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VAN GOGH, Vincent (1853-1890) et GAUGUIN, Paul (1848-1903). Lettre autographe signée à Émile Bernard [Arles 1 ou 2 novembre 1888]. 4 pp.in-8 à l'encre noire sur un double-feuillet de papier quadrillé. Quelques déchirures sans gravité au pli.  Deux corrections autographes de Van Gogh.
VAN GOGH, Vincent (1853-1890) et GAUGUIN, Paul (1848-1903). Lettre autographe signée à Émile Bernard [Arles 1er ou 2 novembre 1888]. 4 pp.in-8 à l'encre noire sur un double-feuillet de papier quadrillé. Quelques déchirures sans gravité au pli. Deux corrections autographes de Van Gogh.

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VAN GOGH, Vincent (1853-1890) et GAUGUIN, Paul (1848-1903). Lettre autographe signée à Émile Bernard [Arles 1er ou 2 novembre 1888]. 4 pp.in-8 à l'encre noire sur un double-feuillet de papier quadrillé. Quelques déchirures sans gravité au pli. Deux corrections autographes de Van Gogh.

"Mon cher copain Bernard Ces jours ci nous avons beaucoup travaillé et entre temps j'ai lu le rêve de Zola, ce qui fait que je n'ai guère eu le temps d'écrire.
Gauguin m'intéresse beaucoup comme homme -- beaucoup -- Il m'a depuis longtemps semblé que dans notre sale métier de peintre nous avons le plus grand besoin de gens ayant des mains et des estomacs d'ouvrier -- Des gouts plus naturels -- des tempéraments plus amoureux et plus charitables -- que le boulevardier parisien décadent et crevé --
Or ici sans le moindre doute nous nous trouvons en présence d'un être vierge à instincts de fauve. Chez Gauguin le sang et le sexe prevalent sur l'ambition. Mais suffit, tu l'as vu de près plus longtemps que moi, seulement voulais en quelques mots dire premieres impressions.
Ensuite je ne pense pas que cela t'epatera beaucoup si je te dis que nos discussions tendent à traiter le sujet terrible d'une association de certains peintres. Cette association doit ou peut elle avoir oui ou non un caractère commercial. Nous ne sommes encore arrivé à aucun resultat et n'avons point encore mis le pied sur un continent nouveau. Or moi qui ai un pressentiment d'un nouveau monde, qui crois certes à la possibilité d'une immense renaissance de l'art. Qui crois que cet art nouveau aura les tropiques pour patrie.
Il me semble que nous mêmes ne servons que d'intermédiaires. Et que ce ne sera qu'une genération suivante qui réussira à vivre en paix. Enfin, tout cela, nos devoirs et nos possibilités d'action ne sauraient nous devenir plus clairs que par l'expérience même.
J'ai été un peu surpris de ne pas encore avoir reçu tes études promises en échange des miennes.
Maintenant ce qui t'interessera -- nous avons fait quelques excursions dans les bordels et il est probable que nous finirons par aller souvent travailler là. Gauguin a dans ce moment en train une toile du même café de nuit que j'ai peint aussi mais avec des figures vues dans les bordels. Cela promet de devenir une belle chôse.
Moi j'ai fait deux études d'une chûte des feuilles dans une allée de peupliers et une troisieme étude de l'ensemble de cette allee, entièrement jaune. Je déclare ne pas comprendre pourquoi je ne fais pas d'études de figure alors que théoriquement il m'est parfois si difficile de concevoir la nouvelle peinture de l'avenir comme autre chose qu'une nouvelle serie de puissants portraitistes simples et comprehensibles à tout le grand public. Enfin peut etre je vais sous peu me mettre à faire les bordels.
Je laisse une page pour Gauguin qui probablement va t'ecrire aussi et te serre bien la main en pensee.

t.
[out] à t.[oi]
Vincent

Milliet le sous off. Zouaves est parti pour l'Afrique et aimerait bien que tu lui ecrives un de ces jours.


[Suite de Paul Gauguin]
Vous ferez bien en effet de lui écrire quelles sont vos intentions afin qu'il prenne les devants pour vous préparer la voie.--
Mr Milliet, sous lieutenant de Zouaves, Guelma, Afrique.--
N'écoutez pas Vincent, il a comme vous savez l'admiration facile et l'indulgence dito. -- Son idée sur l'avenir d'une génération nouvelle aux tropiques comme peintre me paraît absolument juste et je continue à avoir l'intention d'y retourner quand je trouverai les moyens. Qui sait, un peu de chance ? --
Vincent a fait deux études de feuilles tombantes dans une allée qui sont dans ma chambre et que vous aimeriez bien sur toile à sac très grosse mais très bonne.
Envoyez de vos nouvelles et de tous les copains.

t -
[on].
Paul Gauguin"

N.B. : Pour la transcription, l'orthographe et la grammaire fautives de Van Gogh, ainsi que sa ponctuation, ont été respectées.

EXTRAORDINAIRE LETTRE D'UNE LUCIDITÉ EXEMPLAIRE. LES TENANTS DE LA PEINTURE MODERNE VAN GOGH ET GAUGUIN ÉTAIENT TOUS DEUX CONSCIENTS QUE LEUR PEINTURE NE POUVAIT ÊTRE COMPRISE QUE PAR LES GÉNÉRATIONS FUTURES, LA LEUR ÉTANT D'OFFICE SACRIFIÉE. L'HISTOIRE MONTRA QU'ILS AVAIENT RAISON.

Cette lettre extraordinaire par sa rareté réunit trois figures très importantes de la révolution picturale de la fin du XIXe siècle, une période capitale de transition entre l'impressionnisme et les courants qui vont suivre, comme le modernisme et le surréalisme.

Elle a été écrite à deux mains par Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, à une époque où l'évidence de leur génie ne s'est pas encore imposée à la critique et aux collectionneurs. Les deux peintres l'ont envoyée depuis Arles, au début du mois de novembre 1888. Van Gogh s'y trouvait depuis février. Il s'était d'abord installé à l'hôtel Carrel, puis dans une maison où il louait quatre pièces sur deux étages, et qu'il a peinte cette année-là, dans sa toile intitulée La Maison jaune.

Van Gogh avait formé le projet de fonder une société commerciale de peintres qui travailleraient ensemble, réunis par une même sensibilité et le souci d'ouvrir de nouvelles voies à leur art. Il avait compris le génie de Paul Gauguin et l'avait invité à le rejoindre. Les deux hommes s'étaient liés d'amitié deux ans auparavant. Après un mois d'atermoiements, Gauguin arriva en Arles, au terme d'un long voyage en train depuis la Bretagne, au matin du mardi 23 octobre.

Cette lettre commune, la seule que les deux peintres aient jamais écrite ensemble, a été adressée au peintre Émile Bernard (1868-1941). Jeune homme brillant et d'une grande culture, ce dernier avait décidé à l'âge de 16 ans de se consacrer à la peinture et suivi les cours de Fernand Cormon où il rencontra Toulouse-Lautrec. Il en fut renvoyé au bout de douze mois pour insolence et chahut. Inspiré par la Renaissance, il se voyait en artiste complet, à la fois peintre et poète, mais aussi critique d'art. Il rédigea en 1890, le n° 390 de la revue Hommes d'aujourd'hui consacré à Van Gogh, dont il illustra la couverture par un dessin d'après un autoportrait de Van Gogh.
Insatisfait de l'état de la peinture, Émile Bernard élabora et développa une théorie baptisée cloisonnisme (motifs simples, brillamment colorés et lourdement cernés, comme dans la technique ancienne des émaux), dont on verra l'empreinte dans les toiles de Gauguin. Cette recherche le mena plus tard au synthétisme et au symbolisme. Il s'était lié d'amitié avec Van Gogh, avec lequel il échangea à partir de 1886 une importante correspondance artistique qui fut publiée dès 1890 dans le Mercure de France.

Quant à Gauguin, il avait rencontré Bernard une première fois dès 1886 en Bretagne, mais n'avait vraiment commencé à le fréquenter qu'à partir du mois d'août 1888, à Pont-Aven, à peine trois mois avant l'envoi de cette lettre.

L'été 1888 n'en aura pas moins constitué un moment déterminant dans le parcours parallèle de Gauguin et Bernard. Et il eut un grand retentissement pour l'histoire de la peinture. C'est, en effet, à cette époque que s'est véritablement créé le mouvement devenu fameux sous le nom d'école de Pont-Aven, dont ils étaient tous deux les figures éminentes. Émile Bernard avait théorisé cette nouvelle approche de la peinture qui rompait avec l'impressionnisme, sans en renier les maîtres, et prônait une plus grande simplicité, ainsi qu'une représentation des seules formes mémorisées par le peintre. La première exposition collective de ce mouvement eut lieu l'année suivante à Paris au café Volpini en marge de l'exposition universelle.

Van Gogh, qui écrit presque trois pages entières des quatre de cette lettre, mentionne au début, Le Rêve, seizième roman de la saga des Rougon-Macquart écrite par Zola. Cette lecture et le fait que lui et Gauguin "ont beaucoup travaillé" expliquent pourquoi il n'a "guère eu le temps d'écrire".

Van Gogh donne à Émile Bernard ses premières impressions sur Gauguin dans lesquelles on ressent son admiration pour l'homme et qui révèlent sa conception de ce que devaient alors être les artistes: "...nous avons le plus grand besoin de gens ayant des mains et des estomacs d'ouvrier - Des gouts plus naturels - des tempéraments plus amoureux et plus charitables - que le boulevardier parisien décadent et crevé - Or ici sans le moindre doute nous nous trouvons en présence d'un être vierge à instincts de fauve. Chez Gauguin le sang et le sexe prevalent sur l'ambition."

Puis il évoque son projet d'association d'artistes travaillant ensemble. La formule "je ne pense pas que cela t'epatera beaucoup si je te dis que nos discussions tendent à traiter le sujet terrible d'une association de certains peintres" s'explique parce que Van Gogh sait que Gauguin a déjà évoqué ce projet dans une lettre que ce dernier a adressée à Émile Bernard depuis Arles quelques jours auparavant.

À propos du projet de cette association Van Gogh précise : "Nous ne sommes encore arrivé à aucun resultat et n'avons point encore mis le pied sur un continent nouveau. Or moi qui ai un pressentiment d'un nouveau monde, qui crois certes à la possibilité d'une immense renaissance de l'art. Qui crois que cet art nouveau aura les tropiques pour patrie...". Cette phrase souligne aussi la réflexion permanente de Van Gogh sur l'avenir de la peinture et son statut d'innovateur, conscient d'être à la source d'un grand bouleversement dont il se résigne à ne pas récolter les fruits de son vivant.

Se référant à ce beau passage, le journaliste Gabriel-Albert Aurier qui aura connaissance de cette lettre par Bernard, écrira, dans un article consacré à Van Gogh publié dans la livraison de janvier 1890 du Mercure de France : "Un rêveur, un croyant exalté, un dévoreur de belles utopies, vivant d'idées et de songes. Longtemps, il s'est complu à imaginer une rénovation d'art, possible par un déplacement de civilisation: un art des régions tropicales."

L'amitié qui lie Van Gogh à Émile Bernard lui permet aussi des confidences qu'il se garde bien de faire, dans la correspondance qu'il adresse à son frère Théodore, le marchand d'art qui subvient à ses besoins : "Nous avons fait quelques excursions dans les bordels et il est probable que nous finirons par aller souvent travailler là. Gauguin a dans ce moment en train une toile du même café de nuit que j'ai peint aussi mais avec des figures vues dans les bordels. Cela promet de devenir une belle chôse."

Il fait allusion ici à sa propre toile le Café de nuit, réalisée en septembre et à celle de Gauguin qui porte le même titre et se distingue par la présence d'une femme, au premier plan, alors que la toile de Van Gogh est une vue plus large, dont le centre est occupé par une table de billard.

Puis, Van Gogh évoque "deux études d'une chûte des feuilles dans une allée de peupliers et une troisieme étude de l'ensemble de cette allee, entièrement jaune". Ces trois toiles sont connues sous le nom d'Alyscamps (Champs-Élysées en provençal) et répertoriées sous les cotes 1620, 1621 et 1623 du catalogue raisonné de Jan Hulsker.
Il livre aussi ses propres contradictions, déclarant "ne pas comprendre pourquoi [il ne fait] pas d'études de figure alors que théoriquement il [lui] est parfois si difficile de concevoir la peinture de l'avenir comme autre chose qu'une nouvelle serie de puissants portraitistes simples et comprehensibles à tout le grand public."

Ses dernières "figures" datent en effet de septembre. Il a d'abord peint son autoportrait, qu'il a échangé contre celui de Gauguin, puis ceux du poète Eugène Boch et du lieutenant de zouaves Paul-Eugène Milliet. Ces deux portraits figurent d'ailleurs sur le mur le long duquel est disposé le lit, dans sa célèbre toile La chambre à coucher peinte cette même année en Arles.

Mais cette phrase contient surtout une très importante vision de "la peinture de l'avenir" selon Van Gogh, qui est surtout une prémonition de ce que doivent être les peintres : "de puissants portraitistes simples et comprehensibles à tout le grand public". En filigrane, cette phrase riche de sens rappelle aussi une des grandes difficultés de Van Gogh qui voulait faire peindre des "figures" mais à qui ses ressources ne permettaient pas de payer des modèles.

Gauguin, lorsqu'il prend la plume, abonde dans le sens de Van Gogh pour recommander à Bernard d'écrire au sous-officier de Zouaves Milliet, ami de Van Gogh, qui avait été stationné en Arles et venait de repartir pour l'Afrique quelques jours après l'arrivée de Gauguin. Émile Bernard projetait alors de partir peindre en Afrique et aurait eu besoin d'aide sur place. Gauguin donne l'adresse de Milliet à Guelma, en Algérie. Mais Bernard choisira finalement l'Égypte.

Gauguin conseille aussi à Émile Bernard, avec une certaine dose de fausse modestie, de ne pas écouter "... Vincent, il a l'admiration facile et l'indulgence dito [idem]". Mais cette phrase masque une réalité : l'ascendant de Gauguin sur Van Gogh. Plus âgé, plus sûr de lui et à l'aise avec les femmes, il était aussi conforté dans son travail par les premières ventes de ses toiles.

À cette époque, Gauguin a donné à Van Gogh son accord pour l'idée d'une association d'artistes et il partage aussi son idée de transporter son activité sous les tropiques. Mais pas nécessairement accompagné, comme le montre sa phrase : "Son idée sur l'avenir d'une génération nouvelle aux tropiques comme peintre me paraît absolument juste et je continue à avoir l'intention d'y retourner quand je trouverai les moyens. Qui sait, un peu de chance ?"

Mais les écarts de Van Gogh, qui puise dans la caisse commune, pour fréquenter des prostituées, et n'a pas tout à fait réussi à renoncer à l'absinthe, auront raison de cette cohabition. Prévue pour durer au moins un ou deux ans, elle s'interrompra tragiquement au bout de neuf semaines. Le 23 décembre lors d'une violente dispute, Van Gogh après avoir menacé son "copain" Gauguin d'un rasoir, se tranchera lui-même l'oreille.

Cet incident éloignera les deux hommes, sans remettre en cause l'admiration qu'ils avaient l'un pour l'autre. Et l'atelier des tropiques que finira par créer Gauguin à Tahiti aura indiscutablement tiré sa source du projet de Van Gogh. Les lettres de Van Gogh en mains privées sont d'une grande rareté, en particulier celles longues et d'un riche contenu comme celle-ci.

LA SEULE LETTRE CONNUE REDIGÉE EN COMMUN PAR LES DEUX PEINTRES.

Van Gogh, correspondance générale, 3, p. 387, Biblos.
Correspondance de Paul Gauguin, 1, n 177*. Fondation Singer-Polignac.

Brought to you by

Clémentine Robert
Clémentine Robert

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