拍品專文
Ce grand dessin de Girodet, préparatoire à son célèbre tableau L’Apothéose des héros français morts pour la Patrie pendant la guerre de la Liberté, témoigne des recherches graphiques de l’artiste pour mener à bien cette commande prestigieuse passée en 1800 par les architectes Percier et Fontaine pour le grand salon du château de Malmaison, résidence de Napoléon Bonaparte (fig. 1 ; Rueil-Malmaison, musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau, inv. NM. 40.47.6955 ; Bellenger, Girodet. 1767-1824, cat. exp., Paris, musée du Louvre, et al., 2006-2007, n° 21).
La passion Ossian
Autour de 1800, les milieux intellectuels européens se sont pris de passion pour les poésies d’Ossian, barde mythique ayant vécu au IIIe siècle. Ce succès est dû à Macpherson, érudit irlandais qui a édité une compilation supposément traduite de ces poèmes entre 1760 et 1765, en réalité une recréation quasi-totale de la part de l’auteur. Malgré la provenance trouble de ces textes, leur succès a atteint naturellement Girodet grâce aux traductions françaises. Par son éducation éclairée reçue de son père, le jeune peintre est un littéraire averti sensible à ces vers préromantiques. Il s’empare très vite de ces textes alors inédits, revivifiant son imagination par une série sombre et lyrique de dessins exécutée dans les années 1790 illustrant des épisodes des poèmes. Un ensemble acquis en 1971 est aujourd’hui conservé au musée Girodet de Montargis. Ces dessins d’une grande liberté graphique mêlent à la fois la pierre noire, les lavis et les rehauts de blanc. Girodet s’éloigne des leçons de son maître David et de l’Antiquité, son style a évolué grâce à son voyage en Italie où il s’est confronté aux innovations graphiques de Henri Füssli ou John Flaxman.
Une commande pour Malmaison
Dès 1800, Girodet reprend le thème d’Ossian pour la commande du tableau L’Apothéose des héros français pour le château de Malmaison. Son maître Jacques-Louis David, après avoir vu le tableau de son ancien élève, n’a pas apprécié son originalité et se serait exprimé : ‘Ah ça ! Il est fou Girodet !... Il est fou, ou je n’entends plus rien à l’art de la peinture. Ce sont des personnages de cristal qu’il nous a faits là…’ (ibib., p. 140). Girodet a peint ce tableau durant le Consulat, quelque temps avant que l’allégorie ne soit délaissée au profit de la représentation des évènements contemporains selon la volonté du futur empereur. Si le tableau a reçu un accueil mitigé au Salon, Girodet a été comblé de la remarque de Napoléon Bonaparte : ‘Vous avez eu une grande pensée : les figures de votre tableau sont de véritables ombres ; je crois voir des généraux que j’ai connus’ (ibib., p. 367). En 1821, avec l’aide de ses élèves, Girodet fait publier une série de seize lithographies reprenant certains visages du tableau dont la moitié sont ceux des femmes du présent dessin.
Un dessin inédit
Pour parfaire la composition complexe de son œuvre, Girodet y travaille durant quinze mois dans son atelier du Louvre. Plusieurs dessins en lien sont conservés, dont une première pensée générale en collection particulière (ibib., p. 241, cat. 24). Ce dessin, inédit, complète notre connaissance de l’œuvre et se concentre uniquement sur les figures féminines. Girodet les a décrites dans son explication rédigée pour le Salon de 1802 : ‘Sur le devant du tableau, un essaim de jeunes filles, à demi-vêtues de leurs voiles de brouillards, viennent au-devant des étrangers : celle-ci leur offre des couronnes, celle-là des fleurs qu’elle sème sur leurs pas ; plusieurs leur présentent à boire dans des coquilles’ (ibib., p. 239). Le caractère préparatoire de l’œuvre est confirmé par l’absence de la Victoire, ajoutée peut-être dans un second temps et par l’abandon de figures reprises seulement sur l’esquisse peinte du musée du Louvre (RF2359 ; ibid., n° 22), à l’instar de la femme du registre supérieur, les bras levés et la tête tournée en arrière.
Les autres femmes du dessin se retrouvent dans le tableau final mais sont passées en partie basse de la composition peinte. Ainsi, nous retrouvons les deux figures jouant de la harpe dans la partie gauche de la toile, qui sont selon les explications de Girodet ‘Evirallina, femme d’Ossian, et Malvina, épouse d’Oscar […] leurs mains voltigent sur la harpe ; l’une exprime une douce admiration, l’autre rougit de pudeur’. En dessous d’elles, deux femmes sont également reprises, l’une la tête penchée en avant et l’autre tenant sa compagne par la main. De même, la femme tenant une harpe à droite est transposée dans la peinture, mais jouant de la flûte. Les six femmes formant un arc de cercle dans la partie inférieure du dessin sont placées au sommet de la composition dans la peinture, peu visibles et réduites à quatre. Elles amènent aux héros français des couronnes de laurier. Enfin, les quatre figures dessinées à une échelle réduite dans la partie basse du dessin ont servi pour la figure se retrouvant dans l’angle supérieur gauche, le visage masqué par l’aile de l’aigle.
Un style graphique personnel
Dans la vente de l’atelier de l’artiste à Paris le 11 avril 1825, le présent dessin est cité et la notice nous apprend que Girodet a retouché la feuille bien plus tard, sans doute pour parfaire un dessin qu’il considérait comme abouti : ‘Une feuille d’études d’après nature pour les divers groupes de filles des bardes du tableau d’Ossian. Ce dessin fait, dans l’origine, au crayon noir sur papier blanc, a été nouvellement retouché à l’estompe et remonté d’effet par M. Girodet’. Ce traitement en deux temps donne à l’étude son caractère exceptionnel où les styles de l’artiste se mêlent. Girodet y conserve ses acquis davidiens avec une pierre noire posée finement, fidèle à son apprentissage académique. À l’inverse, la liberté de composition et le travail d’estompe et de rehauts de blanc rattachent la feuille à la suite de ses dessins ossianiques où la fluidité des lignes répond aux envolées lyriques du thème. L’aspect préparatoire justifie cette particularité et le distingue de la première série des dessins d’Ossian, travaux personnels exécutés pour eux-mêmes.
Benjamin Fillon, un collectionneur érudit
Ce dessin, lié à un des tableaux ossianiques le plus célèbre de la peinture française, s’affirme comme une redécouverte majeure pour la connaissance graphique de Girodet. Il permet de mieux comprendre le rapport de l’artiste au dessin, à la fois dans son aspect préparatoire comme dans son goût pour le médium en tant qu’œuvre individuelle. Le caractère inédit de la feuille s’explique par sa redécouverte récente dans une collection assemblée au XIXe siècle, celle de Benjamin Fillon. Juge à la Roche-sur-Yon en Vendée et nommé préfet du département en 1870, il s’est consacré également à l’histoire de l’art. Il a collaboré avec la Société de l’histoire de l’art français et a collectionné des curiosités poitevines mais surtout quelques dessins importants, dont ce Girodet. La feuille a été achetée à la vente après décès de l’artiste sans doute par un membre de la famille de Girardin,selon les annotations d'un catalogue de vente (peut-être Louis Stanislas de Girardin (1762-1827), député de la Seine-Maritime ou son fils Ernest Stanislas (1801-1874), député de Charente de 1831 à 1851) et quelque temps après a rejoint la collection Fillon où elle est restée chez les descendants jusqu’à aujourd'hui.
Fig. 1 A.-L. Girodet, L'Apothéose des héros français, huile sur toile, Rueil-Malmaison, Château de Malmaison
La passion Ossian
Autour de 1800, les milieux intellectuels européens se sont pris de passion pour les poésies d’Ossian, barde mythique ayant vécu au IIIe siècle. Ce succès est dû à Macpherson, érudit irlandais qui a édité une compilation supposément traduite de ces poèmes entre 1760 et 1765, en réalité une recréation quasi-totale de la part de l’auteur. Malgré la provenance trouble de ces textes, leur succès a atteint naturellement Girodet grâce aux traductions françaises. Par son éducation éclairée reçue de son père, le jeune peintre est un littéraire averti sensible à ces vers préromantiques. Il s’empare très vite de ces textes alors inédits, revivifiant son imagination par une série sombre et lyrique de dessins exécutée dans les années 1790 illustrant des épisodes des poèmes. Un ensemble acquis en 1971 est aujourd’hui conservé au musée Girodet de Montargis. Ces dessins d’une grande liberté graphique mêlent à la fois la pierre noire, les lavis et les rehauts de blanc. Girodet s’éloigne des leçons de son maître David et de l’Antiquité, son style a évolué grâce à son voyage en Italie où il s’est confronté aux innovations graphiques de Henri Füssli ou John Flaxman.
Une commande pour Malmaison
Dès 1800, Girodet reprend le thème d’Ossian pour la commande du tableau L’Apothéose des héros français pour le château de Malmaison. Son maître Jacques-Louis David, après avoir vu le tableau de son ancien élève, n’a pas apprécié son originalité et se serait exprimé : ‘Ah ça ! Il est fou Girodet !... Il est fou, ou je n’entends plus rien à l’art de la peinture. Ce sont des personnages de cristal qu’il nous a faits là…’ (ibib., p. 140). Girodet a peint ce tableau durant le Consulat, quelque temps avant que l’allégorie ne soit délaissée au profit de la représentation des évènements contemporains selon la volonté du futur empereur. Si le tableau a reçu un accueil mitigé au Salon, Girodet a été comblé de la remarque de Napoléon Bonaparte : ‘Vous avez eu une grande pensée : les figures de votre tableau sont de véritables ombres ; je crois voir des généraux que j’ai connus’ (ibib., p. 367). En 1821, avec l’aide de ses élèves, Girodet fait publier une série de seize lithographies reprenant certains visages du tableau dont la moitié sont ceux des femmes du présent dessin.
Un dessin inédit
Pour parfaire la composition complexe de son œuvre, Girodet y travaille durant quinze mois dans son atelier du Louvre. Plusieurs dessins en lien sont conservés, dont une première pensée générale en collection particulière (ibib., p. 241, cat. 24). Ce dessin, inédit, complète notre connaissance de l’œuvre et se concentre uniquement sur les figures féminines. Girodet les a décrites dans son explication rédigée pour le Salon de 1802 : ‘Sur le devant du tableau, un essaim de jeunes filles, à demi-vêtues de leurs voiles de brouillards, viennent au-devant des étrangers : celle-ci leur offre des couronnes, celle-là des fleurs qu’elle sème sur leurs pas ; plusieurs leur présentent à boire dans des coquilles’ (ibib., p. 239). Le caractère préparatoire de l’œuvre est confirmé par l’absence de la Victoire, ajoutée peut-être dans un second temps et par l’abandon de figures reprises seulement sur l’esquisse peinte du musée du Louvre (RF2359 ; ibid., n° 22), à l’instar de la femme du registre supérieur, les bras levés et la tête tournée en arrière.
Les autres femmes du dessin se retrouvent dans le tableau final mais sont passées en partie basse de la composition peinte. Ainsi, nous retrouvons les deux figures jouant de la harpe dans la partie gauche de la toile, qui sont selon les explications de Girodet ‘Evirallina, femme d’Ossian, et Malvina, épouse d’Oscar […] leurs mains voltigent sur la harpe ; l’une exprime une douce admiration, l’autre rougit de pudeur’. En dessous d’elles, deux femmes sont également reprises, l’une la tête penchée en avant et l’autre tenant sa compagne par la main. De même, la femme tenant une harpe à droite est transposée dans la peinture, mais jouant de la flûte. Les six femmes formant un arc de cercle dans la partie inférieure du dessin sont placées au sommet de la composition dans la peinture, peu visibles et réduites à quatre. Elles amènent aux héros français des couronnes de laurier. Enfin, les quatre figures dessinées à une échelle réduite dans la partie basse du dessin ont servi pour la figure se retrouvant dans l’angle supérieur gauche, le visage masqué par l’aile de l’aigle.
Un style graphique personnel
Dans la vente de l’atelier de l’artiste à Paris le 11 avril 1825, le présent dessin est cité et la notice nous apprend que Girodet a retouché la feuille bien plus tard, sans doute pour parfaire un dessin qu’il considérait comme abouti : ‘Une feuille d’études d’après nature pour les divers groupes de filles des bardes du tableau d’Ossian. Ce dessin fait, dans l’origine, au crayon noir sur papier blanc, a été nouvellement retouché à l’estompe et remonté d’effet par M. Girodet’. Ce traitement en deux temps donne à l’étude son caractère exceptionnel où les styles de l’artiste se mêlent. Girodet y conserve ses acquis davidiens avec une pierre noire posée finement, fidèle à son apprentissage académique. À l’inverse, la liberté de composition et le travail d’estompe et de rehauts de blanc rattachent la feuille à la suite de ses dessins ossianiques où la fluidité des lignes répond aux envolées lyriques du thème. L’aspect préparatoire justifie cette particularité et le distingue de la première série des dessins d’Ossian, travaux personnels exécutés pour eux-mêmes.
Benjamin Fillon, un collectionneur érudit
Ce dessin, lié à un des tableaux ossianiques le plus célèbre de la peinture française, s’affirme comme une redécouverte majeure pour la connaissance graphique de Girodet. Il permet de mieux comprendre le rapport de l’artiste au dessin, à la fois dans son aspect préparatoire comme dans son goût pour le médium en tant qu’œuvre individuelle. Le caractère inédit de la feuille s’explique par sa redécouverte récente dans une collection assemblée au XIXe siècle, celle de Benjamin Fillon. Juge à la Roche-sur-Yon en Vendée et nommé préfet du département en 1870, il s’est consacré également à l’histoire de l’art. Il a collaboré avec la Société de l’histoire de l’art français et a collectionné des curiosités poitevines mais surtout quelques dessins importants, dont ce Girodet. La feuille a été achetée à la vente après décès de l’artiste sans doute par un membre de la famille de Girardin,selon les annotations d'un catalogue de vente (peut-être Louis Stanislas de Girardin (1762-1827), député de la Seine-Maritime ou son fils Ernest Stanislas (1801-1874), député de Charente de 1831 à 1851) et quelque temps après a rejoint la collection Fillon où elle est restée chez les descendants jusqu’à aujourd'hui.
Fig. 1 A.-L. Girodet, L'Apothéose des héros français, huile sur toile, Rueil-Malmaison, Château de Malmaison
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