Lot Essay
Réalisé par Joseph et Jean-Baptiste Ignace Broche d'après un modèle de Jean-Pierre-Antoine Tassaert aujourd'hui disparu, ce groupe en marbre, représentant Vénus sur sa conque ou Le Char de Vénus, constitue un exemple important de la diffusion, dans la sculpture parisienne de la seconde moitié du XVIIIe siècle, du goût développé notamment autour des créations d'Étienne Maurice Falconet. Les ateliers de Tassaert et des frères Broche participent à la diffusion d'un type de petits marbres galants concurrençant les productions de la manufacture nationale de Sèvres, et répondant à la demande croissante pour des objets de cabinet inspirés du répertoire falconetien.
Les frères Broche
Les frères Broche, Joseph (1740-1807) et Jean-Baptiste Ignace (1741-1794), probablement originaires de Belfort, s’inscrivent dans cette production parisienne encore partiellement documentée, mais caractérisée par une grande homogénéité stylistique. Nés respectivement en 1740 et 1741, ils pourraient être les fils du sculpteur d’origine tchèque Jean Joseph Ignace Brosch, établi en Alsace. Leur association est attestée dès 1763 par le graveur Jean-Georges Wille, qui note dans son Journal, à la date du 14 avril : « Deux jeunes sculpteurs, nommés Broche, ont porté chez moi, pour être exposé, un groupe de trois figures en plâtre. » Ce témoignage suggère une collaboration précoce entre les deux frères, dont les œuvres sont souvent mentionnées conjointement.
Jean-Baptiste Ignace, le mieux documenté des deux, suit une formation aux écoles de l’Académie royale de 1757 à 1762, sous la protection de Jean-Baptiste Pigalle. Lauréat du Grand Prix de l’Académie royale en 1761, il est reçu maître le 16 novembre 1762 et rejoint la même année l’Académie de Saint-Luc, où il devient adjoint à professeur en 1763, puis professeur en 1775. Sa carrière s’achève prématurément avec sa mort en 1794. Celle de son frère Joseph, né en 1740, demeure beaucoup moins connue ; les sources disponibles mentionnent notamment une faillite et la saisie de ses biens en 1781. Parmi les œuvres connues de Jean-Baptiste Ignace figure le tombeau du chevalier du Terrail, autrefois conservé dans l’église des Théatins, quai Malaquais, à Paris. De ce monument, seul subsiste aujourd’hui un fragment représentant La Douleur ou Pleureuse, conservé au musée du Louvre (inv. LP 544). L’association des deux frères autour de la présente Vénus sur sa conque s’inscrit ainsi dans une production dont la documentation demeure lacunaire, mais qui témoigne de leur participation à la diffusion de modèles sculptés dans le Paris de la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Le modèle du Char de Vénus, une commande de l'abbé Terray
Ce marbre de Vénus sur sa conque reprend un modèle conçu par Jean-Pierre-Antoine Tassaert (1727-1788) pour l’hôtel particulier de l’abbé Terray, rue Notre-Dame-des-Champs, aujourd’hui disparu.
Tassaert, né à Anvers, rejoint Londres avant de s'installer à Paris où il étudie dans l'atelier de René-Michel Slodtz. Il répond à une riche clientèle privée européenne, puis entre au service de Frédéric II à Berlin où il part en 1775. L'abbé Terray va faire appel à lui pour la décoration de son nouvel hôtel érigé à partir de 1769. Cette résidence est construite à la dernière mode par l’architecte Antoine Matthieu Le Carpentier (1709-1773). Elle accueillait une galerie de sculptures dont le programme fut également confié à ce dernier.
L’année 1773 marque un tournant dans la carrière de Terray, qui succède alors au marquis de Marigny au poste de directeur général des Bâtiments du Roi. À ce titre, il participe aux projets de restauration de la Grande Galerie du Louvre et à celui d’y exposer les tableaux du roi. Parallèlement à ses nouvelles fonctions, il entreprend de constituer, pour son nouvel hôtel, une collection de sculptures modernes monumentales réunissant les principaux sculpteurs de son temps, parmi lesquels Clodion, Pajou, Pigalle, Mouchy, Lecomte, Caffieri et Tassaert. Davantage commanditaire que collectionneur, Terray privilégie les créations contemporaines plutôt que les œuvres des générations précédentes. Par les thèmes abordés comme par le choix des artistes auxquels il fait appel, les commandes de Terray témoignent autant de ses ambitions personnelles que de sa position au sein de l’administration royale et de la prospérité artistique du royaume de France.
Les archives, notamment une déclaration de 1773 étudiée par Guilhem Scherf, attestent la présence d’un groupe de Vénus sur sa conque, dont l’inventaire après décès de l’abbé Terray livre une description précise. Le groupe fait alors pendant à un autre, l’Arion jouant de la lyre, réalisé par Charles-Antoine Bridan, visible sur le portrait du sculpteur par Jean-Laurent Mosnier (École des beaux-Arts de Paris, inv. MU 1502). La Vénus sur sa conque de Tassaert et l’Arion jouant de la lyre de Charles-Antoine Bridan sont commandés dans le contexte de l’aménagement de l’hôtel particulier de Terray, sans pour autant relever du programme propre à la galerie de sculptures. Leur commande constitue l’un des rares exemples documentés avec certitude du rôle d’intermédiaire joué par l’architecte Antoine Matthieu Le Carpentier. Les sources attestent par ailleurs que Terray commanda à Tassaert une copie de la Baigneuse de Falconet, témoignant du goût contemporain pour la reprise de modèles sculptés célèbres.
Signée Broche et datée de 1776, la présente version s’inscrit dans cette pratique et reprend fidèlement la composition de Tassaert, dont le modèle original n’est aujourd’hui pas localisé.
Le succès du modèle
La composition adoptée par Broche en 1776 s'inscrit dans un ensemble de versions aujourd'hui partiellement dispersées ou disparues, dont le recensement permet de mieux cerner la diffusion du modèle de Tassaert. Une version par le sculpteur Simon Georges Joseph de Pfaffenhoven, dit Pfaff (1715-1784), était conservée au château de Monbijou à Berlin, où elle subsistait encore vers 1930. Elle a vraisemblablement été détruite durant la Seconde Guerre mondiale.
Un plâtre de même composition, en grandeur nature, était par ailleurs dans le jardin Folie-Saint-James (Neuilly), puis a été acheté par Robert de Montesquiou vers 1906 pour son Pavillon des Muses où elle demeura.
La National Gallery of Art de Washington conserve un groupe de Vénus à la coquille en marbre, aujourd'hui attribué à Étienne Maurice Falconet (inv. A1625), dont le sujet et la composition sont comparables au modèle de Tassaert, mais qui diffère, notamment par l'absence des conques et de nudité de Vénus. D'abord attribué à Bouchardon, puis successivement à Pajou et aujourd'hui à Falconet, Guilhem Scherf a proposé de le rattacher à l'œuvre de Tassaert, mais son ambiguïté stylistique a conduit, notamment Charles Avery, à s'interroger sur son authenticité comme œuvre du XVIIIe siècle, la possibilité d'un pastiche du début du XIXe siècle ne pouvant être écartée.
Une autre version, aujourd'hui non localisée, paraît avoir appartenu au fermier général Étienne Michel Bouret avant de passer à l'hôtel de Villemorien, où elle est décrite en 1789 comme « un groupe en marbre dans une coquille représentant Vénus et deux amoureux ». Dufort de Cheverny y fait allusion dans ses Mémoires, précisant que la figure était nue et constituait le portrait d'une dame de l'entourage de Bouret.
Henri Viguier, collectionneur et directeur du Bazar de l'Hôtel de Ville
La présence de notre marbre dans la vente de la collection Viguier (Mes Ader et Picard, 21 mars 1968, lot 38) atteste son appartenance à l’une des importantes collections privées d’art du XVIIIe siècle constituées au XXe siècle. Henry Viguier (1877-1967), petit-fils de François-Xavier Ruel, fondateur du Bazar de l’Hôtel de Ville (BHV), succéda à la tête de l’entreprise familiale et en accompagna le développement, notamment son introduction en Bourse en 1960. Avec son épouse Renée, il réunit une collection d’art et de mobilier du XVIIIe siècle, dont une partie importante fut installée au château de Bouges, appelé "le Petit Trianon du Berry" acquis par le couple en 1917. Aménagée à partir de 1919, cette demeure devint l’expression de leur goût pour les arts décoratifs et l’art de vivre à la française.
L’ensemble conservé à Bouges fut légué à la Caisse nationale des monuments historiques en 1956, tandis que certains de leurs biens furent dispersés lors de la vente aux enchères de 1968. Si le château constitue aujourd’hui le témoignage le plus connu de leur collection, les Viguier ont également possédé plusieurs autres résidences, notamment le manoir de Beuzeval à Houlgate, ainsi qu’une villa à Grasse. Notre groupe était présenté dans leur hôtel particulier de la villa Saïd à Paris. Construite au début de cette rue privée du haut de l'avenue Foch, l'importante maison jouxtait la résidence du banquier et industriel Victor Lyon (1878-1963) au 72 de l'avenue ainsi que celles de Paul Dalloz et d'Anatole France sur la villa. Visible sur une photo du fonds Roger-Viollet (inv. 1964-3), elle est malheureusement détruite peu après le milieu du XXe siècle.
Les frères Broche
Les frères Broche, Joseph (1740-1807) et Jean-Baptiste Ignace (1741-1794), probablement originaires de Belfort, s’inscrivent dans cette production parisienne encore partiellement documentée, mais caractérisée par une grande homogénéité stylistique. Nés respectivement en 1740 et 1741, ils pourraient être les fils du sculpteur d’origine tchèque Jean Joseph Ignace Brosch, établi en Alsace. Leur association est attestée dès 1763 par le graveur Jean-Georges Wille, qui note dans son Journal, à la date du 14 avril : « Deux jeunes sculpteurs, nommés Broche, ont porté chez moi, pour être exposé, un groupe de trois figures en plâtre. » Ce témoignage suggère une collaboration précoce entre les deux frères, dont les œuvres sont souvent mentionnées conjointement.
Jean-Baptiste Ignace, le mieux documenté des deux, suit une formation aux écoles de l’Académie royale de 1757 à 1762, sous la protection de Jean-Baptiste Pigalle. Lauréat du Grand Prix de l’Académie royale en 1761, il est reçu maître le 16 novembre 1762 et rejoint la même année l’Académie de Saint-Luc, où il devient adjoint à professeur en 1763, puis professeur en 1775. Sa carrière s’achève prématurément avec sa mort en 1794. Celle de son frère Joseph, né en 1740, demeure beaucoup moins connue ; les sources disponibles mentionnent notamment une faillite et la saisie de ses biens en 1781. Parmi les œuvres connues de Jean-Baptiste Ignace figure le tombeau du chevalier du Terrail, autrefois conservé dans l’église des Théatins, quai Malaquais, à Paris. De ce monument, seul subsiste aujourd’hui un fragment représentant La Douleur ou Pleureuse, conservé au musée du Louvre (inv. LP 544). L’association des deux frères autour de la présente Vénus sur sa conque s’inscrit ainsi dans une production dont la documentation demeure lacunaire, mais qui témoigne de leur participation à la diffusion de modèles sculptés dans le Paris de la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Le modèle du Char de Vénus, une commande de l'abbé Terray
Ce marbre de Vénus sur sa conque reprend un modèle conçu par Jean-Pierre-Antoine Tassaert (1727-1788) pour l’hôtel particulier de l’abbé Terray, rue Notre-Dame-des-Champs, aujourd’hui disparu.
Tassaert, né à Anvers, rejoint Londres avant de s'installer à Paris où il étudie dans l'atelier de René-Michel Slodtz. Il répond à une riche clientèle privée européenne, puis entre au service de Frédéric II à Berlin où il part en 1775. L'abbé Terray va faire appel à lui pour la décoration de son nouvel hôtel érigé à partir de 1769. Cette résidence est construite à la dernière mode par l’architecte Antoine Matthieu Le Carpentier (1709-1773). Elle accueillait une galerie de sculptures dont le programme fut également confié à ce dernier.
L’année 1773 marque un tournant dans la carrière de Terray, qui succède alors au marquis de Marigny au poste de directeur général des Bâtiments du Roi. À ce titre, il participe aux projets de restauration de la Grande Galerie du Louvre et à celui d’y exposer les tableaux du roi. Parallèlement à ses nouvelles fonctions, il entreprend de constituer, pour son nouvel hôtel, une collection de sculptures modernes monumentales réunissant les principaux sculpteurs de son temps, parmi lesquels Clodion, Pajou, Pigalle, Mouchy, Lecomte, Caffieri et Tassaert. Davantage commanditaire que collectionneur, Terray privilégie les créations contemporaines plutôt que les œuvres des générations précédentes. Par les thèmes abordés comme par le choix des artistes auxquels il fait appel, les commandes de Terray témoignent autant de ses ambitions personnelles que de sa position au sein de l’administration royale et de la prospérité artistique du royaume de France.
Les archives, notamment une déclaration de 1773 étudiée par Guilhem Scherf, attestent la présence d’un groupe de Vénus sur sa conque, dont l’inventaire après décès de l’abbé Terray livre une description précise. Le groupe fait alors pendant à un autre, l’Arion jouant de la lyre, réalisé par Charles-Antoine Bridan, visible sur le portrait du sculpteur par Jean-Laurent Mosnier (École des beaux-Arts de Paris, inv. MU 1502). La Vénus sur sa conque de Tassaert et l’Arion jouant de la lyre de Charles-Antoine Bridan sont commandés dans le contexte de l’aménagement de l’hôtel particulier de Terray, sans pour autant relever du programme propre à la galerie de sculptures. Leur commande constitue l’un des rares exemples documentés avec certitude du rôle d’intermédiaire joué par l’architecte Antoine Matthieu Le Carpentier. Les sources attestent par ailleurs que Terray commanda à Tassaert une copie de la Baigneuse de Falconet, témoignant du goût contemporain pour la reprise de modèles sculptés célèbres.
Signée Broche et datée de 1776, la présente version s’inscrit dans cette pratique et reprend fidèlement la composition de Tassaert, dont le modèle original n’est aujourd’hui pas localisé.
Le succès du modèle
La composition adoptée par Broche en 1776 s'inscrit dans un ensemble de versions aujourd'hui partiellement dispersées ou disparues, dont le recensement permet de mieux cerner la diffusion du modèle de Tassaert. Une version par le sculpteur Simon Georges Joseph de Pfaffenhoven, dit Pfaff (1715-1784), était conservée au château de Monbijou à Berlin, où elle subsistait encore vers 1930. Elle a vraisemblablement été détruite durant la Seconde Guerre mondiale.
Un plâtre de même composition, en grandeur nature, était par ailleurs dans le jardin Folie-Saint-James (Neuilly), puis a été acheté par Robert de Montesquiou vers 1906 pour son Pavillon des Muses où elle demeura.
La National Gallery of Art de Washington conserve un groupe de Vénus à la coquille en marbre, aujourd'hui attribué à Étienne Maurice Falconet (inv. A1625), dont le sujet et la composition sont comparables au modèle de Tassaert, mais qui diffère, notamment par l'absence des conques et de nudité de Vénus. D'abord attribué à Bouchardon, puis successivement à Pajou et aujourd'hui à Falconet, Guilhem Scherf a proposé de le rattacher à l'œuvre de Tassaert, mais son ambiguïté stylistique a conduit, notamment Charles Avery, à s'interroger sur son authenticité comme œuvre du XVIIIe siècle, la possibilité d'un pastiche du début du XIXe siècle ne pouvant être écartée.
Une autre version, aujourd'hui non localisée, paraît avoir appartenu au fermier général Étienne Michel Bouret avant de passer à l'hôtel de Villemorien, où elle est décrite en 1789 comme « un groupe en marbre dans une coquille représentant Vénus et deux amoureux ». Dufort de Cheverny y fait allusion dans ses Mémoires, précisant que la figure était nue et constituait le portrait d'une dame de l'entourage de Bouret.
Henri Viguier, collectionneur et directeur du Bazar de l'Hôtel de Ville
La présence de notre marbre dans la vente de la collection Viguier (Mes Ader et Picard, 21 mars 1968, lot 38) atteste son appartenance à l’une des importantes collections privées d’art du XVIIIe siècle constituées au XXe siècle. Henry Viguier (1877-1967), petit-fils de François-Xavier Ruel, fondateur du Bazar de l’Hôtel de Ville (BHV), succéda à la tête de l’entreprise familiale et en accompagna le développement, notamment son introduction en Bourse en 1960. Avec son épouse Renée, il réunit une collection d’art et de mobilier du XVIIIe siècle, dont une partie importante fut installée au château de Bouges, appelé "le Petit Trianon du Berry" acquis par le couple en 1917. Aménagée à partir de 1919, cette demeure devint l’expression de leur goût pour les arts décoratifs et l’art de vivre à la française.
L’ensemble conservé à Bouges fut légué à la Caisse nationale des monuments historiques en 1956, tandis que certains de leurs biens furent dispersés lors de la vente aux enchères de 1968. Si le château constitue aujourd’hui le témoignage le plus connu de leur collection, les Viguier ont également possédé plusieurs autres résidences, notamment le manoir de Beuzeval à Houlgate, ainsi qu’une villa à Grasse. Notre groupe était présenté dans leur hôtel particulier de la villa Saïd à Paris. Construite au début de cette rue privée du haut de l'avenue Foch, l'importante maison jouxtait la résidence du banquier et industriel Victor Lyon (1878-1963) au 72 de l'avenue ainsi que celles de Paul Dalloz et d'Anatole France sur la villa. Visible sur une photo du fonds Roger-Viollet (inv. 1964-3), elle est malheureusement détruite peu après le milieu du XXe siècle.
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