Henri Matisse : guide du collectionneur
Vue d'ensemble de cet artiste français à l'influence considérable, dont la prodigieuse production réunit des peintures, des estampes, des dessins et des découpages. Article illustré par des œuvres proposées chez Christie's

Henri Matisse (1869-1954), Robe noire et robe violette, 1938. Huile sur toile. 72,8 x 60,1 cm (28⅝ x 23⅝ po). Vendu 34 560 000 USD lors de la vente CHEFS-D'ŒUVRE : la collection privée de S.I. Newhouse le 18 mai 2026 chez Christie’s à New York
Les débuts de l'artiste
Henri Matisse est né en 1869 à Bohain-en-Vermandois, une petite ville des plaines du nord-est de la France. Le ciel y était gris, les maisons de briques rouges monotones et les champs de betterave sucrière s'étendaient à perte de vue. Selon Hilary Spurling, biographe de Matisse, toute sa carrière n'a été qu'un rejet de cette sobriété initiale et « une fuite vers la lumière brillante ».

Henri Matisse (1869-1954), Portrait de femme (Lorette), 1916. Oil on panel. 13¾ x 10½ in (34.9 x 26.7 cm). Sold for $1,016,000 in Impressionist and Modern Art Day Sale on 19 May 2026 at Christie’s in New York
Premiers tableaux fauves
Les œuvres de jeunesse de Matisse, à partir des années 1890 étaient principalement des peintures naturalistes marquées par l'influence de l'impressionnisme. Sa première grande percée créatrice s'est produite au milieu de la décennie suivante, lorsqu'il est devenu l'un des pionniers du fauvisme. Il a tourné le dos à ses influences initiales, qu'il jugeait désormais trop timides, au profit d'une utilisation de la couleur indomptée et sauvage (fauve) visant à représenter l'intensité de la lumière et la beauté de la nature telle qu'il la vivait.
Parmi les plus beaux travaux de Matisse dans ce style figure un portrait de sa femme, Amélie, réalisé en 1905, Femme au chapeau (qui fait maintenant partie de la collection du Museum of Modern Art de San Francisco). Dans une nature morte peinte en 1907, Les Pivoines (vendu 19,1 millions de dollars chez Christie’s à New York en 2012), Matisse a aplati la composition, le mur situé derrière le vase de pivoines semblant se dématérialiser dans une cascade de couleurs.
Cette période est considérée comme décisive, tant pour Matisse que pour l'art occidental dans son ensemble. Les œuvres de Matisse étant rarement mises sur le marché, chacune de leurs apparitions suscite un grand intérêt.
« Il avait le tissu dans le sang »
De nombreux ancêtres de Matisse avaient été tisserands. Comme l'explique Spurling, « il avait le tissu dans le sang ». Tout au long de sa vie, il a collectionné les tapis persans, les broderies arabes et les tentures murales africaines, transformant son atelier en un véritable trésor de motifs exotiques et éclatants.
Cette collection avait un côté pratique (il la considérait comme sa « bibliothèque de travail »), les textiles apparaissant à différentes reprises dans un grand nombre de peintures, de dessins et d'estampes. Ils ont également contribué à une évolution fondamentale de l'art de Matisse à la veille de la Première Guerre mondiale, lorsqu'il a rejeté les anciennes règles de la perspective et l'illusion tridimensionnelle au profit d'espaces intériorisés purement picturaux.
Là encore, les tableaux les plus radicaux de cette période sont rarement mis en vente. Ils ont été achetés à Matisse avec une remarquable constance par l'homme d'affaires russe Sergueï Chtchoukine, dont la collection d'art a ensuite été divisée entre le musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou et le musée d'État de l'Hermitage à Saint-Pétersbourg. En 2016-17, la fondation Louis Vuitton a rendu hommage à cet homme, l'un des plus grands mécènes du début du 20e siècle, avec l'exposition Icônes de l'art moderne. La Collection Chtchoukine.
Les « Odalisques », et les comparaisons avec Picasso
L'art de Matisse était souvent si audacieux qu'il suscitait des critiques chez ses contemporains. La monumentale toile La Danse— une commande de Chtchoukine en 1910, qui représente cinq figures nues de couleur rouge vif — a été accueillie par les huées et les invectives au Salon d'Automne de Paris.

Henri Matisse (1869-1954), Nu couché II, conceived in 1927; bronze cast in 1953. Bronze with brown patina. Length: 19½ in (49.6 cm). Sold for $3,491,000 in 20th Century Evening Sale on 18 May 2026 at Christie’s in New York
« Sans les plaisirs de la volupté, rien n'existe », a dit l'artiste. Aujourd'hui, il est associé à la vivacité, l'harmonie et la sensualité. On peut difficilement imaginer meilleur exemple de ces trois qualités que ses « Odalisques », réalisées dans les années 1920 et 1930, alors qu'il vivait à Nice. Après avoir abandonné Paris pour la Côte d'Azur à la fin de la Première Guerre mondiale, Matisse a commencé à peindre des femmes d'apparence exotique dans des intérieurs richement décorés. Le plus souvent, elles étaient représentées dans une attitude de repos luxueux.
En mai 2018, l'une de ces toiles — Odalisque couchée aux magnolias (1923) — a atteint le prix de 80 750 000 dollars lors de la vente de la collection de Peggy et David Rockefeller chez Christie’s à New York, établissant un nouveau record pour une œuvre de Matisse vendue aux enchères. Ce tableau représente l'un des modèles favoris de l'artiste, la danseuse Henriette Darricarrère, qui se détend sur une chaise longue dans son atelier inondé de lumière méditerranéenne.
Au-delà leurs qualités artistiques intrinsèques, les Odalisques sont également intéressantes pour qui souhaite comparer les carrières de Matisse et de Picasso. À la mort de Matisse, en 1954, à l'âge de 84 ans, Picasso a affirmé que son aîné lui avait « laissé les Odalisques, en guise d'héritage » et a donc commencé sa propre série d'Odalisques.
D'autres œuvres de Matisse ont été vendues chez Christie’s, notamment, Odalisque, mains dans le dos (1923) et L’Odalisque, harmonie bleue (1937) — cette dernière ayant alors battu un record pour l'artiste aux enchères, avec un prix de 33,6 millions de dollars en 2007.
Matisse le graveur
Si Matisse est surtout reconnu comme peintre, il a également été un dessinateur et un graveur de premier plan, qui a produit plus de 800 estampes utilisant différentes techniques, de la linogravure et la gravure sur bois à la lithographie et à l'eau-forte. Un grand nombre d'estampes de Matisse, en particulier ses lithographies, présentent la même richesse de détails que ses peintures, tandis que ses eaux-fortes révèlent sa capacité à représenter un sujet en seulement quelques traits. Même s'il était salué pour sa maîtrise des couleurs, Matisse parvenait à une expression tout aussi forte et polyvalente avec le noir et blanc.
Il n'a par ailleurs jamais cessé d'apprendre de nouvelles techniques de gravure. Il a réalisé ses premières aquatintes au début des années 1930, alors qu'il était âgé de 62 ans et a attendu d'avoir largement dépassé les 70 ans pour se lancer sérieusement dans cette technique. Avec leurs lignes noires franches qui contrastent avec les zones de papier blanc vierge, ces œuvres rappellent de manière saisissante ses peintures au pinceau et à l'encre de Chine.
Le marché des estampes de Matisse est très dynamique. Il est porté par les sérigraphies et les pochoirs, il propose aussi des aquatintes, des lithographies et des eaux-fortes.
Les dessins de Matisse : « la traduction la plus pure et la plus directe » de sa créativité
Matisse a réalisé plusieurs milliers de dessins tout au long de sa carrière. Ils se distinguent par des lignes qui parviennent à associer une simplicité classique et une liberté rêveuse.
Pour l'artiste, le dessin était « la traduction la plus pure et la plus directe » de sa créativité. Selon le critique d'art du New York Times John Russell, le Français était « l'un des dessinateurs les plus fascinants de tous les temps ».

Henri Matisse (1869-1954), Portrait de Lydia, 1946. Brush and India ink on paper. 13⅛ x 7⅞ in (33.3 x 20 cm). Sold for $762,000 in Impressionist and Modern Works on Paper on 19 May 2026 at Christie’s in New York
Pour beaucoup, les dessins constituent également la meilleure porte d'entrée dans le marché des Matisse, avec des œuvres présentant des prix très variés. Certains dessins peuvent s'échanger pour quelques milliers de dollars et d'autres dépasser le million.
En règle générale, ce sont les dessins au fusain de Matisse des années 1930 qui atteignent les prix les plus élevés, à l'image de La Dormeuse (Le Rêve), ainsi que ses travaux composés de traits fuyants à l'encre de Chine. Il est impossible d'apprécier pleinement Matisse en tant qu'artiste sans prêter une attention particulière à ses dessins.
Les papiers découpés : « dessiner avec des ciseaux »
Le dessin occupait également une place centrale dans la dernière et spectaculaire évolution de sa carrière : ses « papiers découpés ». Il s'agissait de morceaux de papiers peints, qu'il découpait (aux ciseaux) dans des formes et tailles variées, et qu'il disposait ensuite dans des compositions dynamiques.
Ce faisant, il avait inventé une nouvelle technique artistique. Pourtant, ce n'était, d'une certaine façon, que la conclusion de la longue quête de Matisse pour un équilibre parfait entre les éléments formels que sont la ligne et la couleur. Il décrivait le processus de création des papiers découpés à la fois comme « dessiner avec des ciseaux » et « découper directement dans la couleur ».

Henri Matisse (1869-1954), Nature morte, fougères et grenades, 1947. Brush and India ink on paper. 30 x 22 in (76 x 56 cm). Sold for $4,833,000 in 20th Century Evening Sale on 18 May 2026 at Christie’s in New York
Ces travaux ont occupé une place prépondérante dans l'art de Matisse durant les 15 dernières années de sa vie. Ils apparaissent moins souvent que ses dessins lors de ventes aux enchères, mais atteignent souvent des prix situés dans le haut de la fourchette du marché des œuvres sur papier quand c'est le cas, notamment s'ils datent des années 1950.
En 2014, les papiers découpés ont été au centre d'une exposition à succès de la Tate Modern de Londres, qui s'est ensuite déplacée au MoMA à New York. Une nouvelle exposition sur Matisse au Grand Palais à Paris met également l'accent sur la dernière période de sa carrière, que l'artiste qualifiait de « deuxième vie ». Elle réunit plus de 230 œuvres réalisées entre 1941 et 1954, qui sont, pour beaucoup, issues de la vaste collection du Centre Pompidou, actuellement fermé.
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