Lot Essay
Ce pastel éclatant, exécuté avec des pigments d’une fraîcheur sans précédent, se rattache directement à l’une des compositions les plus célèbres de Pierre-Auguste Renoir, mais aussi à l’un de ses thèmes de prédilection, La Leçon de piano ou Jeunes filles au piano (1892). Cette dernière compte également parmi les compositions les plus importantes de l’œuvre de Renoir, puisqu’elle marqua un véritable tournant dans sa carrière : la reconnaissance institutionnelle de son statut d’artiste par l’État français, alors même qu’il avait déjà atteint sa maturité artistique. Au début des années 1890, Renoir approchait en effet de la cinquantaine et comptait déjà près de trente années de carrière : il avait participé à quatre des huit expositions impressionnistes (en 1874, 1876, 1877 et 1882), peint l’incontestable chef-d’œuvre Bal du moulin de la Galette (1876), suscité de vifs débats autour de sa période dite « ingresque » (1881-1888), et constitué une œuvre de maturité dans laquelle il était parvenu à réconcilier le dessin classique et la palette lumineuse de l’impressionnisme.
Un fait frappant demeurait pourtant - et ses amis comme ses admirateurs le considéraient comme proprement scandaleux : l’État français n’avait encore jamais commandé la moindre œuvre à Renoir. Monet, Pissarro, Morisot et Cassatt louaient tous son talent et Renoir bénéficiait d’un marché privé suffisamment solide, largement soutenu par Paul Durand-Ruel, tandis que des collectionneurs tels que Gustave Caillebotte, Georges Charpentier et Charles Ephrussi acquéraient ses œuvres. Pourtant, en 1892, aucun musée national ne possédait encore l’une de ses peintures ; aucune œuvre n’était entrée dans les collections publiques par voie d’acquisition officielle. La résistance persistante de l’establishment académique, qui considérait encore l’impressionnisme comme un mouvement frivole, le manque de soutien institutionnel aux artistes d’avant-garde et la prudence des administrateurs de musée à l’égard des artistes contemporains expliquent en partie cette absence de reconnaissance institutionnelle. Cette situation préoccupait profondément Stéphane Mallarmé (1842-1898), le poète symboliste devenu l’une des figures les plus respectées du monde artistique parisien. Mallarmé connaissait personnellement Renoir depuis les années 1870 et admirait profondément son œuvre. Proche d’Édouard Manet - qui réalisa son portrait en 1876, aujourd’hui conservé au musée d’Orsay -, il résolut d’intervenir.
Avec Roger Marx, membre progressiste de l’administration des Beaux-Arts, Mallarmé entreprit discrètement, au printemps 1892, des démarches afin de faire entrer les impressionnistes dans les collections nationales. Parallèlement à ses fonctions administratives, Roger Marx était un critique d’art influent et venait d’être nommé inspecteur général des Musées, fonction qui lui conférait une autorité suffisante pour être à l’initiative de commandes. Cette action aboutit en 1892 à une commande informelle proposée à Pierre-Auguste Renoir pour un tableau destiné au musée du Luxembourg, alors musée des artistes vivants et principal musée français consacré à l’art contemporain installé jusqu’en 1937 dans l’ancienne Orangerie du palais du Luxembourg à Paris.
Fier de recevoir cette première reconnaissance officielle après trente années d’attente, Renoir choisit son sujet : Jeunes filles au piano. Comme on lui avait simplement demandé de réaliser une œuvre représentative de son art, digne d’entrer dans les collections nationales françaises, il opta pour ce sujet bourgeois parfaitement respectable : deux jeunes filles au piano. Reprenant un thème classique très apprécié des peintres français du XVIIIe siècle, notamment Fragonard (et en particulier son chef-d’œuvre La Leçon de musique, conservé au Musée du Louvre), Renoir chercha à peindre un monde idéal peuplé de jeunes filles gracieuses. Mais, se gardant de toute simple imitation, il entendait également être un peintre de son temps et nous présente un intérieur bourgeois élégant et confortablement meublé. Une scène d’intérieur était en outre susceptible d’être plus aisément acceptée par l’Académie des Beaux-Arts qu’une scène animée de bal populaire ou de café au bord de l’eau. Ces scènes domestiques et intimes lui permettaient parallèlement d’explorer son traitement caractéristique des carnations lumineuses et des étoffes richement texturées, inscrivant le thème des Jeunes filles au piano dans sa période dite « nacrée » (1890-1897). Enfin, pour atténuer la pression qu’il s’imposait à lui-même, Renoir choisit un sujet qu’il avait déjà abordé trois ans auparavant, en 1889, dans Jeunes filles au piano, aujourd’hui au Joslyn Art Museum d’Omaha, tout en modifiant les modèles, les robes et le décor dans les versions de 1892.
Renoir se consacra à cette composition avec une détermination extraordinaire, au point d’en réaliser finalement sept versions - cinq peintures à l’huile et deux pastels - toutes de dimensions plus ou moins similaires, autour de 116 x 90 cm. Pourtant Renoir - dont les biographes ont souvent souligné l’inlassable quête de perfection - demeura insatisfait de chacune d’entre elles. La version aujourd’hui généralement considérée comme la plus aboutie est celle acquise par l’État français en 1892 pour le musée du Luxembourg et désormais conservée au musée d’Orsay à Paris (Dauberville no. 993). Les six autres versions furent dispersées dans quelques-unes des plus importantes collections : collection Robert Lehman (Dauberville no. 994 ; aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art, New York), collection Walter-Guillaume (Dauberville no. 990 ; version plus esquissée, aujourd’hui au musée de l’Orangerie, Paris), collection Durand-Ruel (Dauberville no. 992 ; aujourd’hui en collection particulière), Gustave Caillebotte (Dauberville no. 991 ; version dédicacée à Caillebotte, aujourd’hui en collection particulière), ainsi que deux pastels (no. 1409, déposé à long terme au Metropolitan Museum of Art, New York, en 1980-1983 puis 1985-1989 ; et no. 1410, anciennement dans la collection Cynthia Foy Rupp). Le présent pastel, provenant de la collection Durand-Ruel (Dauberville no. 1408), est une étude préparatoire pour les deux modèles de la série des Jeunes filles au piano ; la signature de Renoir témoigne néanmoins du statut d’œuvre à part entière qu’il lui accordait.
Dans les cinq peintures à l’huile et les deux grands pastels, la composition représente deux jeunes filles dans un intérieur bourgeois confortablement aménagé, absorbées par la musique qu’elles jouent ensemble. Assise devant un piano droit, une adolescente blonde vêtue de blanc étudie la partition posée devant elle, tandis que sa compagne, une brune légèrement plus jeune vêtue d’une robe aux tons chauds de rose orangé, se tient à ses côtés et suit la partition. Leur concentration silencieuse et leur proximité créent une atmosphère d’intimité et d’harmonie domestique. Dans le présent pastel de la collection Durand-Ruel, Renoir resserre le cadrage sur les deux jeunes filles et concentre toute l’attention sur la dimension psychologique presque tangible de la scène. Il s’agit de la seule œuvre liée à la série des Jeunes filles au piano dans laquelle la jeune brune passe affectueusement son bras droit autour de la blonde, comme pour l’encourager tandis que celle-ci, profondément absorbée, déchiffre la partition. Renoir élimine tout détail superflu - décor et objets - dans cette œuvre sur papier. Le contexte de la leçon de piano n’est en réalité suggéré que par la main de la jeune fille blonde touchant la partition ; il devient pleinement intelligible lorsque le pastel est rapproché des deux grands pastels et des cinq peintures. Cette œuvre se distingue ainsi comme la version la plus spontanée et la plus intime des deux jeunes filles au piano et, dans une certaine mesure, comme la plus moderne par son cadrage évoquant un instantané photographique.
Bien que l’identité des modèles n’ait pu être établie avec certitude, Renoir prenait fréquemment ses modèles parmi les familles de son entourage. Les deux jeunes filles ont souvent été rapprochées des sœurs Lerolle, que Renoir devait représenter quelques années plus tard, en 1897, dans Yvonne et Christine Lerolle au piano. En 1892, Yvonne aurait eu quinze ans et Christine treize ans, âges qui pourraient correspondre à ceux des modèles de Renoir dans ses compositions représentant les deux jeunes filles au piano. En outre, leur ressemblance avec les sœurs Lerolle, telles qu’elles apparaissent dans une photographie anonyme datant des années 1890, pourrait confirmer leur identité dans Jeunes filles au piano. Dans cette exquise œuvre sur papier de Renoir, la fermeté du dessin, héritée de sa période dite « ingresque », se conjugue à la fraîcheur et à la spontanéité du pastel, tout en restituant la douceur atmosphérique de l’impressionnisme, soulignant les remarquables qualités de Renoir en tant que dessinateur ainsi que l’importance des esquisses préparatoires pour les compositions ambitieuses dans son processus créatif - un sujet récemment et à juste titre mis en lumière dans la dernière exposition du musée d’Orsay, Renoir dessinateur (mars-juillet 2026).
This vibrant pastel, executed with pigments of an unprecedented freshness, is directly related to one of Pierre-Auguste Renoir’s most famous compositions but also one of his favorite themes, La Leçon de piano or Jeunes Filles au piano (1892). The latter is also one of the most significant compositions in Renoir’s oeuvre as it marked a true-turning point in his artistic career: finally, the institutional recognition of his artistic status by the French State despite having reached artistic maturity. Indeed, by the early 1890s, Renoir was close to fifty years old and had already completed almost thirty years of artistic career: by then he had participated to four of the eight Impressionist Exhibitions (in 1874, 1876, 1877 and 1882), painted the undisputed masterpiece Dance at Le Moulin de la Galette (1876), made the headlines following the controversy surrounding his so-called Ingres period (1881–1888), and had produced a mature body of work in which he had successfully reconciled classical draftsmanship with the luminous palette of Impressionism.
Yet one striking fact remained - one that his friends and admirers regarded as nothing short of scandalous: the French State had never commissioned a single work from Renoir. Monet, Pissarro, Morisot, Cassatt all praised his talent and he benefited from a financially sustainable private market – very much fueled by Paul Durand-Ruel’s support - with collectors such as Gustave Caillebotte, Georges Charpentier and Charles Ephrussi acquiring works by Renoir. However, by 1892 no national museum owned one of his paintings. Not a single work had entered the public collections through official acquisition. A combination of continued resistance of the academic establishment - that still regarded Impressionism as a frivolous movement -, a lack of institutional support for avant-garde artists and museum administrators’ cautiousness towards contemporary artists partly explain this institutional neglect. This deeply troubled Stéphane Mallarmé, the Symbolist poet who had become one of the most respected figures in Paris's artistic world. Mallarmé had known Renoir personally since the 1870s. He had been a close friend of Édouard Manet - who painted his portrait in 1876, now in the Musée d'Orsay - and admired Renoir's work profoundly. He resolved to intervene.
Working with Roger Marx, a progressive official in the Fine Arts administration, Mallarmé discreetly set about securing a place for the Impressionists in the national collections during the spring of 1892. Alongside his administrative duties, Roger Marx was an influential art critic and had recently been appointed Inspector General of Museums, a position that gave him sufficient authority to initiate official commissions. The result of this quiet campaign was an informal commission in 1892 offered to Pierre-Auguste Renoir for a painting destined for the Musée du Luxembourg, then France's museum of living artists and the country's principal museum of contemporary art, housed until 1937 in the former Orangery of the Luxembourg Palace in Paris.
Proud to receive his first official recognition after thirty years of waiting, Renoir chose his subject: Young Girls at the Piano. As he had simply been asked to produce a work representative of his art—one worthy of entering the French national collections – he settled on this thoroughly respectable bourgeois subject of two young girls at a piano. Recalling a classical theme that was very popular with French 18th century painters, notably Fragonard (and particular his masterpiece La Leçon de Musique at the Louvre Museum), Renoir sought to paint an ideal world, peopled with graceful young girls. But, scorning mere imitation, he also wanted to be a painter of his time, and presents us with an elegant, comfortably furnished, bourgeois interior. In addition, painting an interior scene would be more easily accepted by the Fine Arts Academy rather than a lively popular dance or riverside café scene. At the same time, these intimate domestic scenes allowed him to explore his characteristic treatment of luminous flesh tones and richly textured fabrics, anchoring this theme of the Young Girls at the Piano in his so-called ‘pearly period’ (1890–1897). Finally, to ease his self-imposed psychological pressure, Renoir selected a subject he had recently explored three years earlier in 1889 in Young Girls at the Piano, housed in the Joslyn Art Museum, Omaha (Nebraska), yet changed the models, dresses and background in the 1892 versions.
Renoir devoted himself to the work with extraordinary determination—so much so that he ultimately produced seven versions of the same composition - five oil paintings and two pastels, all measuring more or less the same dimensions 116 x 90 cm. Yet Renoir – whose biographers often mentioned his relentless self-perfectionism - remained dissatisfied with every single one. The version that is today considered as the most definitive is the one that was eventually acquired by the French State for the Musée du Luxembourg in 1892 and which is now in the Musée d'Orsay, Paris (Dauberville no. 993). The other six versions were then dispersed in some of the most important collections: Robert Lehman (Dauberville no. 994; today in the Metropolitan Museum of Art, New York), Walter-Guillaume (Dauberville no. 990; a sketchier version, today housed in the Musée de l’Orangerie, Paris), Durand-Ruel Collection (Dauberville no. 992; today in a private collection), Gustave Caillebotte (Dauberville no. 991; that version is dedicated to Caillebotte and is today in a private collection), and two pastels (no. 1409, which was on long-term loan to the Metropolitan Museum of Art, New York from 1980-1983 and 1985-1989; and no. 1410, previously in the Cynthia Foy Rupp collection). The present pastel from the Durand-Ruel collection (Dauberville no. 1408) is a preparatory work – considered as a work on its own by the artist given he signed it – for the two sitters in the Jeunes Filles au piano series.
The composition in the five oil paintings and two pastels depicts two young girls in a comfortably appointed bourgeois interior, absorbed in making music together. Seated at an upright piano, a blonde adolescent in a white dress studies the sheet music before her while her companion, a slightly younger brunette in a warm pinkish-orange gown, stands beside her, following the score. Their quiet concentration and close proximity create an atmosphere of intimacy and domestic harmony. In the present pastel of the Durand-Ruel Collection, Renoir zoomed in onto the two young girls, exclusively focusing on the scene’s almost tangible psychological dimension. It is the only work from the Jeunes Filles au piano series in which the brunette warmly wraps her right arm around the blonde girl to encourage her, as she is deeply absorbed in deciphering the music score. Renoir omitted all other extraneous details - background and objects - in this work on paper. In fact, the context of the piano lesson is hinted by the blonde girl’s hand touching the music score and is confirmed when relating the pastel to the two larger pastels and the five paintings. As such, the pastel stands out as the most spontaneous and intimate version of the two girls seated at the piano, and to some extent, the most modern in its photographic snapshot view.
Although the sitters have never been securely identified, Renoir frequently drew his models from families within his circle. The two young girls have often been associated with the Lerolle sisters, whom Renoir would portray in Yvonne and Christine Lerolle at the Piano a few years later in 1897. In 1892, Yvonne would have been 15 years old and Christine would have been 13 years old, possibly corresponding to the age of Renoir’s sitters in his compositions of the two young girls at the piano. Furthermore, their resemblance to the Lerolle sisters captured in an anonymous photograph dating from the 1890s could confirm their identity in Jeunes Filles au piano. In this exquisite work on paper by Renoir, firm drawing, inherited from his so-called ‘Ingres period’, is combined with the freshness and spontaneity of the pastel medium, conveying also the atmospheric softness of Impressionism, emphasizing Renoir’s remarkable achievements as a draughtsman and the importance of preparatory sketches for ambitious compositions in his creative process – a topic that was recently and rightfully put into the spotlight in the last Musée d’Orsay exhibition, Renoir dessinateur (March –July 2026).
Un fait frappant demeurait pourtant - et ses amis comme ses admirateurs le considéraient comme proprement scandaleux : l’État français n’avait encore jamais commandé la moindre œuvre à Renoir. Monet, Pissarro, Morisot et Cassatt louaient tous son talent et Renoir bénéficiait d’un marché privé suffisamment solide, largement soutenu par Paul Durand-Ruel, tandis que des collectionneurs tels que Gustave Caillebotte, Georges Charpentier et Charles Ephrussi acquéraient ses œuvres. Pourtant, en 1892, aucun musée national ne possédait encore l’une de ses peintures ; aucune œuvre n’était entrée dans les collections publiques par voie d’acquisition officielle. La résistance persistante de l’establishment académique, qui considérait encore l’impressionnisme comme un mouvement frivole, le manque de soutien institutionnel aux artistes d’avant-garde et la prudence des administrateurs de musée à l’égard des artistes contemporains expliquent en partie cette absence de reconnaissance institutionnelle. Cette situation préoccupait profondément Stéphane Mallarmé (1842-1898), le poète symboliste devenu l’une des figures les plus respectées du monde artistique parisien. Mallarmé connaissait personnellement Renoir depuis les années 1870 et admirait profondément son œuvre. Proche d’Édouard Manet - qui réalisa son portrait en 1876, aujourd’hui conservé au musée d’Orsay -, il résolut d’intervenir.
Avec Roger Marx, membre progressiste de l’administration des Beaux-Arts, Mallarmé entreprit discrètement, au printemps 1892, des démarches afin de faire entrer les impressionnistes dans les collections nationales. Parallèlement à ses fonctions administratives, Roger Marx était un critique d’art influent et venait d’être nommé inspecteur général des Musées, fonction qui lui conférait une autorité suffisante pour être à l’initiative de commandes. Cette action aboutit en 1892 à une commande informelle proposée à Pierre-Auguste Renoir pour un tableau destiné au musée du Luxembourg, alors musée des artistes vivants et principal musée français consacré à l’art contemporain installé jusqu’en 1937 dans l’ancienne Orangerie du palais du Luxembourg à Paris.
Fier de recevoir cette première reconnaissance officielle après trente années d’attente, Renoir choisit son sujet : Jeunes filles au piano. Comme on lui avait simplement demandé de réaliser une œuvre représentative de son art, digne d’entrer dans les collections nationales françaises, il opta pour ce sujet bourgeois parfaitement respectable : deux jeunes filles au piano. Reprenant un thème classique très apprécié des peintres français du XVIIIe siècle, notamment Fragonard (et en particulier son chef-d’œuvre La Leçon de musique, conservé au Musée du Louvre), Renoir chercha à peindre un monde idéal peuplé de jeunes filles gracieuses. Mais, se gardant de toute simple imitation, il entendait également être un peintre de son temps et nous présente un intérieur bourgeois élégant et confortablement meublé. Une scène d’intérieur était en outre susceptible d’être plus aisément acceptée par l’Académie des Beaux-Arts qu’une scène animée de bal populaire ou de café au bord de l’eau. Ces scènes domestiques et intimes lui permettaient parallèlement d’explorer son traitement caractéristique des carnations lumineuses et des étoffes richement texturées, inscrivant le thème des Jeunes filles au piano dans sa période dite « nacrée » (1890-1897). Enfin, pour atténuer la pression qu’il s’imposait à lui-même, Renoir choisit un sujet qu’il avait déjà abordé trois ans auparavant, en 1889, dans Jeunes filles au piano, aujourd’hui au Joslyn Art Museum d’Omaha, tout en modifiant les modèles, les robes et le décor dans les versions de 1892.
Renoir se consacra à cette composition avec une détermination extraordinaire, au point d’en réaliser finalement sept versions - cinq peintures à l’huile et deux pastels - toutes de dimensions plus ou moins similaires, autour de 116 x 90 cm. Pourtant Renoir - dont les biographes ont souvent souligné l’inlassable quête de perfection - demeura insatisfait de chacune d’entre elles. La version aujourd’hui généralement considérée comme la plus aboutie est celle acquise par l’État français en 1892 pour le musée du Luxembourg et désormais conservée au musée d’Orsay à Paris (Dauberville no. 993). Les six autres versions furent dispersées dans quelques-unes des plus importantes collections : collection Robert Lehman (Dauberville no. 994 ; aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art, New York), collection Walter-Guillaume (Dauberville no. 990 ; version plus esquissée, aujourd’hui au musée de l’Orangerie, Paris), collection Durand-Ruel (Dauberville no. 992 ; aujourd’hui en collection particulière), Gustave Caillebotte (Dauberville no. 991 ; version dédicacée à Caillebotte, aujourd’hui en collection particulière), ainsi que deux pastels (no. 1409, déposé à long terme au Metropolitan Museum of Art, New York, en 1980-1983 puis 1985-1989 ; et no. 1410, anciennement dans la collection Cynthia Foy Rupp). Le présent pastel, provenant de la collection Durand-Ruel (Dauberville no. 1408), est une étude préparatoire pour les deux modèles de la série des Jeunes filles au piano ; la signature de Renoir témoigne néanmoins du statut d’œuvre à part entière qu’il lui accordait.
Dans les cinq peintures à l’huile et les deux grands pastels, la composition représente deux jeunes filles dans un intérieur bourgeois confortablement aménagé, absorbées par la musique qu’elles jouent ensemble. Assise devant un piano droit, une adolescente blonde vêtue de blanc étudie la partition posée devant elle, tandis que sa compagne, une brune légèrement plus jeune vêtue d’une robe aux tons chauds de rose orangé, se tient à ses côtés et suit la partition. Leur concentration silencieuse et leur proximité créent une atmosphère d’intimité et d’harmonie domestique. Dans le présent pastel de la collection Durand-Ruel, Renoir resserre le cadrage sur les deux jeunes filles et concentre toute l’attention sur la dimension psychologique presque tangible de la scène. Il s’agit de la seule œuvre liée à la série des Jeunes filles au piano dans laquelle la jeune brune passe affectueusement son bras droit autour de la blonde, comme pour l’encourager tandis que celle-ci, profondément absorbée, déchiffre la partition. Renoir élimine tout détail superflu - décor et objets - dans cette œuvre sur papier. Le contexte de la leçon de piano n’est en réalité suggéré que par la main de la jeune fille blonde touchant la partition ; il devient pleinement intelligible lorsque le pastel est rapproché des deux grands pastels et des cinq peintures. Cette œuvre se distingue ainsi comme la version la plus spontanée et la plus intime des deux jeunes filles au piano et, dans une certaine mesure, comme la plus moderne par son cadrage évoquant un instantané photographique.
Bien que l’identité des modèles n’ait pu être établie avec certitude, Renoir prenait fréquemment ses modèles parmi les familles de son entourage. Les deux jeunes filles ont souvent été rapprochées des sœurs Lerolle, que Renoir devait représenter quelques années plus tard, en 1897, dans Yvonne et Christine Lerolle au piano. En 1892, Yvonne aurait eu quinze ans et Christine treize ans, âges qui pourraient correspondre à ceux des modèles de Renoir dans ses compositions représentant les deux jeunes filles au piano. En outre, leur ressemblance avec les sœurs Lerolle, telles qu’elles apparaissent dans une photographie anonyme datant des années 1890, pourrait confirmer leur identité dans Jeunes filles au piano. Dans cette exquise œuvre sur papier de Renoir, la fermeté du dessin, héritée de sa période dite « ingresque », se conjugue à la fraîcheur et à la spontanéité du pastel, tout en restituant la douceur atmosphérique de l’impressionnisme, soulignant les remarquables qualités de Renoir en tant que dessinateur ainsi que l’importance des esquisses préparatoires pour les compositions ambitieuses dans son processus créatif - un sujet récemment et à juste titre mis en lumière dans la dernière exposition du musée d’Orsay, Renoir dessinateur (mars-juillet 2026).
This vibrant pastel, executed with pigments of an unprecedented freshness, is directly related to one of Pierre-Auguste Renoir’s most famous compositions but also one of his favorite themes, La Leçon de piano or Jeunes Filles au piano (1892). The latter is also one of the most significant compositions in Renoir’s oeuvre as it marked a true-turning point in his artistic career: finally, the institutional recognition of his artistic status by the French State despite having reached artistic maturity. Indeed, by the early 1890s, Renoir was close to fifty years old and had already completed almost thirty years of artistic career: by then he had participated to four of the eight Impressionist Exhibitions (in 1874, 1876, 1877 and 1882), painted the undisputed masterpiece Dance at Le Moulin de la Galette (1876), made the headlines following the controversy surrounding his so-called Ingres period (1881–1888), and had produced a mature body of work in which he had successfully reconciled classical draftsmanship with the luminous palette of Impressionism.
Yet one striking fact remained - one that his friends and admirers regarded as nothing short of scandalous: the French State had never commissioned a single work from Renoir. Monet, Pissarro, Morisot, Cassatt all praised his talent and he benefited from a financially sustainable private market – very much fueled by Paul Durand-Ruel’s support - with collectors such as Gustave Caillebotte, Georges Charpentier and Charles Ephrussi acquiring works by Renoir. However, by 1892 no national museum owned one of his paintings. Not a single work had entered the public collections through official acquisition. A combination of continued resistance of the academic establishment - that still regarded Impressionism as a frivolous movement -, a lack of institutional support for avant-garde artists and museum administrators’ cautiousness towards contemporary artists partly explain this institutional neglect. This deeply troubled Stéphane Mallarmé, the Symbolist poet who had become one of the most respected figures in Paris's artistic world. Mallarmé had known Renoir personally since the 1870s. He had been a close friend of Édouard Manet - who painted his portrait in 1876, now in the Musée d'Orsay - and admired Renoir's work profoundly. He resolved to intervene.
Working with Roger Marx, a progressive official in the Fine Arts administration, Mallarmé discreetly set about securing a place for the Impressionists in the national collections during the spring of 1892. Alongside his administrative duties, Roger Marx was an influential art critic and had recently been appointed Inspector General of Museums, a position that gave him sufficient authority to initiate official commissions. The result of this quiet campaign was an informal commission in 1892 offered to Pierre-Auguste Renoir for a painting destined for the Musée du Luxembourg, then France's museum of living artists and the country's principal museum of contemporary art, housed until 1937 in the former Orangery of the Luxembourg Palace in Paris.
Proud to receive his first official recognition after thirty years of waiting, Renoir chose his subject: Young Girls at the Piano. As he had simply been asked to produce a work representative of his art—one worthy of entering the French national collections – he settled on this thoroughly respectable bourgeois subject of two young girls at a piano. Recalling a classical theme that was very popular with French 18th century painters, notably Fragonard (and particular his masterpiece La Leçon de Musique at the Louvre Museum), Renoir sought to paint an ideal world, peopled with graceful young girls. But, scorning mere imitation, he also wanted to be a painter of his time, and presents us with an elegant, comfortably furnished, bourgeois interior. In addition, painting an interior scene would be more easily accepted by the Fine Arts Academy rather than a lively popular dance or riverside café scene. At the same time, these intimate domestic scenes allowed him to explore his characteristic treatment of luminous flesh tones and richly textured fabrics, anchoring this theme of the Young Girls at the Piano in his so-called ‘pearly period’ (1890–1897). Finally, to ease his self-imposed psychological pressure, Renoir selected a subject he had recently explored three years earlier in 1889 in Young Girls at the Piano, housed in the Joslyn Art Museum, Omaha (Nebraska), yet changed the models, dresses and background in the 1892 versions.
Renoir devoted himself to the work with extraordinary determination—so much so that he ultimately produced seven versions of the same composition - five oil paintings and two pastels, all measuring more or less the same dimensions 116 x 90 cm. Yet Renoir – whose biographers often mentioned his relentless self-perfectionism - remained dissatisfied with every single one. The version that is today considered as the most definitive is the one that was eventually acquired by the French State for the Musée du Luxembourg in 1892 and which is now in the Musée d'Orsay, Paris (Dauberville no. 993). The other six versions were then dispersed in some of the most important collections: Robert Lehman (Dauberville no. 994; today in the Metropolitan Museum of Art, New York), Walter-Guillaume (Dauberville no. 990; a sketchier version, today housed in the Musée de l’Orangerie, Paris), Durand-Ruel Collection (Dauberville no. 992; today in a private collection), Gustave Caillebotte (Dauberville no. 991; that version is dedicated to Caillebotte and is today in a private collection), and two pastels (no. 1409, which was on long-term loan to the Metropolitan Museum of Art, New York from 1980-1983 and 1985-1989; and no. 1410, previously in the Cynthia Foy Rupp collection). The present pastel from the Durand-Ruel collection (Dauberville no. 1408) is a preparatory work – considered as a work on its own by the artist given he signed it – for the two sitters in the Jeunes Filles au piano series.
The composition in the five oil paintings and two pastels depicts two young girls in a comfortably appointed bourgeois interior, absorbed in making music together. Seated at an upright piano, a blonde adolescent in a white dress studies the sheet music before her while her companion, a slightly younger brunette in a warm pinkish-orange gown, stands beside her, following the score. Their quiet concentration and close proximity create an atmosphere of intimacy and domestic harmony. In the present pastel of the Durand-Ruel Collection, Renoir zoomed in onto the two young girls, exclusively focusing on the scene’s almost tangible psychological dimension. It is the only work from the Jeunes Filles au piano series in which the brunette warmly wraps her right arm around the blonde girl to encourage her, as she is deeply absorbed in deciphering the music score. Renoir omitted all other extraneous details - background and objects - in this work on paper. In fact, the context of the piano lesson is hinted by the blonde girl’s hand touching the music score and is confirmed when relating the pastel to the two larger pastels and the five paintings. As such, the pastel stands out as the most spontaneous and intimate version of the two girls seated at the piano, and to some extent, the most modern in its photographic snapshot view.
Although the sitters have never been securely identified, Renoir frequently drew his models from families within his circle. The two young girls have often been associated with the Lerolle sisters, whom Renoir would portray in Yvonne and Christine Lerolle at the Piano a few years later in 1897. In 1892, Yvonne would have been 15 years old and Christine would have been 13 years old, possibly corresponding to the age of Renoir’s sitters in his compositions of the two young girls at the piano. Furthermore, their resemblance to the Lerolle sisters captured in an anonymous photograph dating from the 1890s could confirm their identity in Jeunes Filles au piano. In this exquisite work on paper by Renoir, firm drawing, inherited from his so-called ‘Ingres period’, is combined with the freshness and spontaneity of the pastel medium, conveying also the atmospheric softness of Impressionism, emphasizing Renoir’s remarkable achievements as a draughtsman and the importance of preparatory sketches for ambitious compositions in his creative process – a topic that was recently and rightfully put into the spotlight in the last Musée d’Orsay exhibition, Renoir dessinateur (March –July 2026).
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