Lot Essay
Ce panneau en marqueterie de pierres dures, véritable redécouverte dans une collection aristocratique européenne, témoigne de l’apogée d’un savoir-faire artistique florentin sans égal qui contribua au rayonnement de la puissance des Médicis à travers toute l’Europe.
L’Annonciation, un chef-d’œuvre des ateliers grands-ducaux
Dans le sillage des empires romain et byzantin, Rome puis Florence se spécialisèrent au XVIe siècle dans l’art de la marqueterie de pierres dures. C’est en 1588 que le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier de Médicis (1549-1609), fonda la Galleria dei Lavori, alors installée dans l’une des ailes des Offices. Cet établissement existe encore aujourd’hui sous le nom d’Opificio delle pietre dure. De la production d’objets d’art décoratifs aux grands programmes architecturaux officiels, tels que la chapelle des Princes (Cappella dei Principi) de l’église San Lorenzo, cette manufacture fut dès son origine mise au service du pouvoir grand-ducal et constitua un instrument diplomatique de premier plan en permettant aux membres de la famille Médicis de réaliser de somptueux cadeaux.
Le sujet de l’Annonciation est récurrent dans la production florentine mais rares sont les représentations à une échelle aussi importante que notre panneau.
L’inspiration se trouve dans la célèbre fresque datant du XIVe siècle dans la basilique de la Santissima Annunziata de Florence et dont la paternité et la datation sont toujours aujourd’hui discutées. On avance depuis le milieu du XVe siècle que le peintre Bartolomeo aurait découvert les visages de son œuvre terminés un matin grâce à l‘intercession divine. Cette fresque fait l’objet, depuis le Trecento, d’une forte vénération florentine et a été agrémentée d'un cadre et d'un autel postérieurement, preuve d'une ferveur continue. Elle constitue un passage obligé pour les visiteurs. Son prestige est tel que le grand-duc Cosme III de Médicis tient à la faire découvrir personnellement à ses hôtes de marque. Ainsi, lors du séjour de la margravine Sibylle Augusta de Bade en 1719, il la conduit devant la célèbre fresque avant de lui offrir, quelques mois plus tard, le tableau de l'Annonciation aujourd'hui conservé à Karlsruhe et dont il sera question plus loin dans ce texte.
Notre œuvre reprend sa composition avec une architecture ouverte et des figures respectant les mêmes positions, dans des tonalités également proches.
Un rare dessin à l’aquarelle conservé aux archives de l’Opificio delle pietre dure témoigne du processus créatif des artistes qui, avant de transposer en marqueterie de pierres, réalisaient un carton à l’échelle (A. M. Giusti, 1992, p. 289, fig. 112).
L’historienne de l’art et spécialiste Anna Maria Giusti dans son ouvrage Pietre dure. L’arte Europea del mosaico negli arredie nelle decorazioni dal 1500 al 1800 illustre le carton et le rapproche d’une plaque conservée au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg (inv. E-26). La redécouverte de notre Annonciation et la confrontation avec ce dessin permet de rectifier cette hypothèse. Nous pouvons avancer notre plaque comme réalisation finale de ce dessin. Malgré quelques simplifications, on retrouve bien le titre inscrit dans un cartouche en partie inférieure sous une plaque de cristal de roche, le décor des chapiteaux, les motifs moyen-orientaux du tapis avec l’oiseau ou dragon dans un octogone, les larges créneaux à l’extérieur sous Dieu le Père : autant de détails présents sur le dessin et sur notre plaque, mais absents sur la plaque russe.
Trois plaques avec notre sujet sont référencées : la nôtre issue d’une importante collection aristocratique européenne ici publiée pour la première fois, celle de l’Ermitage et celle de l’ancienne collection de la Marquesa de Aldama (vente Bonhams, London, 12 December 2013, lot 17).
Foggini, Torricelli, Borghesi et Ghinghi : artistes, sculpteurs et lapidaires au service des cours de Florence et européennes
L’Annonciation a été reprise dans l’atelier grand-ducal réduit à la Vierge et à l’Ange traités à mi-corps dans des médaillons ovales montés en tableaux et bénitiers muraux pour une dévotion privée. La première occurrence datée de ces tableaux-bénitiers pourrait être le tableau conçu par Giovanni Battista Foggini offert par le grand-duc Cosme III au pape Innocent XII en 1700 pour son jubilé (Musei Vaticani, inv. 4815).
Deux bénitiers quasi similaires aux riches cadres en bronze doré et médaillons en plus fort relief sont donnés à Foggini et Torricelli. L’un est conservé au Museo dell’Opificio delle pietre dure (inv. 1905, no. 1615) et l’autre est au Palazzo Pitti (inv. O.d.A., Pitti, 1911, no. 805). Un autre bénitier aujourd’hui au Palais Pitti intègre des plaques en marqueterie lisses dans un cadre en bronze doré de Foggini à décor d’anges (inv. O.d.A Pitti, 1911, no. 837). Il a fait partie de la commande passée par Cosme III de Médicis offerte en 1704-1707 à sa fille Anna Maria Luisa, épouse de l’électeur Palatin, installée à Düsseldorf. Il était accompagné d’un prie-Dieu (inv. O.d.A Pitti, 1911, no. 836) et d’un cabinet. Le Museo dell’Opificio delle pietre dure conserve aussi une plaque de l’Annonciation en marqueterie totalement lisse signée par Baccio Cappelli et datée de 1727 (inv. 466).
Foggini et Francesco Borghesi collaborent vers 1720 dans un tableau de l’Annonciation surmonté du Saint Esprit offert par Cosme III de Médicis à la princesse de Bade (Badisches Landesmuseum, Karlsruhe, inv 78⁄52).
Citons également la diffusion de ce style florentin avec la production par l’atelier royal de Naples, en collaboration avec Francesco Ghinghi pour les pierres et vers 1740-1750, d’un tableau similaire aux précédents mais dans un cadre octogonal simple surmonté d’une nuée centrée du Saint Esprit accompagné de putti (Palacio Real de Madrid, inv. 10010109).
Tous ces exemples pourraient aider à attribuer notre plaque mais aucun élément ne permet aujourd’hui de proposer un nom malgré le fait que la direction soit très certainement assurée par Foggini.
Le Florentin Giovanni Battista Foggini (1652-1725) étudia le dessin dans l’atelier de Vincenzo Dandini et la sculpture dans celui de son oncle Jacopo Maria Foggini, avant de partir pour Rome en 1673 à la demande de Cosme III de Médicis, afin de se former auprès de Ciro Ferri et d’Ercole Ferrata au sein de l’académie fondée par le Grand-Duc. De retour à Florence en 1677, il réalisa des sculptures pour plusieurs églises et travailla pour les Médicis aux décors du Palazzo Pitti et du Palazzo Medici-Riccardi. Il fournit également des modèles pour des ouvrages d’orfèvrerie, tels que le paliotto (devant d’autel) de la basilique de la Santissima Annunziata. Nommé d’abord Premier Sculpteur, puis Premier Architecte et directeur des ateliers grand-ducaux à partir de 1695, Foggini dessinait, modelait et sculptait le marbre ainsi que la pierre dans son atelier, lequel possédait également sa propre fonderie (Lankheit, 1962, p. 225-226 ; d’Alburquerque, 2016, p. 7). Cet artiste accompli doit être avancé pour la supervision de la réalisation de notre plaque et peut-être également pour le dessin du cadre, qui parait être celui d’origine, réalisé en marbre et améthyste avec filets de bronze doré fixés sur âme de bois. Concernant la marqueterie de pierres dures, la comparaison avec les productions précitées permet sans hésitation de noter ici une qualité supérieure des pierres utilisées et la maîtrise de leur découpe ainsi que de leur juxtaposition. Le jaspe rubané verticalement utilisé pour le rideau, les différentes tonalités de jaspes marron pour créer une variation des essences de bois de la porte, du banc et du trône, l’améthyste du cadre rappelée par le nuage de l’Ange, le dessin du tapis et de ses motifs, sont autant d’éléments permettant de considérer la plaque comme un jalon important dans la production des ateliers florentins.
La sculpture en léger relief des figures évoque certains visages toujours conservés à Florence (Museo dell’Opificio delle pietre dure, inv. 617-618, ill. A. M. Giusti et al., 1978) et permet d’avancer le nom de Giuseppe Antonio Torricelli (1659-1719), un des plus grands maîtres du relief. Nos nimbes en léger creux à canaux rayonnants et le traitement des surfaces s’apparentent à la finesse de la plaque du Vatican. Citons également Francesco Borghesi qui œuvra aux médaillons du bénitier de la margrave de Bade, ou encore un autre élève de Foggini, Francesco Ginghi, qui travailla jusqu’à Naples mais dont le travail s’éloigne de notre marqueterie.
Chef-d’œuvre des ateliers grands-ducaux, cette plaque s’inscrit parmi les œuvres les plus somptueuses commanditées par les Médicis afin de resserrer des liens familiaux ou créer des alliances politiques.
L’Annonciation, un chef-d’œuvre des ateliers grands-ducaux
Dans le sillage des empires romain et byzantin, Rome puis Florence se spécialisèrent au XVIe siècle dans l’art de la marqueterie de pierres dures. C’est en 1588 que le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier de Médicis (1549-1609), fonda la Galleria dei Lavori, alors installée dans l’une des ailes des Offices. Cet établissement existe encore aujourd’hui sous le nom d’Opificio delle pietre dure. De la production d’objets d’art décoratifs aux grands programmes architecturaux officiels, tels que la chapelle des Princes (Cappella dei Principi) de l’église San Lorenzo, cette manufacture fut dès son origine mise au service du pouvoir grand-ducal et constitua un instrument diplomatique de premier plan en permettant aux membres de la famille Médicis de réaliser de somptueux cadeaux.
Le sujet de l’Annonciation est récurrent dans la production florentine mais rares sont les représentations à une échelle aussi importante que notre panneau.
L’inspiration se trouve dans la célèbre fresque datant du XIVe siècle dans la basilique de la Santissima Annunziata de Florence et dont la paternité et la datation sont toujours aujourd’hui discutées. On avance depuis le milieu du XVe siècle que le peintre Bartolomeo aurait découvert les visages de son œuvre terminés un matin grâce à l‘intercession divine. Cette fresque fait l’objet, depuis le Trecento, d’une forte vénération florentine et a été agrémentée d'un cadre et d'un autel postérieurement, preuve d'une ferveur continue. Elle constitue un passage obligé pour les visiteurs. Son prestige est tel que le grand-duc Cosme III de Médicis tient à la faire découvrir personnellement à ses hôtes de marque. Ainsi, lors du séjour de la margravine Sibylle Augusta de Bade en 1719, il la conduit devant la célèbre fresque avant de lui offrir, quelques mois plus tard, le tableau de l'Annonciation aujourd'hui conservé à Karlsruhe et dont il sera question plus loin dans ce texte.
Notre œuvre reprend sa composition avec une architecture ouverte et des figures respectant les mêmes positions, dans des tonalités également proches.
Un rare dessin à l’aquarelle conservé aux archives de l’Opificio delle pietre dure témoigne du processus créatif des artistes qui, avant de transposer en marqueterie de pierres, réalisaient un carton à l’échelle (A. M. Giusti, 1992, p. 289, fig. 112).
L’historienne de l’art et spécialiste Anna Maria Giusti dans son ouvrage Pietre dure. L’arte Europea del mosaico negli arredie nelle decorazioni dal 1500 al 1800 illustre le carton et le rapproche d’une plaque conservée au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg (inv. E-26). La redécouverte de notre Annonciation et la confrontation avec ce dessin permet de rectifier cette hypothèse. Nous pouvons avancer notre plaque comme réalisation finale de ce dessin. Malgré quelques simplifications, on retrouve bien le titre inscrit dans un cartouche en partie inférieure sous une plaque de cristal de roche, le décor des chapiteaux, les motifs moyen-orientaux du tapis avec l’oiseau ou dragon dans un octogone, les larges créneaux à l’extérieur sous Dieu le Père : autant de détails présents sur le dessin et sur notre plaque, mais absents sur la plaque russe.
Trois plaques avec notre sujet sont référencées : la nôtre issue d’une importante collection aristocratique européenne ici publiée pour la première fois, celle de l’Ermitage et celle de l’ancienne collection de la Marquesa de Aldama (vente Bonhams, London, 12 December 2013, lot 17).
Foggini, Torricelli, Borghesi et Ghinghi : artistes, sculpteurs et lapidaires au service des cours de Florence et européennes
L’Annonciation a été reprise dans l’atelier grand-ducal réduit à la Vierge et à l’Ange traités à mi-corps dans des médaillons ovales montés en tableaux et bénitiers muraux pour une dévotion privée. La première occurrence datée de ces tableaux-bénitiers pourrait être le tableau conçu par Giovanni Battista Foggini offert par le grand-duc Cosme III au pape Innocent XII en 1700 pour son jubilé (Musei Vaticani, inv. 4815).
Deux bénitiers quasi similaires aux riches cadres en bronze doré et médaillons en plus fort relief sont donnés à Foggini et Torricelli. L’un est conservé au Museo dell’Opificio delle pietre dure (inv. 1905, no. 1615) et l’autre est au Palazzo Pitti (inv. O.d.A., Pitti, 1911, no. 805). Un autre bénitier aujourd’hui au Palais Pitti intègre des plaques en marqueterie lisses dans un cadre en bronze doré de Foggini à décor d’anges (inv. O.d.A Pitti, 1911, no. 837). Il a fait partie de la commande passée par Cosme III de Médicis offerte en 1704-1707 à sa fille Anna Maria Luisa, épouse de l’électeur Palatin, installée à Düsseldorf. Il était accompagné d’un prie-Dieu (inv. O.d.A Pitti, 1911, no. 836) et d’un cabinet. Le Museo dell’Opificio delle pietre dure conserve aussi une plaque de l’Annonciation en marqueterie totalement lisse signée par Baccio Cappelli et datée de 1727 (inv. 466).
Foggini et Francesco Borghesi collaborent vers 1720 dans un tableau de l’Annonciation surmonté du Saint Esprit offert par Cosme III de Médicis à la princesse de Bade (Badisches Landesmuseum, Karlsruhe, inv 78⁄52).
Citons également la diffusion de ce style florentin avec la production par l’atelier royal de Naples, en collaboration avec Francesco Ghinghi pour les pierres et vers 1740-1750, d’un tableau similaire aux précédents mais dans un cadre octogonal simple surmonté d’une nuée centrée du Saint Esprit accompagné de putti (Palacio Real de Madrid, inv. 10010109).
Tous ces exemples pourraient aider à attribuer notre plaque mais aucun élément ne permet aujourd’hui de proposer un nom malgré le fait que la direction soit très certainement assurée par Foggini.
Le Florentin Giovanni Battista Foggini (1652-1725) étudia le dessin dans l’atelier de Vincenzo Dandini et la sculpture dans celui de son oncle Jacopo Maria Foggini, avant de partir pour Rome en 1673 à la demande de Cosme III de Médicis, afin de se former auprès de Ciro Ferri et d’Ercole Ferrata au sein de l’académie fondée par le Grand-Duc. De retour à Florence en 1677, il réalisa des sculptures pour plusieurs églises et travailla pour les Médicis aux décors du Palazzo Pitti et du Palazzo Medici-Riccardi. Il fournit également des modèles pour des ouvrages d’orfèvrerie, tels que le paliotto (devant d’autel) de la basilique de la Santissima Annunziata. Nommé d’abord Premier Sculpteur, puis Premier Architecte et directeur des ateliers grand-ducaux à partir de 1695, Foggini dessinait, modelait et sculptait le marbre ainsi que la pierre dans son atelier, lequel possédait également sa propre fonderie (Lankheit, 1962, p. 225-226 ; d’Alburquerque, 2016, p. 7). Cet artiste accompli doit être avancé pour la supervision de la réalisation de notre plaque et peut-être également pour le dessin du cadre, qui parait être celui d’origine, réalisé en marbre et améthyste avec filets de bronze doré fixés sur âme de bois. Concernant la marqueterie de pierres dures, la comparaison avec les productions précitées permet sans hésitation de noter ici une qualité supérieure des pierres utilisées et la maîtrise de leur découpe ainsi que de leur juxtaposition. Le jaspe rubané verticalement utilisé pour le rideau, les différentes tonalités de jaspes marron pour créer une variation des essences de bois de la porte, du banc et du trône, l’améthyste du cadre rappelée par le nuage de l’Ange, le dessin du tapis et de ses motifs, sont autant d’éléments permettant de considérer la plaque comme un jalon important dans la production des ateliers florentins.
La sculpture en léger relief des figures évoque certains visages toujours conservés à Florence (Museo dell’Opificio delle pietre dure, inv. 617-618, ill. A. M. Giusti et al., 1978) et permet d’avancer le nom de Giuseppe Antonio Torricelli (1659-1719), un des plus grands maîtres du relief. Nos nimbes en léger creux à canaux rayonnants et le traitement des surfaces s’apparentent à la finesse de la plaque du Vatican. Citons également Francesco Borghesi qui œuvra aux médaillons du bénitier de la margrave de Bade, ou encore un autre élève de Foggini, Francesco Ginghi, qui travailla jusqu’à Naples mais dont le travail s’éloigne de notre marqueterie.
Chef-d’œuvre des ateliers grands-ducaux, cette plaque s’inscrit parmi les œuvres les plus somptueuses commanditées par les Médicis afin de resserrer des liens familiaux ou créer des alliances politiques.
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