même assisté au bal du Savage Club organisé au Royal Albert Hall.
Célèbre actrice, Sarah Bernhardt (1844-1923), née Henriette Rosine Bernard, multiplie les talents artistiques. Considérée comme l’une des grandes tragédiennes françaises de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, elle dessine également ses costumes, participe à l’élaboration des mises en scène, écrit des pièces de théâtre, des essais et des romans, et s’adonne aux arts plastiques, notamment à la sculpture et à la peinture. C’est dans les années 1860 qu’elle réalise ses premières œuvres dans ces deux disciplines. Cet élan créatif répond notamment à ses déceptions professionnelles, qu’elle évoque dans ses mémoires, publiés en 1907 : « C’est alors que je pris un atelier pour faire de la sculpture. Ne pouvant dépenser au théâtre mes forces intelligentes et mon désir de créer, je les mis au service d’un autre art. Et je me mis à travailler la sculpture avec une ardeur folle. »
Dès 1874, cette passion nouvelle se concrétise par une première reconnaissance publique : Sarah Bernhardt expose au Salon. En 1876, elle reçoit une mention honorable du jury pour sa sculpture Après la tempête, un succès qui lui inspire cette réflexion : « Il me semblait maintenant que j’étais née pour être sculpteur. »
La carrière de Bernhardt prend rapidement une dimension internationale. En 1879, à l’occasion de son premier voyage à Londres, elle organise une exposition de peintures et de sculptures aux William Russell Galleries, à Piccadilly. Cette initiative répond également à des considérations commerciales : selon les informations rapportées sur l’exposition, quelque 400 personnes se seraient présentées pour 100 invitations envoyées, parmi lesquelles figuraient le prince et la princesse de Galles ainsi que Sir Frederick Leighton, alors président de la Royal Academy. Un catalogue recensant 28 œuvres exposées, dont six bustes, est publié à cette occasion ; notre buste n’y figure pas. Bernhardt organise également des expositions à New York au cours des années suivantes.
Entre portrait et allégorie : une œuvre à déchiffrer
La réalisation de bustes occupe une place importante dans la production sculptée de Sarah Bernhardt, au point que la première traduction anglaise de ses mémoires, Memories of My Life, publiée en 1907, consacre une section à ses succès dans cet exercice, sous le titre « My Success in Making Busts ». À côté des portraits de commande et des effigies de son entourage, l’artiste crée également des figures allégoriques. Notre buste se distingue toutefois par l’association d’un visage individualisé et d’un traitement idéalisé du corps : la poitrine partiellement dénudée, soulignée par un drapé mouillé, le rattache à un corpus plus restreint d’œuvres de Bernhardt dans lesquelles le traitement du corps féminin occupe une place centrale, notamment Médée, entièrement nue, et Le Chant, figure au buste découvert.
Cette dernière offre une comparaison particulièrement intéressante. Du modèle en réduction présenté chez Christie’s (Paris, 11 juin 2025, lot 41) à la composition monumentale destinée à l’Opéra de Monte-Carlo de Charles Garnier, Le Chant présente plusieurs analogies formelles avec notre buste : le déhanchement de la figure ailée, le drapé mouillé dévoilant un sein, l’épaule gauche relevée comme pour soutenir la lyre et l’épaule droite abaissée dans le geste de l’instrumentiste. La bouche entrouverte semble enfin laisser échapper une note. La proximité physique et posturale entre les deux figures soulève également la possibilité qu’elles représentent un même modèle. Sarah Bernhardt évoque en effet une certaine « Émilie », modèle connu dans le milieu des sculpteurs, dans un entretien "Les Violons d'Ingres - VIII - Mde Sarah Bernhardt” publié par Le Figaro le 22 septembre 1897 (p. 4).
Au-delà de ces rapprochements avec Le Chant, la question de l’identité de la figure demeure ouverte. L’hypothèse d’une dimension plus personnelle est envisable car Sarah Bernhardt a également réalisé quelques rares autoportraits sculptés. Outre le célèbre encrier en forme de chimère et une statuette allégorique la représentant en sculptrice, on connaît notamment un autoportrait dans le rôle de la fille de Roland, daté de 1876 et conservé au Jewish Museum de New York (inv. 1998-111). Une photographie d’Achille Mélandri pourrait, par ailleurs, documenter un autre autoportrait, parfois rapproché d’un buste acquis par le grand-duc Constantin de Russie, bien que cette identification demeure hypothétique.
L’hypothèse d’un autoportrait mérite d’autant plus d’être considérée que James Agate (1877–1947), critique dramatique britannique et ancien propriétaire de notre buste, y reconnaissait un trait physique caractéristique de l’artiste. Dans le sixième volume de ses mémoires, Ego (1944), il relève une particularité du nez qu’il attribue à Sarah Bernhardt elle-même : « I note that she has reproduced her own exquisite nose with the little ridge in the middle. » Cette remarque, formulée par un admirateur particulièrement attentif aux traits de la comédienne, constitue un indice en faveur d’une dimension autobiographique du buste, sans toutefois suffire à établir formellement son identification comme autoportrait.
Les représentations graphiques de Sarah Bernhardt apportent un éclairage complémentaire sur l’association de son image à la figure ailée. Dans le portrait-charge d’André Gill publié dans Les Hommes d’aujourd’hui, n° 7, le 25 octobre 1878, comme dans l’illustration parue dans La Vie moderne le 2 octobre 1880, l’actrice est représentée avec des ailes. La récurrence de cet attribut dans ces deux images contemporaines invite à s’interroger sur sa signification et sur les associations qu’il pouvait susciter auprès du public. Sans permettre d’identifier directement le sujet de notre buste, ces représentations établissent un parallèle intéressant entre la manière dont Bernhardt fut figurée par ses contemporains et le recours à la figure ailée dans sa propre production sculptée.
James Agate, critique et « Bernhardt-addict »
L’histoire de notre buste est étroitement liée à James Agate, critique dramatique londonien et admirateur passionné de l’actrice, véritable « Bernhardt-addict », pour reprendre les termes employés par le peintre Ronald T. Horley dans une lettre qui lui fut adressée en 1946. Son intérêt pour Sarah Bernhardt dépassait largement le cadre de son activité professionnelle : il rédigea la préface de la traduction anglaise de The Art of the Theatre, publiée à Londres en 1924, et évoqua la comédienne à de nombreuses reprises dans ses mémoires. Sa sœur cadette, May Agate, qui avait étudié auprès de Bernhardt à Paris, lui consacra également un ouvrage, Madame Sarah, paru en 1946. En octobre 1912, lors d’un séjour en Angleterre, Sarah Bernhardt rendit visite à la famille Agate dans sa maison de Pendleton, près de Manchester.
Cette admiration se matérialisa dans un véritable sanctuaire domestique, qu’Agate baptisa le « Musée Sarah Bernhardt ». Installé dans le hall d’entrée de son nouvel appartement, situé à Queen Alexandra Mansions, Grape Street, à Londres, celui-ci réunissait de grandes photographies de l’actrice, des portraits de plus petit format, une lettre autographe adressée à son frère Edward ainsi qu’un buste-encrier à l’effigie de la comédienne, acquis en 1941, décrit et illustré dans le cinquième volume de ses mémoires. Une photographie d’Agate dans ce « musée », réalisée par le célèbre photographe de théâtre Angus McBean (1904–1990), est également reproduite dans la biographie du critique par James Harding (ill. 9). La passion d’Agate pour Bernhardt était si notoire que collectionneurs et correspondants n’hésitaient pas à le contacter pour lui signaler des œuvres de l’artiste mises en vente ou lui en proposer directement. C’est ainsi que, le 21 juin 1943, averti par un correspondant de la présence d’un buste en marbre sculpté par Sarah Bernhardt dans une petite boutique près de Baker Street, à Londres, il se rendit immédiatement sur place et l’acquit pour cinq livres. Il relate cette découverte dans le sixième volume de ses mémoires, Ego (1944) : « The Musée Sarah Bernhardt acquired a new treasure today, a total stranger having written to tell me that an enchanting marble female head sculpted by Sarah was going for next to nothing in a little shop off [sic] Baker Street. Went round at once and got it for five pounds. » Il s’étonne avec humour de voir la figure ailée vêtue d’une robe de soirée.
Le 6 octobre 1945, à l’occasion de la reprise des dîners du Savage Club après la guerre, James Agate, membre éminent de ce club londonien fondé en 1857, fit don du buste à l’institution. Ce geste, relaté dans le huitième volume de ses mémoires, témoigne de la place particulière qu’occupait Sarah Bernhardt dans la vie du critique. Le choix de cette destination revêt une résonance particulière : quelques décennies auparavant, le 11 juillet 1883, l’actrice avait elle-même assisté au bal du Savage Club organisé au Royal Albert Hall.
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